Selon Schopenhauer, « l’existence est un pendule qui oscille entre la souffrance et l’ennui ». Une tournure que J.K. Huysmans reprend dans A vau-l’eau pour qualifier son monsieur Folantin, antihéros naturaliste par excellence, et qui s’appliquerait parfaitement à l’esthétique de Raymond Carver. Tais-toi, je t’en prie, ce sont des personnages qui tournent en rond, et qui pensent, et qui ruminent, et qui s’allument une cigarette, et qui ne s’arrêtent pas de tourner en rond, de penser, de ruminer, et qui fument encore. Tais-toi, je t’en prie c’est une boursoufflure de la vie. Tais-toi, je t’en prie, c’est un souffle rance dans l’oreille. C’est un rot dans une brasserie.
Raymond Carver s’inscrit dans une grande tradition de la littérature américaine du vingtième siècle. Entre Fante et Bukowski, il nous jette dans le flot de ces existences perdues, celles de ces laissés pour compte de l’Oregon, ou d’ailleurs. C’est la vie sans artifice qu’il dépeint à travers ces vingt-et-une nouvelles, par le biais d’une écriture sobre, humble, sans épanchement, ni ornement. Une prose qui semble écrasée par le poids de la vie et l’usure du temps. Une plume sans la prétention de l’écrivain, qui nous fait ressentir plus que jamais que c’est un homme qui parle, qui pense, qui rumine, et qui s’allume une cigarette, et qui écrit ce qu’il se passe sous ses yeux.