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La rentrée littéraire

Un tournant de la vie, Christine Angot (par Fabrice Del Dingo)

Ecrit par Fabrice del Dingo , le Mardi, 09 Octobre 2018. , dans La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Flammarion

Un tournant de la vie, août 2018, 190 pages, 18 € . Ecrivain(s): Christine Angot Edition: Flammarion

 

Un tournant de la vie est un livre déconseillé aux personnes qui ont peur du vide : elles risquent d’y laisser leur peau.

Il y a Elle, celle qui raconte l’histoire. Enfin… histoire est un grand mot.

« Depuis une heure j’entendais l’eau couler. Je suis allée dans la salle de bains. Il n’y était pas. Le robinet était fermé ». Le robinet fermé c’est une métaphore sublimée de l’inspiration de l’auteur.

En fait, Elle a entendu Alex pleurer et ça fait un bruit de bain qui coule. Alex est décrit avec une précision balzacienne. « Il avait des dreadlocks » et son père « les traits négroïdes ».

Sors de ce livre Doc Gynéco !

Alex pleure parce qu’Elle a revu Vincent le grand amour de sa vie, un chanteur qui ne prononce jamais une phrase intéressante mais qui lui fait de l’effet. Elle va assister à sa première : « Il s’est assis au piano. Mon sexe a mouillé ». Il mouille, c’est la fête à la grenouille. A moins que Vincent ne joue sur un piano aqueux.

Eléni, ou Personne, Rhéa Galanaki (par Christelle d'Hérart-Brocard)

Ecrit par Christelle d’Herart-Brocard , le Mardi, 02 Octobre 2018. , dans La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Bassin méditerranéen, Roman, En Vitrine, Cambourakis

Eléni, ou Personne, août 2018, trad. grec René Bouchet, 380 pages, 20 € . Ecrivain(s): Rhéa Galanaki Edition: Cambourakis

 

Bravant règles et interdits dans son pensionnat, Eléni Altamura-Boukoura croque frénétiquement ses camarades et tout ce qui l’entoure, et prolonge cet exercice, la nuit, à la lueur de bougies volées. Si sa mère désapprouve sévèrement cette excentricité, son père, le célèbre marin et capitaine de Port Ioannis Boukouris (qui a fait helléniser son nom libanais), non seulement s’en amuse, mais encourage les ébauches de sa fille adorée, son aînée et sa préférée, jusqu’à lui offrir des cours particuliers avec le célèbre peintre italien, Raffaello Ceccoli. Mais ces petites transgressions et largesses prennent une tournure beaucoup plus sérieuse et inquiétante le jour où la jeune fille émet le souhait de se rendre en Italie afin d’étudier la peinture, de parfaire ses connaissances et de réaliser pleinement sa vocation artistique. C’est là que la figure héroïque du père, fantasque et charismatique en public, se réalise aussi dans l’intimité, avec une grandeur d’âme et une noblesse tutélaire hors du commun. Aussi, lorsqu’il accepte d’accompagner sa fille à Rome, dans un contexte politique troublé et incertain, amorce-t-il en même temps qu’il le scelle le destin exceptionnel de la première femme peintre grecque qui, au XIXème siècle, est allée étudier en Italie :

Pense aux pierres sous tes pas, Antoine Wauters (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Jeudi, 27 Septembre 2018. , dans La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, En Vitrine, Verdier

Pense aux pierres sous tes pas, août 2018, 183 pages, 15 € . Ecrivain(s): Antoine Wauters Edition: Verdier

 

Antoine Wauters nous invite à un voyage au pays de nulle part. Ou de partout. Et dans ce nulle part ou ce partout c’est encore nulle part qu’il nous convie, dans un recoin de terre pauvre où vivent – crèvent plutôt – quelques misérables paysans qui arrachent à la terre ce qu’elle peut encore leur donner, presque rien, avant de leur offrir ce qu’elle a de mieux pour eux, un trou pour leur cercueil. C’est ainsi que nous arrivons dans la famille de Marcio et Léo, garçon et fille jumeaux, et de leurs parents, Paps et Mams. Une petite ferme paumée, rachitique, misérable.

