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Actes Sud

Otages intimes, Jeanne Benameur

Ecrit par Marc Ossorguine , le Mercredi, 19 Août 2015. , dans Actes Sud, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, La rentrée littéraire

Otages intimes, août 2015, 208 pages, 18,80 € . Ecrivain(s): Jeanne Benameur Edition: Actes Sud

 

Après le magnifique quintette que constituait Profanes, Jeanne Benameur nous propose une nouvelle partition, un trio rassemblé autour du piano d’Irène, auxquelles quelques voix isolées viennent apporter leur contrepoint. Le récit de ce nouvel opus, Orages intimes, est aussi l’accompagnement d’une transformation, d’un retour et d’une possible renaissance.

Etienne est ce qu’on appelle un correspondant de guerre, un photographe de guerre plus précisément, un de ces hommes qui a choisi d’aller voir pour montrer, armé de son regard et de son Leica. Sur ce qu’on nomme parfois le théâtre des opérations, pour ne pas avoir su courir – ou pour avoir su suspendre la course pour un regard direct, sans l’écran de l’objectif et du viseur – il a été pris. Pris et fait otage. Transformé en simple objet de négociation et d’échange. Le prix, pour lui, aura été un enfermement, une réclusion à durée indéterminée. Un confinement sur quelques mètres carrés de silence et de bruits inquiétants qui savent effacer l’humain de lui-même, le réduire à une marchandise « en souffrance ». En attente d’on ne sait quoi.

Boussole, Mathias Enard

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Mardi, 18 Août 2015. , dans Actes Sud, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, La rentrée littéraire

Boussole, août 2015, 384 p., 21,50 € . Ecrivain(s): Mathias Enard Edition: Actes Sud

 

L’amour, l’Orient et la mélancolie

C’est un livre érudit et passionné de très grande envergure que nous offre Mathias Enard, cet écrivain amoureux de l’Orient qui a étudié le persan et l’arabe, et aime jeter des ponts entre les hommes et les cultures en s’insérant dans une vision ample et mouvante du monde qui n’oblitère pas le passé. Boussole, son dernier roman regardant vers l’Est comme les précédents – et notamment vers ces pays chargés d’histoire, vers ces lieux actuellement dévastés où sévissent des égorgeurs amnésiques –, est un livre généreux à la passion contagieuse, un livre dense et foisonnant, envoûtant, et particulièrement bienvenu en cette période de crispation et de repli sur soi. L’auteur y rafraîchit en effet les mémoires en explorant les rapports complexes de l’Europe et de l’Orient au cours des deux derniers siècles, s’attachant plus particulièrement à ce courant orientaliste qui prit son essor au XIXème dans le domaine littéraire – où il s’associa au romantisme – et artistique. Un mouvement qui poussa sur les routes d’Orient de nombreux créateurs, mais aussi des savants et des archéologues, des aventuriers et de fascinantes voyageuses… Car ce sont bien leurs récits et leurs œuvres qui contribuèrent, directement ou indirectement, à forger nos représentations, à construire notre imaginaire oriental qui est « une vision de l’autre ».

Le Principe, Jérôme Ferrari (2ème article)

Ecrit par Isabelle Siryani , le Samedi, 04 Juillet 2015. , dans Actes Sud, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman

Le Principe, mars 2015, 176 pages, 16,50 € . Ecrivain(s): Jérôme Ferrari Edition: Actes Sud

 

La puissance de l’écriture de Jérôme Ferrari réside dans la précision de ses sources, son lyrisme délicat identifiable aux premières phrases et son questionnement métaphysique vecteur d’émotions contradictoires fortes chez un lecteur vite enivré. Branché sur notre esprit et sur notre âme, il creuse dans leurs profondeurs en puisant dans l’Histoire et celle de ses témoins. Après Où j’ai laissé mon âme, récit sur la guerre d’Algérie, puis Le sermon sur la chute de Rome qui lui valut le prix Goncourt, l’auteur choisit comme décor pour ce nouveau roman l’Allemagne nazie, nous plongeant ainsi dans les travers d’une Histoire abjecte, peuplée d’hommes vils, confrontés sans cesse à leur propre barbarie. Une barbarie absurde qui semble germer puis éclore indéfiniment, inexorablement, comme une maladie incurable et chronique. Plus rien n’est beau, plus rien n’est doux, plus rien ne compte, plus rien n’est logique et plus rien n’est brillant ; l’humanité dans ses péchés les plus sombres est démasquée. Dans Le Principe, la Science n’est pas épargnée. Au contraire, mise au service du Mal, elle se cendre, en devient sale et meurtrière.

