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Iles britanniques

Le Ciel est à nous, Luke Allnutt

Ecrit par Christelle d’Herart-Brocard , le Mardi, 08 Mai 2018. , dans Iles britanniques, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Le Cherche-Midi

Le Ciel est à nous, mars 2018, trad. anglais, Anne-Sophie Bigot, 448 pages, 21 € . Ecrivain(s): Luke Allnutt Edition: Le Cherche-Midi

 

Si certains pensent que le bonheur est inaccessible à la prose romanesque et que le roman ne peut fonctionner sans drame, Le Ciel est à nous pourrait constituer un parangon de ce principe littéraire. De bout en bout, le récit est habité par le drame, et les rares moments d’accalmie nous laissent hébétés, incrédules, courbant presque l’échine, prêts à accuser le coup suivant, que nous craignons toujours être le dernier, le fatal.

Pourtant, Rob et Anna sont l’incarnation du couple parfait : beaux, riches et intelligents, ils vivent et travaillent dans les quartiers cossus de Londres. Tout leur réussit, et, pour parfaire leur bonheur, il ne leur manque qu’un enfant. Bien qu’une première tentative échoue (comme un funeste présage), la suivante aboutit. Les voici donc les heureux parents du petit Jack, un jeune garçon épanoui, plein de vie, d’amour, et de candeur. Seulement la vie peut se montrer cruelle, injuste, et parfois même immonde, une vraie saleté. C’est sans doute ce que Rob et Anna ont ressenti le jour où ils ont appris le cancer de leur fils, puis tous les jours qui ont suivi, à compter de la minute où leur a été annoncé le caractère incurable de la maladie.

Jours tranquilles à Bangkok, Lawrence Osborne

Ecrit par Arnaud Genon , le Lundi, 09 Avril 2018. , dans Iles britanniques, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Voyages

Jours tranquilles à Bangkok, Hoëbeke février 2018, trad. anglais Béatrice Vierne, 284 pages, 21 € . Ecrivain(s): Lawrence Osborne

Un autre monde

C’est l’appel du large, le rêve de l’ailleurs qui a souvent poussé les écrivains à entreprendre les voyages les plus lointains. « Je partirai ! Steamer balançant ta mature, / Lève l’ancre pour une exotique nature ! » écrivait en son temps Stéphane Mallarmé dans Brise marine.

Dans le cas de Lawrence Osborne, écrivain-voyageur, romancier ayant notamment obtenu le prix Lire du meilleur livre de voyage en 2016 pour Boire et déboires en terre d’abstinence(Hoëbeke, 2016), l’attrait pour Bangkok a d’abord été plus prosaïque : n’étant pas en mesure de régler sa cotisation d’assurance santé à New York, il a été contraint de trouver une terre où les soins dentaires seraient moins onéreux… Il le déclare lui-même, dès les premières pages, « la raison d’être de [s]a présence en Thaïlande était purement financière ».

Cependant, l’auteur tombe rapidement sous le charme d’une ville ahurissante où la vie devient très simple, même quand « on n’a pas le sou ». Ici, le corps « perd de sa fougue et de sa nervosité », les rapports physiques – sexuels, mais pas seulement – sont banalisés, les sens – l’odorat, le goût – sont stimulés par de nouvelles expériences culinaires, le rythme de vie est modifié et la nuit devient le moment privilégié de tous les éveils.

Lettres IV (1966-1989), Samuel Beckett

Ecrit par Jean-Paul Gavard-Perret , le Lundi, 09 Avril 2018. , dans Iles britanniques, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Gallimard, Correspondance

Lettres IV (1966-1989), avril 2018, trad. anglais Georges Kahn, 952 pages, 19 € . Ecrivain(s): Samuel Beckett Edition: Gallimard

 

Samuel Beckett : in media res

Ce quatrième tome accompagne le lecteur des années de gloire de Beckett à sa fin de Beckett. On ne peut pour autant parler de grandeur et misère. Beckett n’est pas saisi par effluves des lauriers du sentier de la gloire pas plus que par la mort qui rôde. Et ses lettres ponctuent par leur facticité une œuvre qui n’exprime pas la « vraie » vie, mais néanmoins n’est pas indifférente à toutes les variations qui peuvent s’y présenter. Elles permettent par leur actualitéde regarder le monde phénoménal tandis que l’œuvre en distille une musique particulière avecsa capacité d’abstraction et de dépouillement.

