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Les Belles Lettres


Les Belles Lettres proposent la plus importante bibliothèque au monde de textes classiques.

Depuis 1919, les civilisations anciennes voient leur patrimoine littéraire rendu accessible au lecteur, par un méticuleux travail d'édition et de traduction de textes souvent encore inédits éclairés par des introductions et un appareil de notes.

À ce jour, notre catalogue, unique en son genre, comprend plus de mille textes grecs, latins, chinois, sanskrits, donnés dans des éditions bilingues de référence et issus de disciplines diverses qui ont marqué le progrès de notre connaissance : la philosophie, les religions, la philologie, les sciences, la médecine, l'histoire, la poésie et le théâtre.

Pour respecter les rigoureux principes d'édition de sources anciennes, les Belles Lettres coopèrent avec les meilleurs spécialistes, en France comme à l'étranger. De ce patient travail dans la tradition des Humanistes de la Renaissance, nait un linéaire de sources qui va de l'Antiquité à la Renaissance, de l'Occident à l'Orient.

Lui répondent les travaux de penseurs et d'historiens contemporains aux livres de tous domaines (histoire, science, philosophie, art), et dont les connaissances et idées méritent une transmission.

Notre catalogue est un pari sur la force de l'écho entre notre monde et celui des anciens. Pour ne pas perdre le futur. Ainsi va le monde, et nos livres.

De la Bible à Kafka, George Steiner (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Mercredi, 07 Décembre 2022. , dans Les Belles Lettres, Les Livres, Les Chroniques, La Une CED

De la Bible à Kafka, George Steiner, Les Belles Lettres, Coll. Le Goût des idées, juin 2022, trad. anglais, Pierre-Emmanuel Dauzat, 212 pages, 15 €

 

Certains mélomanes et instrumentistes possèdent un don nommé l’oreille absolue. George Steiner fut, lui, ce qu’on peut appeler un lecteur absolu, capable de saisir les nuances les plus fines des grands textes, de ce qu’ils disent ou de ce qu’ils cèlent. Comme Marc Fumaroli (né trois ans après lui, mais disparu également en 2020) et si différents que fussent les deux hommes et le champ de leurs curiosités (ils passèrent tous deux beaucoup de temps aux États-Unis, alors qu’aucun pays occidental n’est peut-être aussi éloigné des valeurs qu’ils incarnaient et défendaient), Steiner fut également un maître-écrivain, un penseur altier du texte, faisant peu de concessions à l’ignorance (parfois excusable, le plus souvent non) de ses interlocuteurs. Personnage intempestif au sens profond de l’épithète (l’allemand unzeitgemäss rend mieux la nuance), il transporta dans ses contrées et langues d’élection l’érudition foisonnante et scrupuleuse d’un monde disparu, celui des intellectuels juifs de l’Europe centrale.

Manuel du Prince Indien, L’Arthashastra de Kautilya (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Mercredi, 16 Novembre 2022. , dans Les Belles Lettres, Les Livres, Critiques, Essais, La Une Livres, Asie

Manuel du Prince Indien, L’Arthashastra de Kautilya, morceaux choisis introduits, commentés et traduits du sanskrit par Marinette Dambuyant, photographies et postface par Anthony Cerulli, avril 2022, 272 pages, 23 € Edition: Les Belles Lettres

 

Dans sa préface à la traduction de l’Offrande Lyrique de Tagore, Gide a rappelé le mot d’un écrivain oublié, Paul de Saint-Victor (1827-1881) : « Entre l’esprit européen et celui de l’Inde se dressent cent millions de dieux monstrueux ». Des dieux, mais pas seulement : des manuscrits par millions également (entre sept et trente millions, selon les estimations, et un écart pareil indique à lui seul l’ampleur du travail d’inventaire encore à accomplir) ; des manuscrits comme ceux photographiés par Anthony Cerulli, un professeur américain, dont les clichés émouvants agrémentent les pages de ce volume ; des manuscrits très différents, au point de vue matériel, des codices occidentaux (ils furent copiés sur des feuilles de palmier ou de bananier réunies par une simple couture dans la marge, entre deux ais de bois) et conservés dans des conditions parfois aléatoires, le climat chaud et humide du subcontinent étant mauvais pour eux – sans même évoquer d’autres circonstances favorables à la disparition de bibliothèques entières, comme les convulsions politiques, dont l’histoire indienne fut prodigue.

