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En Vitrine

La barque le soir, Tarjei Vesaas (par François Baillon)

Ecrit par François Baillon , le Mercredi, 06 Avril 2022. , dans En Vitrine, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Pays nordiques, Roman, Editions José Corti, Cette semaine

La barque le soir, trad. norvégien, Régis Boyer, 192 pages, 19 € . Ecrivain(s): Tarjei Vesaas Edition: Editions José Corti

Régis Boyer, le traducteur et préfacier, pose la question essentielle quant à ce livre : roman, autobiographie ou poème ? Tout en admettant le tort que l’on aurait à vouloir circonscrire un ouvrage dans un genre particulier, surtout quand on reconnaît la richesse de ce même ouvrage, on est néanmoins assuré de la présence de la poésie dès les premières lignes. Non pas tant dans ce que la poésie pourrait véhiculer de formel, mais davantage dans les images, et dans cette volonté de l’écrivain à tendre, jusqu’à la pureté, vers ce qui n’est qu’impressions et sensations, comme dépouillées des contingences sociales. La poésie se mêle aussi, au sein du style, dans des élans itératifs, faits de morceaux de phrase ou de simples mots : tel un refrain, telle une ponctuation personnelle, le narrateur y revient, comme exprimant ses doutes ou sa perplexité face à ce qu’il perçoit et face à sa mémoire.

Car les souvenirs d’enfance s’immiscent souvent dans cet ouvrage : pour le narrateur, cette période se caractérise par de la rudesse et un mutisme pesant. Pourtant, l’auteur se fixe sur l’émerveillement, et sans jamais l’once d’une lourdeur, dans un souffle continu, il nous conduit, sorcier, à un instant de grâce, à ce qui paraît « insaisissable » (suivant le titre d’un chapitre) : oui, l’émerveillement est ici l’élu, le fil conducteur, le pilier, la justification de ce livre, où la nature est en vérité le personnage principal.

Ligne de basse, Patrick Martinez (par Philippe Chauché)

Ecrit par Philippe Chauché , le Jeudi, 31 Mars 2022. , dans En Vitrine, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Alma Editeur, Cette semaine

Ligne de basse, Patrick Martinez, mars 2022, 120 pages, 14 € Edition: Alma Editeur

 

« Il entendit, par avance, les quatre accords en boucle qui pourraient introduire la ballade qu’il allait jouer. Il se lança et procéda aussitôt sur ceux-ci à des renversements pour qu’ils sonnent au plus près de ce qu’il voulait faire passer. Dès l’instant où une note lui paraissait comme accroître la noirceur d’un passage, il insistait sur elle, brodait autour et l’épuisait jusqu’à subitement lui en préférer une autre ».

Ligne de basse est le roman d’une famille éparpillée, éclatée, distendue, une famille aux mémoires sombres, aux colères enfouies, aux amours cachés, habitée de doutes permanents, mais aussi d’éclats de tendresse. Le roman d’une mère, d’un frère et d’une sœur, tous les trois saisis par des renversements de vies et d’espoirs, ces mêmes renversements d’accords qui résonnent sous les doigts de Jean, le frère et le fils, musicien de bar de nuit. Patrick Martinez nous offre un roman où se mêlent ces trois destinées, ces trois vies suspendues à l’espoir perdu, à l’argent qui manque, aux amours invisibles. Ligne de basse est aussi le roman de l’enfance de Jean et Lili, où des souvenirs se brodent au fil d’argent sur le tissu de leur vie qui petit à petit prend forme et couleurs, naissance aussi d’un amour entre la sœur et le frère, qui ne dira jamais son nom, et que Lili portera comme une croix.

Un balcon en forêt, Julien Gracq (par Marie-Pierre Fiorentino)

Ecrit par Marie-Pierre Fiorentino , le Mercredi, 30 Mars 2022. , dans En Vitrine, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Editions José Corti, Cette semaine

Un balcon en forêt, 230 pages, 19 € . Ecrivain(s): Julien Gracq Edition: Editions José Corti

 

À se fier au titre, on imaginerait une maisonnette ou une grande cabane à l’orée d’un bois ; à toute heure du jour, les planches craquantes suspendues dans le vide seraient un point d’observation privilégié pour vacancier en mal d’aventure, citadin en quête de nature.