La figure du père, grande gueule, violent et remonté comme une bombe à retardement contre le Régime du dictateur Desotgiu, domine – au moins au sens physique du terme – cette petite tribu.

« De toutes ses forces, il haïssait notre président Desotgiu, au pouvoir depuis plus de vingt ans. C’est bien simple, dès que Desotgiu parlait à la radio, Paps se cambrait dans le fauteuil de coin et se mettait à hurler, multipliant les noms d’oiseau, crachant sa rage et sa détestation, puis se levant pour couper le poste en crachant un dernier juron ».

De toutes pièces, Cécile Portier (par Philippe Chauché)

Ecrit par Philippe Chauché , le Mardi, 25 Septembre 2018. , dans La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Quidam Editeur

De toutes pièces, septembre 2018, 170 pages, 18 € . Ecrivain(s): Cécile Portier Edition: Quidam Editeur

 

« Savoir ce qu’on fait : un fatras agencé au millimètre près, avec dedans un paravent peint d’oiseaux, des bêtes à poil et à griffes, dont une loutre, pour la beauté enfin stoppée, réalisée, de sa nage, et des bocaux sur des étagères scellées dans de la menuiserie sombre aux mécanismes d’ouverture plus subtils que compliqués, s’offrant seulement aux doigts fins. Des surprises, des terreurs, des onguents, des mèches de cheveux de concubines d’un harem, type Angélique Marquise des Anges ».

De toutes pièces est le roman de ce fatras, de cette collection amoncelée, de ce cabinet de curiosités qui sous nos yeux s’imagine, s’agence dans le hangar d’une zone commerciale oubliée, loin de tout, tenue secrète, sans que jamais l’on ne sache pourquoi et pour qui. Les commanditaires de ce musée imaginaire et improbable sont invisibles. Ils donnent des ordres et contrôlent via une interface sécurisée tout ce qui entre, tout ce qui est répertorié par le narrateur, ce collectionneur qui va passer une année à faire naître cet étrange cabinet romanesque. Ce musée de la Terre et du Monde l’occupe jour et nuit et son journal devient ce troublant roman. Il commande, achète et classe, un monde étrange et extravagant se dessine en pointillé, jour après jour, sans que l’on sache à quoi cela va nous conduire et l’entraîner.

Pleurer des rivières, Alain Jaspard (Par Eric Essono Tsimi)

Ecrit par Eric Essono Tsimi , le Mardi, 25 Septembre 2018. , dans La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Héloïse D'Ormesson

Pleurer des rivières, août 2018, 192 pages, 17 € . Ecrivain(s): Alain Jaspard Edition: Héloïse D'Ormesson

 

C’est un premier roman pervers, c’est-à-dire qui ne cherche pas à vous prendre par les bons sentiments. Le narrateur vous parle de filles qu’on déshabille, à 15 ans, que l’on « déflore ». Qui utilise encore le mot « défloré » en France, à l’ère du #NousToutes triomphante ? Comme un anachronisme volontaire, car il y a dans cette fiction forte, étrange et dérangeante, une dynamique propre du temps qui passe. Le narrateur se permet de passer sans gêne du passé simple au passé composé, du présent de l’indicatif à l’imparfait. Il y a, dans Pleurer des rivières, une dynamique du temps qui ne se contente pas de passer, qui s’agite, mais finit par se stabiliser plus loin dans le roman.

« Bien avant l’aube, il ne reste qu’un tas de fils de cuivre noircis, encore quelques filets de fumée et, dans la cabine d’un Ford, deux voleurs épuisés, endormis, des membres et des visages de ramoneurs.

Ils s’éveillèrent passé dix heures du matin.

Engourdis, au chaud dans leur duvet, ils bandaient, ça fait souvent ça quand on dort dans un camion, mais c’est mécanique, on pisse un bon coup, ça calme, tout rentre dans l’ordre ».