Apocalypse managériale, Promenade à Manhattan de 1941 à 1946 puis au-delà, François-Xavier de Vaujany (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Lundi, 10 Octobre 2022. , dans Les Belles Lettres, Les Livres, Recensions, Essais, La Une Livres

Apocalypse managériale, Promenade à Manhattan de 1941 à 1946 puis au-delà, François-Xavier de Vaujany, février 2022, 596 pages, 25 € Edition: Les Belles Lettres

 

Karl Jaspers parlait d’âge axial (Achsenzeit) pour désigner une période de l’histoire humaine qui vit un bouleversement sans précédent et sans retour possible de la pensée. « Des idées similaires, voire des courants religieux entiers, apparaissent en des points éloignés du globe, sans que l’on puisse distinguer une quelconque filiation intellectuelle ou politique directe. Par exemple, le Bouddha en Inde, Confucius en Chine, Zoroastre en Perse, Jérémie en Israël et Pythagore en Grèce, furent presque contemporains. Tout se passe comme si leurs enseignements avaient pris place le long d’un axe du monde » (Martin Mosebach). Bien entendu, les historiens ont tenté d’élargir la notion, se demandant si l’humanité n’aurait pas connu d’autres « ères axiales », comme par exemple le XVIIIe siècle, mais les idées débattues au Siècle des Lumières étaient soit directement chrétiennes (« all the men of the Enlightenment were cuckoos in the Christian nest », écrivait Peter Gay), soit inspirées d’hérésies chrétiennes. Ils ont également suggéré que 1968 pourrait avoir constitué une « année axiale », ce qui n’est pas impossible.

George Steiner, l’hôte importun, Entretien posthume et autres conversations, Nuccio Ordine (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Mercredi, 28 Septembre 2022. , dans Les Belles Lettres, Les Livres, Critiques, Essais, La Une Livres, En Vitrine, Cette semaine

George Steiner, l’hôte importun, Entretien posthume et autres conversations, Nuccio Ordine, Les Belles-Lettres, mai 2022, trad. italien, Luc Hersant, 116 pages, 15 € Edition: Les Belles Lettres

 

George Steiner est mort le 3 février 2020 à son domicile de Cambridge et le monde est désormais un endroit moins intéressant. Puisque les mathématiciens et les astrophysiciens postulent l’existence d’une infinité d’univers infinis dans une infinité de dimensions, il n’est pas exclu que dans l’un d’eux ou l’une d’elles, Steiner poursuive le dialogue entamé en sa prime jeunesse avec les grands créateurs du passé (il affirmait pour sa part ne pas croire à une forme de vie après la mort). Mais, dans notre monde et notre dimension, c’est hélas fini, même s’il n’est pas impossible que les années à venir apportent la publication de cours, de textes oubliés, voire d’authentiques inédits, comme dans le volume du Pr. Nuccio Ordine. La première partie est constituée d’une série de chapitres brefs, où le savant italien parcourt les grands thèmes de l’œuvre de Steiner. La seconde partie s’ouvre sur un « Entretien posthume ». L’exercice consistant à faire parler les morts se pratique couramment depuis l’Antiquité, mais il s’agit en l’occurrence de la transcription d’un entretien que Steiner a réellement donné à Nuccio Ordine en 2014 et dont le texte ne devait être divulgué qu’après son décès.

Le vrai croyant, Pensées sur la nature des mouvements de masse, Eric Hoffer (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Lundi, 11 Avril 2022. , dans Les Belles Lettres, Les Livres, Recensions, Essais, La Une Livres

Le vrai croyant, Pensées sur la nature des mouvements de masse, Eric Hoffer, janvier 2022, trad. anglais (USA) Pierre Francart, 264 pages, 17,50 € Edition: Les Belles Lettres

 

Si l’on considère Eric Hoffer (1902-1983) comme un philosophe, un penseur (et il n’y a aucune raison de ne pas le considérer comme tel) et que l’on recherche sur le réseau Internet des informations au sujet de ce philosophe, de ce penseur, très mal connu en France, on sera surpris de tomber sur des photographies qui correspondent fort peu à l’idée que l’on se fait d’un philosophe, un individu en général peu solide physiquement, vêtu de tweed, assis dans un confortable fauteuil ou à son bureau (mais cette image est en soi très récente). Coiffé d’une casquette, un cigare bon marché calé entre les dents, Hoffer fut chercheur d’or, ouvrier agricole et débardeur dans le port de San Francisco, lisant et écrivant à ses heures perdues et bien employées tout à la fois. Son livre le plus célèbre (ou le moins ignoré), et également son premier livre, The True Believer (1951), avait été publié en traduction française dès 1966, sous un titre différent, mais n’avait pas été « reçu » en France. Fallait-il donner une nouvelle chance à ce volume oublié ou ajourné ? La réponse sera à la fois affirmative et enthousiaste, tant Le vrai croyant possède l’éclat limpide d’un grand livre.