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En Vitrine

La Vache, Beat Sterchi (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mardi, 13 Octobre 2020. , dans En Vitrine, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Langue allemande, Roman, Zoe, Cette semaine

La Vache (Blösch, 1983), Beat Sterchi, trad. allemand, Gilbert Musy, 471 pages, 22 € Edition: Zoe

 

Dans ce roman, point de guerre et de grands massacres comme l’Histoire nous en réserve régulièrement depuis toujours. Et pourtant il n’est question ici que de la Mort que l’homme porte en lui pour lui et pour les autres êtres vivants. Ce ne sont que des vaches ? Le cauchemar, sous la plume brûlante de Beat Sterchi, n’en est que plus terrifiant avec trois niveaux de lecture, l’un immédiat et déjà terrible, l’autre métaphorique et plus terrible encore, le dernier ontologique et ravageant.

Les flots de sang accompagnent les hommes comme ceux qui coulent dans leurs veines et, avec eux, la lâcheté, la faiblesse, le mépris, la misère de l’âme.

On peut lire ce roman comme un roman sur le monde rural, décortiquant avec réalisme la vie quotidienne des éleveurs laitiers et celle de leurs ouvriers agricoles, souvent issus de l’immigration espagnole ou italienne. L’étable, les déjections, les vaches malades, les vêlages difficiles, les temps de travail interminables avec le seul congé partiel du dimanche, la saleté, la solitude, constituent la scansion obstinée des jours qui suivent les jours.

D’un pas déviant (Fragments de l’attente), Pierre-Yves Soucy (par Jean-Charles Vegliante)

, le Lundi, 12 Octobre 2020. , dans En Vitrine, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Poésie, Cette semaine

D’un pas déviant (Fragments de l’attente), Pierre-Yves Soucy, éditions La Lettre volée, mai 2020, 143 pages, 19 €

Pierre-Yves Soucy, dont on sait maintenant le précieux appui éditorial qu’il apporte régulièrement aux poètes de Belgique, du Québec et d’ailleurs, propose aujourd’hui un recueil considérable à divers égards, qui frappe d’abord par la rigueur de sa forme typographique d’une parfaite clarté, dont on suppose et devine qu’elle obéit à un « pas » peut-être « déviant », mais sans doute néo-réglé assez fermement. Cette première impression, jamais démentie au long des cinq sections de l’ouvrage, semble correspondre à la tentative de spatialiser l’attente (donc le temps, bien sûr) depuis l’évocation d’une « cassure », et la quête de ce qui demeure « avant les mots », jusqu’à l’inachèvement attendu, lequel est bien souvent le sommet et la déception du poème. Sur la page, puisque c’est toujours de cela qu’il s’agit, on assiste à une dispersion bien tempérée – d’où les « fragments » – selon des envols ou plutôt des essaims de mots, assourdis ou çà et là éclairés de reflets, comme danses de corpuscules au soleil. Alors affleure et disparaît aussitôt une dimension narrative, certes inévitable dès l’instant où le langage doit suivre une succession (Barthes), mais ici plutôt inattendue, voire contenue et réprimée par le recours au fragment et à la pause.

La Terre invisible, Hubert Mingarelli (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mardi, 27 Août 2019. , dans En Vitrine, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, La rentrée littéraire, Buchet-Chastel

La Terre invisible, août 2019, 182 pages, 15 € . Ecrivain(s): Hubert Mingarelli Edition: Buchet-Chastel

 

Que dire après avoir vu ce qu’ont vu les libérateurs des camps d’extermination ? Que dire après avoir vu l’indicible ? Le narrateur de ce roman – le seul personnage à n’avoir pas même de nom – se pose la seule question possible : avons-nous vraiment vu ce que nous avons vu ?

Que dire ?

« Soudain je me penchai vers Collins et lui dis dans un demi-sommeil et sans vraiment réfléchir :

Collins, qu’est-ce que nous avons vu là-bas ? »

L’entrée dans le Camp a tous les traits d’un cauchemar debout, enfoui dans un silence effroyable. L’écriture même de Mingarelli ne trouve plus son souffle dans une interminable phrase.

Un monstre et un chaos, Hubert Haddad (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Jeudi, 22 Août 2019. , dans En Vitrine, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, La rentrée littéraire, Zulma

Un monstre et un chaos, août 2019, 352 pages, 20 € . Ecrivain(s): Hubert Haddad Edition: Zulma

 

C’est dans un voyage au bout du cauchemar que nous emmène Hubert Haddad dans ce roman. Du Shtetl misérable de Mirlek au Ghetto de Lodz, jamais l’horreur ne lâchera le jeune héros de cette histoire. Il y a eu, bien sûr, d’autres fictions situées dans le même cadre, mais Haddad nous prend au cœur par un parti-pris d’intimité. Il dit non seulement le malheur collectif, mais la redéposition de ce malheur sur un enfant solitaire de douze ans qui doit tout inventer pour survivre. Et c’est sur les traces de cet enfant à qui on a tout pris – famille, frère jumeau, maison, table où se nourrir et jusqu’à l’identité – que nous traversons les ruelles et rues dévastées de Lodz en son Ghetto, les lieux où l’humanité (peut-on encore l’appeler ainsi ?) a atteint l’extrême limite de l’Enfer sur terre, les lieux où s’écrivent les traces indélébiles de la sauvagerie des hommes envers des hommes, les lieux enfin qui resteront à jamais inscrits dans la mémoire des êtres de conscience.

Rien n’est vrai que le beau, Œuvres choisies, Lettres, Oscar Wilde (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Jeudi, 11 Juillet 2019. , dans En Vitrine, Les Livres, Critiques, Essais, La Une Livres, Gallimard, Correspondance

Rien n’est vrai que le beau, Œuvres choisies, Lettres, mai 2019, trad. Henriette de Boissard, François Dupuigrenet Desroussilles, Jean Gattégno, préface Pascal Aquien, 1248 pages, 29 € . Ecrivain(s): Oscar Wilde Edition: Gallimard

 

« The first duty is to be as artificial as possible. What the second duty is, no one has yet discovered », ou encore : « Being natural is simply a pose, and the most irritating pose I know ». Wilde se voue au dandysme, qui l’amène (en grande pompe, mais aussi dans la ferveur du retrait) à faire se confondre le temps de sa vie et celui, comme indéfiniment prolongé, du sacre de l’artifice. Par la grâce de cet artifice (Huysmans l’a compris avec À rebours), l’être authentique peut composer son apparence au point de faire de lui-même l’analogon d’une œuvre d’art.

Mais cette apologie de l’artifice est surtout pour Wilde, peut-on penser, manifestation d’une pudeur. Ce faisant, l’auteur du Sphinx sans secret tait prudemment son obsession pour l’idiosyncrasie. Ouvrons-nous. Faisons-la affleurer. Belle cépée. Rilke fera sienne cette obsession, usant de ses armes propres : la poésie. Mais lorsque l’ouverture a surgi en nous, nous inscrivant en elle, ce n’est pas le jour qui survient. Le constat – fait par Wilde, fait par Rilke, fait par Pierre-Albert Jourdan – est alors le suivant : « Toutes choses […], si tu les travailles, ouvrent leur cœur de nuit absolue ».