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Poésie

La Main de brouillard, Nicolas Rozier

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) , le Mercredi, 06 Juillet 2016. , dans Poésie, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Le Castor Astral

La Main de brouillard, mars 2016, 70 pages, 12 € . Ecrivain(s): Nicolas Rozier Edition: Le Castor Astral

1. Marcher sur les traces d’un « poète noir » (A. Artaud) revient à fouler la cendre brûlante surgissant – rutilante et rugissante toujours – de la fosse sépulcrale d’« où l’oubli dans sa galerie des morts / dresse ses entailles d’incandescence ». Pour que se rallument, se lèvent, reviennent la flamme noire et ces brandons de l’incendie de ces gisants, laminés de leur vivant, retournés encore dans leur tombe jusqu’à nous, ici par une Voix « surpoétisant » – celle de l’auteur Nicolas Rozier –, sa voix surpoétisant le chant infernal de l’un d’entre eux, Francis Giauque. Marcher sur les traces de ce poète de spectrale brume revient à prendre le risque de fouler la cendre brûlante. Nicolas Rozier commet, prend le risque de cette expérience scripturale de l’extrême.

Nicolas Rozier remue dans La Main de brouillard ces fonds embrasés dévorés – ils le furent, brûlés vif, jusqu’au hurlement de l’extinction – par le tournoiement des braises raclant / égorgeant / éventrant la moelle convulsive des trépidations de l’âme au cri palpable des suppliciés, écartelés, déchirés par le tripalium de la conscience prise dans la galaxie abyssale foudroyante du questionnement, dont Francis Giauque fut, Rare parmi les Rares, Astre parmi les Anéantis aux côtés d’Antonin Artaud, Vincent van Gogh, Jacques Prevel (célébré notons-le par l’auteur à l’occasion du centenaire de sa naissance, dans Jacques Prevel, poète mortel, en cette même année 2016 aux Éditions de Corlevour), Jean-Pierre Duprey, Jean-Pierre Begot, etc.

Il y a poésie, Mathias Lair

Ecrit par Jean-Paul Gavard-Perret , le Lundi, 04 Juillet 2016. , dans Poésie, Les Livres, Critiques, Essais, La Une Livres

Il y a poésie, éd. Isabelle Sauvage, 2016, 164 pages, 17 € . Ecrivain(s): Mathias Lair

 

Le livre de Mathias Lair peut se prendre comme une suite de « Lettres au jeune poète ». Au plus vieux aussi. L’auteur y propose son Ars Poetica par sauts et gambades plus que par tyrannie du logos. Et comme l’on dit, « ça dépote ». De manière jouissive et judicieuse. Le prétexte de caresser une forme poétique ne suffit pas à se prétendre poète. La connivence est remplacée par la distance nécessaire ente la réalité et le fantasme de l’écriture. La « tutoyer » impose un trouble double que même la seule expertise ou diagnostic autocritique ne suffit pas à établir.

Au premier rang des risques ou « incestes » (comme le dit Lair) inhérent au genre : l’idéalisme de supposés illuminateurs qui se prennent pour ses gourous (et parfois ses lacangourous). Ils réduisent à une théosophie de plus. D’autant que se cache souvent « sous » le prétendu poète un psychotique : il ne souffre pas (à l’inverse d’un Beckett) de ne pas être né, mais de n’avoir pas été « identifié ». L’objectif sera de faire savoir à la terre entière son état d’« inséparation » mais n’est pas Artaud qui veut. De cette maladie infantile surgit un totalitarisme, un besoin dérisoire de toute-puissance qui « puise à nos racines premières ».

Apollinaire Le regard du poète, Collectif

Ecrit par Marc Michiels (Le Mot et la Chose) , le Vendredi, 01 Juillet 2016. , dans Poésie, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Gallimard, Arts

Apollinaire Le regard du poète, Collectif, Coédition Gallimard/Musées d’Orsay et de l’Orangerie, avril 2016, 320 pages, 45 € Edition: Gallimard

« Ordonner un chaos, voilà la création »

A l’occasion de l’exposition « Apollinaire, le regard du poète » (du 6 avril au 18 juillet 2016) à voir au musée de l’Orangerie, les éditions Gallimard nous présentent un catalogue raisonné de la période artistique, entre 1902 et 1918, où Guillaume Apollinaire a pu mettre en forme et vivre son époque sous le regard croisé du poète et du critique.

