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Bandes Dessinées

Les Filles de Salem Comment nous avons condamné nos enfants, Thomas Gilbert (par Myriam Bendhif-Syllas)

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas , le Mercredi, 12 Décembre 2018. , dans Bandes Dessinées, Les Livres, Critiques, La Une Livres

Les Filles de Salem Comment nous avons condamné nos enfants, éd. Dargaud, septembre 2018, 198 pages, 22 € . Ecrivain(s): Thomas Gilbert

Coup de cœur BD de cette rentrée, l’impressionnant roman graphique de Thomas Gilbert vient apporter une vision nouvelle de la devenue légendaire et sinistre affaire des sorcières de Salem. Après la pièce d’Arthur Miller et le beau film de Raymond Rouleau (1957), scénarisé par Sartre, tout à fait passionnants, le lumineux Tituba de Maryse Condé, cet ouvrage donne le point de vue de ces prétendues sorcières, dépassant largement la portée de tous les apports historiques et documentaires concernant le sujet. Ici il est question de cœur et de tripes, pas de preuves qui resteront introuvables, restées cachées dans les esprits des protagonistes de ce sombre épisode.

Scénariste et dessinateur sur ce projet, Thomas Gilbert se concentre sur le personnage d’Abigail Hobbes qui fut l’une des accusées du procès organisé en 1692, à Salem, bourgade puritaine du Massachusetts, où 25 personnes furent pendues pour sorcellerie. Il montre comment de l’enfance, une jeune fille sombre subitement dans un monde adulte où sa féminité n’est plus qu’une tare épouvantable, un prétexte à tentation et à péchés innombrables, comment un monde asphyxié par une religion détournée au profit de ceux qui la servent, mais aussi par les pires superstitions et une grande cruauté, en vient à sacrifier ses propres enfants sur l’autel de la purification collective.

Vous n’espériez quand même pas un CDD ? de Mathilde Ramadier

Ecrit par Yasmina Mahdi , le Vendredi, 08 Juin 2018. , dans Bandes Dessinées, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Seuil

Vous n’espériez quand même pas un CDD ? mai 2018, 112 pages, 15 € . Ecrivain(s): Mathilde Ramadier Edition: Seuil

Jungle managériale

Ce roman graphique porte sur les entretiens d’embauche. Art se transforme en rat, une anagramme qui résume la critique du monde de la presse, de la publicité et de l’informatique. Le tutoiement, la blague facile accompagnent la fausse décontraction, cachant l’horreur du travail à la chaîne sous-payé.

Un langage déshumanisé et absurde sert de mot d’ordre et de mode d’emploi ainsi que des concepts très compliqués pour une visée bien banale, celle de vendre des produits de grande diffusion. Impersonnalité, agression et chantage deviennent le lot quotidien des préliminaires d’embauche. Une simple expertise se transforme en mission et les distributeurs de prospectus en prophètes. Il y a des références religieuses, en cours dans les sectes, des espèces d’initiation à la vente avec des scores à atteindre, des distributions de points pour les plus rentables et des blâmes pour les perdants (les moins compétitifs). Un encadrement drastique de supérieurs hiérarchiques dont on ignore la provenance et les compétences réelles rappelle l’école et son côté punitif, ou pire, les dérives totalitaires.

Lucy Psychiatre, Charles M. Schulz

Ecrit par Marjorie Rafécas-Poeydomenge , le Vendredi, 11 Mai 2018. , dans Bandes Dessinées, Les Livres, Critiques, La Une Livres, USA, Rivages poche

Lucy Psychiatre, novembre 2017, 131 pages, 6,20 € . Ecrivain(s): Charles M. Schulz Edition: Rivages poche

A l’heure où certains s’interrogent sur la fin de la psychanalyse, cet héritage de Charles Schulz, Lucy Psychiatre, nous offre un petit voyage dans le temps, celui du début du consumérisme où la psychanalyse tentait de soigner les premiers symptômes de l’individualisme. L’univers des Peanuts est une cure de jouvence. Ces strips publiés dans des quotidiens américains évoquent avec ironie les prémices de la société postmoderne. Comme le souligne Umberto Eco dans la préface de La vie est un rêve, Charlie Brown, nous retrouvons dans les enfants des Peanuts toutes nos névroses. « Ils sont la monstrueuse réduction enfantine de toutes les névroses d’un citoyen moderne de la civilisation industrielle ».