Mais n’est-ce pas un peu dans cet état d’esprit que l’aspirant Grange s’installe dans la maison forte des Hautes-Falizes ? De l’autre côté de la frontière belge vers laquelle court la Meuse, la rumeur de l’invasion allemande gronde mais en cet automne doux, qui pourrait croire à l’imminence de la guerre ?

Grange prend donc dans les Flandres ses quartiers – bientôt d’hiver – en même temps que ses habitudes et qu’une maîtresse. Ou c’est plutôt elle, Mona, qui le prend comme amant de même que les trois hommes sous ses ordres, le caporal Olivon, Gourcuff et Hervouët l’adoptent comme chef et le capitaine Varin comme oreille complaisante pour de sombres prédictions.

Le Nain, Pär Lagerqvist (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mardi, 29 Mars 2022. , dans En Vitrine, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Pays nordiques, Roman, Stock, Cette semaine

Le Nain (Dvärgen, 1944), Pär Lagerqvist, trad. suédois, Marguerite Gay, 271 pages, 8,40 € . Ecrivain(s): Pär Lagerqvist Edition: Stock

 

Le Nain est un géant littéraire. Dans un monologue amer jusqu’à la haine nous entendons les vagues de la misère, de la solitude, de la blessure, de la révolte et de la violence dont les hommes sont porteurs. Certes le narrateur est un nain – « une race à part » dit-il – mais c’est évidemment du genre humain que Pär Lagerqvist nous parle. La cour d’un Prince italien de la Renaissance, épiée par le regard assassin du nain-narrateur, devient métaphore d’un monde des hommes où le Mal est à l’œuvre jusqu’au pire. Piccolino, le nain difforme, figure un antéchrist noir comme la nuit la plus noire, une sorte d’inversion parfaite de l’image christique : aucune charité, aucune empathie, pas une once de bonté. C’est un monstre du corps à l’âme.

Lagerqvist décline, tout au long du roman, l’accumulation d’aversions et de haines de Piccolino. Peu à peu, se dessine une figure qui se révèle être le parfait négatif de la figure du Christ et, par là-même, des vertus prônées par le christianisme. A la vérité, le mensonge, à l’amour, la haine, à la paix, la guerre, à la charité, le mépris. Le nain est une condensation des pires pulsions de l’humanité, un personnage porteur de l’ombre de Satan dont il assume pleinement être une créature.

Les Magiciennes et autres idylles, Théocrite (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal , le Mardi, 22 Mars 2022. , dans En Vitrine, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Bassin méditerranéen, Poésie, Gallimard, Cette semaine

Les Magiciennes et autres idylles, Théocrite, Gallimard, Coll. Poésie, trad. grec ancien, Pierre Vesperini, novembre 2021, 192 pages, 11,50 € Edition: Gallimard

 

De Théocrite, l’on sait peu de choses, à peine de quoi remplir une page, au fond. Par contre, de sa postérité, de l’influence qu’ont eue ses Idylles, depuis Virgile jusqu’à Leconte de Lisle, du sens qu’ont ces poèmes, de leur place exacte dans l’histoire de la littérature en tant qu’émergence écrite et non plus essentiellement orale, l’on trouvera aisément des volumes entiers de glose. L’on trouve aussi des traductions, intégrales ou partielles, de son œuvre. Il y a celle d’Émile Chambry, dans une belle prose (celle dont il s’est aussi servi pour Le Banquet de Platon, entre autres), il y a quelques vers traduits avec souplesse et élégance dans l’Anthologie de la poésie grecque aux Belles Lettres, il y a ceux, extrêmement vivaces, proposés par Emmanuèle Blanc dans l’Anthologie de la littérature grecque chez Folio, il y a ceux, un rien guindés, choisis par Yourcenar dans La Couronne et la Lyre. Ceci n’est qu’un relevé au fil de lectures diverses, non spécialisées. Désormais, il y a Les Magiciennes et autres idylles, présentées, éditées et traduites par Pierre Vesperini.