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Rivages poche

Eloge du risque, Anne Dufourmantelle (par Sophie Galabru)

Ecrit par Sophie Galabru , le Jeudi, 06 Juin 2019. , dans Rivages poche, Les Livres, Critiques, Essais, La Une Livres

Eloge du risque, 320 pages, 9 € . Ecrivain(s): Anne Dufourmantelle Edition: Rivages poche

 

Au risque de la responsabilité

Eloge du risque est un appel au lecteur à s’engager envers l’Autre – l’inconnu, l’étranger, l’irréfléchi, l’évènement, autrui. Anne Dufourmantelle mesure parfaitement cet appel à l’incommensurable lorsqu’elle commence par écrire : « La vie est un risque inconsidéré pris par nous, les vivants » (p.1). La grande inversion de l’ouvrage est d’affirmer que ce n’est pas l’individu qui risque sa vie, lorsqu’il s’élance vers l’inconnu, mais bien plutôt la vie qui se risque à nouveau en l’individu – n’était-ce pas le cas dans l’évènement de la naissance ? – et lui offre un renouvellement inégalé de ses forces. Et si la vie s’est risquée en nous, alors être vraiment vivant ne consiste pas à perpétuer la vie au sens d’une conservation, mais à la perpétuer en renouvelant ce risque d’être. En lisant Anne Dufourmantelle, nous nous posons une question fragile et essentielle : pourquoi faudrait-il conserver sa vie et au nom de quoi ?

Le Grand Jeu, Céline Minard (par Cathy Garcia)

Ecrit par Cathy Garcia , le Jeudi, 14 Février 2019. , dans Rivages poche, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman

Le Grand Jeu, janvier 2019, 220 pages, 7,80 € . Ecrivain(s): Céline Minard Edition: Rivages poche

 

Un roman surprenant, vraiment rafraîchissant, qui se laisse boire avec une certaine jubilation et qui plus encore, contient en lui-même une profondeur de réflexion – des pistes, pas de réponses, seulement des pistes – et une énergie communicative qui fait fourmiller les racines de l’être.

Une jeune femme dont on ne connaîtra pas l’identité, ni rien de son existence antérieure – ou à peine quelques flashs – si ce n’est qu’elle est bien décidée à s’en couper, tout comme elle va se couper du monde et de toute relation humaine, pour s’isoler dans un coin de montagne, une sorte de cirque naturel qui sent bon le Pliocène, un îlot de deux cents hectares de roche, de bois et de prés au cœur d’un massif montagneux de vingt-trois kilomètres carrés, qu’elle a acheté et équipé de façon très technique. Plusieurs modules y ont été héliportés : un « tonneau » d’habitation high-tech « à demi-appuyé à demi-suspendu à un éperon granitique », plus bas des sanitaires et un abri jardin, réserve et outillage, le tout bien réfléchi, hyper organisé. « Une belle planque ».

Le Grand Jeu, Céline Minard (par Emmanuelle Caminade)

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Jeudi, 10 Janvier 2019. , dans Rivages poche, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman

Le Grand Jeu, 220 pages, 7,80 € . Ecrivain(s): Céline Minard Edition: Rivages poche


Le Grand Jeu nous propose un intense questionnement s’incarnant dans une forme romanesque permettant à son auteure de nous entraîner avec légèreté dans un parcours philosophique et métaphysique ardu. Céline Minard aime en effet « transmettre du désir pour une littérature qui donne à penser ».

Expérimentant sans cesse de nouveaux espaces d’écriture, elle ouvre cette page en altitude sur une paroi verticale surplombant le vide : un espace, un territoire « qui est là » mais qui est aussi « ailleurs », depuis lequel une alpiniste solitaire, se plaçant délibérément dans des conditions extrêmes, cherche à se dépasser, semblant viser une transcendance spirituelle. Et, avançant « pas à pas avec constance », en « gagnant patiemment des centimètres », le poids du corps sur chaque prise comme « une syllabe pensée », dirait Erri de Luca, selon lequel il appartient à l’écrivain d’ouvrir des voies sur la neige vierge et non de suivre une trace déjà battue.

Correspondance, Marcel Proust, Robert de Montesquiou (par Philippe Leuckx)

Ecrit par Philippe Leuckx , le Mardi, 04 Décembre 2018. , dans Rivages poche, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Correspondance

Correspondance, Marcel Proust, Robert de Montesquiou, septembre 2018, préface Mathilde Bertrand, 256 pages, 9 € Edition: Rivages poche

 

De 1993 à 1921 (année de la mort de Robert de Montesquiou), les deux écrivains ont entretenu une correspondance féconde. Né en 1855, Robert de Montesquiou joua, au début de la carrière littéraire de Proust (né lui en 1871), un rôle essentiel. Marcel trouvait auprès de ce dandy aristocrate, à l’intelligence et à la culture bien développées, un mentor apte à lui donner moult conseils pour embrasser la littérature. Montesquiou écrivait des poèmes, rédigeait des articles, était bien connu dans le microcosme du Faubourg Saint-Germain, fréquentait les mêmes salons que le futur romancier de La Recherche : Madame Lemaire, les Greffulhe, les Guiche, etc.

Ils s’écrivent sans doute parce qu’ils se ratent souvent, en cause la maladie de Marcel et les tergiversations qu’il peut adopter dans sa vie entre lit et écriture. Ainsi, défilent les adresses du comte, certaines visitées, d’autres que la maladie de Proust laissera inconnues (Vésinet). Ainsi défilent les différents appartements que Proust occupa (Malesherbes, Haussmann, Hamelin).

Le cinéphile, Walker Percy

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Jeudi, 24 Mai 2018. , dans Rivages poche, Les Livres, Critiques, La Une Livres, USA, Roman

Le cinéphile (The Moviegoer, 1961), trad. américain Claude Blanc, 335 pages, 8,50 € . Ecrivain(s): Walker Percy Edition: Rivages poche

 

Sur la voie glorieuse des écrivains du Sud, de Mark Twain à Ron Rash en passant par William Faulkner, Shelby Foote et tant d’autres, Walker Percy occupe une place à la fois éminente et absolument originale. Si le Sud, et en particulier la Nouvelle-Orléans, est constamment présent dans son œuvre, c’est à sa manière unique qui ne ressemble en rien à celle de ses pairs. Walker Percy écrit len-te-ment, on pourrait dire avec un souci du détail qui fait de son style une sorte d’exercice métonymique, de décorticage des choses, de gros plans successifs, à la manière d’un John Cassavetes au cinéma.

De cinéma, il est évidemment fortement question dans ce magnifique roman. Le héros/narrateur, Jack Bolling dit Binx, en dehors de sa triste activité d’agent immobilier, est un fou de cinéma. Il passe dans les salles obscures un temps considérable et, sorti desdites salles, sa vie – monotone et grise – est sans cesse prolongée par les images, les acteurs et actrices, les scènes des films qui peuplent son imaginaire. « A son égard j’adopte une attitude distante dans le style de Gregory Peck. Plutôt grand, les cheveux noirs, je sais aussi bien que lui garder ma réserve, les yeux mi-clos, les joues creusées, les lèvres pincées, et lâcher un mot ou deux avec un hochement de tête ».