Le personnage Charlie Brown cherche des modes d’emploi pour essayer de s’ôter son sentiment d’infériorité qui lui colle à la peau. Mais il n’arrive pas à atteindre son moi idéal. Il se sent souvent seul et a l’impression de subir « une espèce de grand 8 de l’affect ». Lucy, qui pourrait être une allégorie de la société moderne, le rejette avec pragmatisme et désinvolture. Comme si les émotions de Charlie n’étaient que de simples mauvaises interprétations à minimiser. Lucy est la caricature de l’antipoésie. C’est pour cette raison qu’elle ne peut comprendre Schroeder, un inconditionnel de Beethoven. L’art étant non rentable, Lucy ne peut comprendre la passion artistique. Sublimer ses névroses à travers l’art est un état qui lui est étranger.

Frankentruc, Jeremy Banx

Ecrit par Fabrice del Dingo , le Mercredi, 18 Avril 2018. , dans Bandes Dessinées, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Arts

Frankentruc, Ed. Lunatique, janvier 2018, trad. Étienne Gomez, 136 pages, 16 € . Ecrivain(s): Jeremy Banx

 

A bon chat bon rat

Le docteur Frankenstein, ce génie qui a cloné le fromage à deux têtes, qui a inventé une main artificielle à deux pouces (pour se les tourner sans l’aide d’une seconde main), est bien ennuyé : le monstre dont le crâne est sommairement cousu qu’il a jadis enfanté s’ennuie après avoir passé des heures à confectionner des trolls en origami.

« Mon monstre a besoin d’un compagnon » se dit-il car Frankenstein n’est pas la moitié d’une buse. Mais où trouver de vieux débris dans tout le fourbi qui remplit son laboratoire, au milieu des rognures d’ongles de pieds et des globes oculaires qui flottent dans un seau rouillé ?

C’est alors qu’il aperçoit dans la gueule de son chat Igor, un horrible matou qu’il a dû ainsi nommer parce qu’il ressemble aux frères Bogdanov s’il n’y en avait qu’un seul, les restes pendouillant d’un rongeur non identifié, ni rat, ni gondin, ni musaraigne, ni rien de tout ça…

Panama Al Brown L’énigme de la force, ALEX W. INKER, Jacques Goldstein

Ecrit par Jean Durry , le Vendredi, 02 Mars 2018. , dans Bandes Dessinées, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Sarbacane

Panama Al Brown L’énigme de la force, septembre 2017, 165 pages, 24 € . Ecrivain(s): Alex W. Inker, Jacques Goldstein Edition: Sarbacane

 

Alfonso Teofilo Brown, alias Panama Al Brown, « l’Araignée noire », a laissé sa trace fulgurante dans l’histoire de la boxe et dans le Paris de l’entre-deux guerres. Poids coq (53,524 en un temps où n’étaient reconnues que huit catégories), d’une taille inhabituelle, doté d’une allonge et d’un punch foudroyants, il devint champion du monde aux Etats-Unis en 1929 et ne perdit son titre – ou ce qu’il en restait sur les tablettes de la seule IBU (International Boxing Union) reconnue surtout en Europe – qu’en 1935 à Valencia dans un contexte douteux face à l’espagnol Baltazar Sangchili. Mais au-delà des douze cordes du ring, son élégance naturelle, ses frasques, incompatibles avec la vie en principe équilibrée d’un athlète, et l’amitié d’un poète, ont selon l’expression consacrée fait de sa vie un roman, bouleversant, roman revisité en 1982 à travers les pages écrites par un autre artiste, le peintre Eduardo Arroyo.