Lisbonne mélodies, João Tordo

Ecrit par Marc Ossorguine , le Mercredi, 10 Juin 2015. , dans Actes Sud, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Langue portugaise, Roman

Lisbonne mélodies (O Ano Sabático), mai 2015, traduit du portugais par Dominique Nédellec, 240 pages, 22,50 € . Ecrivain(s): João Tordo Edition: Actes Sud

 

Malgré son titre français, ce n’est pas de la ville de Lisbonne que nous parle ce roman, mais de musique et de création, et encore plus d’identité. Cela commence avec le retour au pays d’un musicien de jazz qui s’est découvert sur le tard une passion pour la contrebasse. Ses armes de jazzman, il les a faites à Québec où il a aussi appris la dépendance à l’alcool. Après quelques années où il s’est perdu lui-même, laissant derrière lui musique et amours rêvés, Hugo revient à Lisbonne, accompagné de son encombrante contrebasse dont il a juré qu’il n’en jouerait plus. Mais revenir là où on ne l’attend pas, où il n’a plus vraiment de place, c’est prendre des risques impossibles à imaginer. Comme celui de rencontrer son double, qui, lui, semble avoir « réussi » : le pianiste de jazz Luis Stockman, qui au cours d’un concert va le trahir, alors qu’ils ne se connaissent pas, en donnant à entendre la mélodie, le thème secret qui est comme l’âme du contrebassiste. Un thème qui le hante et qu’il n’a jamais pu achever et que l’autre lui a « volé ». Un autre qui pourrait être le frère jumeau qu’il aurait pu avoir mais qui n’a jamais vécu… Un frère par les yeux duquel il va apprendre ou réapprendre à voir le monde. La vie. Sa vie.

L’Ultime Auberge, Imre Kertész

Ecrit par Marie-Josée Desvignes , le Vendredi, 05 Juin 2015. , dans Actes Sud, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Pays de l'Est, Roman, Récits

L’Ultime Auberge, janvier 2015, traduit du hongrois par Charles Zaremba, Natalia Zaremba-Huzsvai, 320 pages, 22,80 € . Ecrivain(s): Imre Kertész Edition: Actes Sud

 

« On dit que je suis un écrivain très estimé mais que – si j’ai bien compris – personne ne lit ».

Pour qui, par hasard, n’aurait jamais lu Kertész, il serait totalement déconseillé de l’inviter à se saisir de ce dernier opus que l’auteur lui-même, sentant ses forces l’abandonner, déprécie sans cesse (en dépit du fait qu’il le considère en exergue comme « le couronnement de son œuvre »). « Il ne fait aucun doute que l’Ultime Auberge à laquelle j’ai consacré tant de temps (des années, de longues années) n’est pas un bon sujet. D’une part, le texte a de nouveau la forme d’un journal, forme galvaudée qui m’ennuie, d’autre part, le ton est trop sombre, ce qui n’est pas justifié, en fin de compte ». Imre Kertész n’en est pas à un paradoxe près.

Dans ce livre intitulé L’Ultime auberge, texte hybride entre journal et roman, mais toujours au plus près de l’autobiographie, le prix Nobel de littérature dont toute l’œuvre a fait le lien entre existence (ou non-existence, cf. Etre sans destin) et vie réelle, s’interroge, entre autres, à la fois sur la qualité de son écriture et sur l’évolution de la littérature : « pourquoi mon écriture s’est-elle à ce point aplatie », et « le roman est-il moribond ? ».