Un tel corpus est passionnant. Beckett y est affable, simple, jamais obséquieux. Toujours « vrai ». Et cela donne un autre écho à ce qui, dans romans, pièces, films, « textes », possède la généralité de la forme pure, dont la matière est presque absente et qui n’exprime de la vie et de ses événements que la quintessence. Les lettres à l’inverse expriment des universaliae in media res.

Quatre lettres d’amour, Niall Williams

Ecrit par Cathy Garcia , le Mardi, 06 Février 2018. , dans Iles britanniques, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Héloïse D'Ormesson

Quatre lettres d’amour, janvier 2018, trad. anglais (Irlande) Josée Kamoun, 395 pages, 20 € . Ecrivain(s): Niall Williams Edition: Héloïse D'Ormesson

 

Dans ce roman, qui fut le premier pour l’auteur de théâtre Niall Williams, l’écriture est remarquable, un très beau travail de création littéraire, très inventif, très poétique, les mots sont comme une pâte à pétrir chaude sous la plume de l’auteur et la traduction le rend sans doute admirablement bien, mais aurait-on perdu quelque chose dans ce passage entre les deux langues ? Car il y a tellement d’évanescence dans ce roman malgré une intense dramaturgie, comme un paysage de brumes permanentes qui entourerait les personnages et leur vie. Cela aurait-il à voir avec une particularité du climat irlandais ou bien l’auteur nous aurait-il à notre insu fait pénétrer dans une sorte de grand tableau mouvant et évoluant ? C’est difficile à expliquer en tout cas. Le lecteur lit, imagine, mais il y a comme une distance avec le ressenti. Il y a une profusion de détails pourtant, la mécanique des personnages est précise, il y a oui quelque chose de l’horlogerie, la grande horlogerie divine, et d’ailleurs le questionnement sur la place du hasard ou de Dieu dans la destinée des uns et des autres est au centre de la narration qui prend ainsi une évidente dimension métaphysique.

L’Ombre des grenadiers, Tariq Ali

Ecrit par Patryck Froissart , le Mardi, 16 Janvier 2018. , dans Iles britanniques, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Sabine Wespieser

L’Ombre des grenadiers, octobre 2017, trad. anglais Gabriel Buti et Shafiq Naz, 412 pages, 13 € . Ecrivain(s): Tariq Ali Edition: Sabine Wespieser

 

L’ombre des grenadiers pour Tariq Ali, c’est celle de la Granada maure, le souvenir nostalgique des splendeurs de la Gharnata berbéro-musulmane, perle éclatante sur un riche collier de sept siècles de présence berbère sur la péninsule ibérique.

Le roman commence juste après la chute du royaume de Grenade, conquis par les troupes castillanes d’Isabelle la Catholique. Le Prince de l’Eglise Ximenez de Cisneros a reçu de sa souveraine mandat de rechristianiser la région, dont la plupart des habitants, citadins et ruraux, sont musulmans. Son premier acte est d’ordonner une gigantesque rafle, dans les bibliothèques publiques et privées, de tous les ouvrages savants écrits en arabe et d’en faire un autodafé géant sur une place de Grenade devant une masse représentative de musulmans de toutes conditions, amenés de force par l’armée pour assister au spectacle de l’anéantissement symbolique de leur culture andalouse séculaire, acte barbare préludant à l’éradication programmée, par le feu, le fer et la torture, de la religion musulmane sur le territoire redevenu espagnol, et la mise en œuvre macabre des tribunaux de l’Inquisition.