Ami des artistes, Apollinaire s’est révélé un acteur central de la révolution esthétique. Mais fallait-il présenter un format d’exposition classique ou imaginer, accompagner comme le fit Apollinaire en son temps, l’esprit d’un savoir réinventé ? Aurait-il été possible de proposer une version « vivante » de son héritage, une version digitale, encyclopédique, au croisement d’une connaissance qui permettrait d’émerveiller, de décentrer notre regard de l’homme à son époque, vers la liberté des médiations, méditations critiques et esthétiques de notre temps ?… Sous peine, comme le poète l’avait lui-même suggéré dans le premier ver de son poème Zone et qui ouvre le recueil Alcools (éditions Mercure de France, 1913) : « À la fin tu es las de ce monde ancien » ; une exposition du passé ouvrant vers le moderne en quelque sorte.

Une petite lettre à votre mère, Geneviève Huttin

Ecrit par France Burghelle Rey , le Samedi, 25 Juin 2016. , dans Poésie, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Récits

Une petite lettre à votre mère, Le préau des collines, 2014, 80 pages, 13 € . Ecrivain(s): Geneviève Huttin

Pour réfléchir à son destin la petite Geneviève devenue grande choisit d’écrire avec simplicité et sobriété, « Un nom/Un verbe/un complément ». Elle procède souvent par associations d’idées et travaille instinctivement, dans la légèreté du rythme, sur les sons – « Vienne », « lettres », « voix » – pour évoquer les sensations d’autrefois « Les grands prés inondés où les vaches appelaient : et vous les entendiez », « les petites communiantes en robes de mariées », traversant ainsi les époques, les pays, les religions et les régions.

Dès le début du livre, une quête s’opère à l’aide de questionnements qui concernent la mère, sa personnalité mais aussi la relation de l’enfant avec elle. Elle qui est la référence a une identité mal établie et mystérieuse. Corse ou auvergnate ou même « La japonaise », il s’agit de la définir. La question est d’autant plus importante que les parents sont bien les fondateurs à partir desquels on peut construire sa vie. Au point qu’une sanction grave passe par la mère : « Geneviève, ta voix n’est pas assez forte » et que se fait un transfert du père, tel un mythe, dans la personne mythique de Max Von Sydow. C’est avec une très belle page sur le cimetière, lieu symbolique de l’inquiétude, qu’est mise en scène « la désespérance » au moyen d’objets chargés de sens comme « le petit angelot de plâtre » et « les brocs alignés ».

Petits riens pour jours absolus, Guy Goffette

Ecrit par Pierre Perrin , le Mardi, 21 Juin 2016. , dans Poésie, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Gallimard

Petits riens pour jours absolus, février 2016 (poèmes), 120 pages, 14 € . Ecrivain(s): Guy Goffette Edition: Gallimard

 

Sans compter trois titres pour la jeunesse, ni une vingtaine de livres d’artiste, avec ce vingt-cinquième volume chez Gallimard, Petits riens pour jours absolus, Guy Goffette place son beau fagot de poèmes sous le signe de Verlaine et de Robert Walser. Ce dernier, placé en exergue – les derniers seront les premiers –, invite à « nous contenter de nous aussi longtemps que ça va ». Quant à Verlaine, à qui Goffette a déjà consacré deux volumes [en Folio], c’est la simplicité même du génie. La grande poésie sait d’un rien tisser un miracle. Elle est à son aise ici. Si le poème de Guy Goffette en général tient dans une page, il peut aussi prendre de quatre vers à six feuillets. Il peut tenir dans les doigts d’une main. Il peut aussi, en une longue phrase, accumulant des distiques en versets, raconter toute « une histoire » qui se dépose longtemps dans la mémoire. Le poète enfin ne renonce à rien de ce qu’il aime à raison, ni la ballade, ni même la « chanson de la vie qui passe » et il multiplie ses dilectures, sa façon toute personnelle de rendre la vie à des prédécesseurs, Borges, Max Jacob, Jean Follain, Paul de Roux, Jean-Claude Pirotte, où il excelle.