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Ecriture

Je n’aime plus l’océan, par Christine Guinard

Ecrit par Christine Guinard , le Lundi, 05 Novembre 2018. , dans Ecriture, La Une CED

 

1.

La petite enfant tourne sur elle-même et caresse du pied le sable tiédi. Elle n’aura plus assez de ses deux mains tendues pour agripper l’air, se faufiler, s’approcher de l’eau molle, sur le sable amassé par la mer.

Je n’aime pas l’océan, c’est trop grand. Elle le dit et le dit encore, sans y penser, depuis quelques jours. Je n’aime que la mer qui est plus verte, plus douce, plus lente.

Et puis elle tourne et retourne, depuis trois jours au moins, sur elle-même, parfois elle joint les mains, elle danse même et s’arrête.

C’est justement ça, la mer en face, au bas, déployée en océan grondeur, qui l’a appelée. C’est ça qui la porte et la tourne, sur elle-même, c’est une sensation embarrassante.

Je n’aime pas l’océan, se dit-elle.

Les Moments forts : Radu Lupu à Lyon et à Paris (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Mardi, 30 Octobre 2018. , dans Ecriture, La Une CED

 

Pour rendre compte de ces concerts, est nécessaire un préalable déshabillage : se débarrasser des phrases, et faire appel à l’humilité du poème.

 

À l’

Écoute : douceurs qui ne pèsent

 

(Pas plus qu’un

Radeau lent de plumes)

 

((Sont comme est

Ressenti l’air par grande chaleur d’Orient))

La supercherie (8), par Ahmed Yahia Messaoud

Ecrit par Ahmed Yahia Messaoud , le Lundi, 29 Octobre 2018. , dans Ecriture, Ecrits suivis, La Une CED

 

 

05

Les villages perchés sur les collines continuaient à déféquer des Massinissa et des Dihya et quelques Saif Eddin dans le tas, pour envahir le plan de Hamid. Saïd essayait de se convaincre qu’il était ivre, sans succès. L’étudiant doutait de sa faculté à se faire des nanas : « Avec les femmes, je suis intelligent à mi-temps, pas assez de sang pour irriguer les deux têtes », pensa-t-il loin des oreilles de Luna. Hamid découpait le plan pour faire un scénario après coup. Les jeunes musiciens continuaient à faire souffrir leurs instruments déjà usés, leurs couplets se fracturaient au contact des parois, retombaient comme des blasphèmes minés, des accords crevés, étripés agonisant sur le trottoir, mélangés aux mégots et rations de chique recrachées. Luna marchandait avec la fatalité le sort du parasite qu’elle couvait dans son petit ventre. « Avortement ou pas avortement, telle est la question », pensa-t-elle.

Le Garçon vaudois (Histoire insulaire), par Patrick Abraham

Ecrit par Patrick Abraham , le Vendredi, 26 Octobre 2018. , dans Ecriture, La Une CED

 

1. Il s’appelait Martial. Cette saison-là, je passai deux mois dans une île italienne : la nommer n’intéresserait personne. N’y ayant aucun lien, j’augurais que je pourrais y terminer sans entrave le manuscrit qui à Paris me plombait l’existence et que mon éditeur attendait avec une impatience hargneuse. J’aimais à chaque coin de rue les petits sanctuaires devant lesquels les vieilles femmes se signaient sur le chemin de leurs courses, marmottant une prière ou une malédiction ; les églises du quinzième siècle avec leurs cimetières moussus où jouaient les enfants et les niches décolorées de leurs saints ; les appels des mères, au crépuscule, et leur dialecte résumant les invasions successives de l’île. Pour lui, Martial, j’ignore ce qui l’avait conduit ici. De l’italien, il ne mâchonnait que des bouts de phrases. Je tentai de le lui enseigner mais nos efforts n’aboutirent à rien d’utilisable. Il s’en moquait : les clients de l’hôtel où on l’employait au bar (moi, avec une régularité monacale, j’y entrais à cinq heures cinquante ; y buvais un carafon de rosé local en feuilletant les journaux et en grignotant des olives ; quittais les lieux vers sept heures pour retravailler un moment avant le dîner : ce fut d’ailleurs ce rituel qui fournit un prétexte à notre première conversation sérieuse) étaient originaires de toute l’Europe et des trois Amériques, et son culot, sa jolie frimousse, ses clins d’œil malins ou ses mines intelligemment effarouchées dès qu’on le dévisageait avec insistance accéléraient ou simplifiaient les choses – s’il était judicieux qu’elles s’accélérassent ou se simplifiassent.

Une apparition de Jean Genet (par Eric Seyrac)

Ecrit par Eric Seyrac , le Mardi, 23 Octobre 2018. , dans Ecriture, La Une CED

 

 

1 - J’avoue ne pas savoir trop quoi penser du texte que je publie ici. J’en ai bien connu l’auteur. Nous avons été amants et peut-être davantage. Il est mort tragiquement, c’est-à-dire stupidement, et beaucoup trop jeune, sur une route du sud de l’Inde, entre Thrissur et Ernakulam, le 11 janvier 2014. Son frère m’a contacté puis envoyé un dossier contenant des écrits de lui. Je les ai lus avec soin et fidélité – avec ennui parfois. Un récit d’inspiration autobiographique a éveillé ma curiosité. L’auteur y raconte ses expériences sensuelles et ses foucades idéologiques dans la France des années quatre-vingt. Par bonheur, il ne m’y nomme pas. L’épisode que j’en extrais est-il authentique ? La rencontre ou non-rencontre que le narrateur relate ne serait-elle qu’une fiction ? Je n’ai toujours, à ce sujet, aucune conviction sérieuse. La suite du chapitre énumère des passades garçonnières au Maroc et en Espagne. La rédaction du tapuscrit est abandonnée une cinquantaine de pages plus loin :