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Deux manches et la Belle (Sans paroles, ni musique), Milt Gross (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi 22.11.19 dans Albums, La Une Livres, Critiques, Les Livres, Bandes Dessinées, Roman, La Table Ronde

Deux manches et la Belle (Sans paroles, ni musique), Milt Gross, La Table ronde, octobre 2019, 288 pages, 28,50 €

Edition: La Table Ronde

Deux manches et la Belle (Sans paroles, ni musique), Milt Gross (par Yasmina Mahdi)

 

Le silence est d’or

L’auteur de Deux manches et la Belle (He Done Her Wrong), Milt Gross, né dans le Bronx en 1895, décédé en 1953, précurseur du roman graphique américain, a utilisé le yinglish (mélange de yiddish et d’anglais parlé par les immigrants juifs), dans ses livres et ses bandes dessinées. Il fut également gagman pour Charlie Chaplin. Deux manches et la Belle, pour le coup, est un roman graphique composé sans un mot, sans un phylactère. L’histoire commence de nuit dans un speakeasy de campagne, dans lequel sont mélangés quelques trappeurs, des hobos et des filles délurées. L’héroïne, la jeune blonde sentimentale, une sorte de petite starlette, convoitée de tous les hommes, apparaît au milieu de rires gras et de désirs à peine dissimulés. Sa plastique impeccable est celle des jolies filles sauvées par Charlot de la déchéance ou de la misère, ou bien celle de vendeuses de fleurs que le vagabond courtise naïvement.

Ce conte cruel et drôle, aux figures stylisées, types que l’on retrouve dans les comic strips et les comic books, est ancré dans un temps historique et dans l’inconscient collectif des immigrants du Nouveau Monde, où prime le besoin de gagner de l’argent, quitte à employer les poings ou la ruse… Au pays de la libre entreprise, les rêves ont du mal à se réaliser, surtout lorsque l’on naît dans une cabane en rondins ou un slum de Brooklyn.

Milt Gross échafaude son récit graphique comme la parodie d’un roman de Charles Dickens, par étapes, en feuilleton. Le génie de Gross consiste à résumer l’essentiel de la narration, tout en suggérant le hors-texte (qui ne sera pas intercalé dans de nouvelles planches lors du brochage), mais à reconstituer lors de la lecture. Il se trouve dans cet ouvrage sans parole des similitudes visuelles avec le monde animé de Tex Avery (1908-1980), quand caribous, troncs d’arbres, sapins, hommes des bois virevoltent. La silhouette de la jeune femme représente à elle seule les débuts du cinéma, avec le profil au noir, le cache blanc, l’ellipse, utilisés dans un générique par exemple. Une séquence de Deux manches et la Belle autour d’un personnage unique se décompose en vingt croquis, et dévoile au moins quatre années d’existence humaine. Le temps est condensé. Rien n’est épargné du caractère des hommes : rouerie, duperie, égoïsme. La situation « malheureux comme un chien » est formulée par un dessin minuscule dans un encart, ou encore la situation « sociale de la jeune femme » fait l’objet de trois esquisses vives, etc.

L’aventure se poursuit à New-York, la ville-miroir de toutes les illusions, où le personnage rustique débarque. Milt Gross se sert de la pitrerie, des gags qui caricaturent l’arrivée du campagnard à la mégalopole, sujet-prétexte pour dépeindre les dangers, les violences urbaines et les déconvenues des plus faibles. Juste par le trait, l’auteur aborde la désillusion puis la déchéance. Groucho Marx est convoqué, mais aussi les thèmes de la dureté et du « culturellement significatif » que l’on retrouvera plus tard dans le cinéma d’Hollywood comme dans Sunset Boulevard de Billy Wilder ou Midnight Cowboy de John Schlesinger. Les blancs dévoilent des détails explicites, les noirs sont épais, presque menaçants. Le grand dessinateur construit un roman à caractère social, la condition se repère par l’emploi, de l’ouvrier à la femme de ménage, du fonctionnaire à la riche héritière (âgée) en quête d’érotisme. L’épisode du barbier est rendu visuellement par une spirale et la décomposition du mouvement à la façon des futuristes italiens. Les individus reçoivent autant de coups physiques que psychologiques, la maltraitance étant un thème récurrent du comique à répétition, ainsi que l’échec tourné en ridicule. L’image fait sens par la physiognomonie. L’indication minimale, la plus petite unité de dessin, l’esquisse du motif, rendent compréhensif l’énoncé. L’effet-récit est augmenté très brièvement par un nom d’officine ou de lieu sur des écriteaux, et qui en disent long sur les transactions marchandes : « à louer », « à vendre », « mettez ça sur mon compte », « pas d’embauche », etc.

Milt Gros dénonce les problèmes des femmes à travers cette jeune femme anonyme, campe une représentation féministe, à volonté d’égalité. Nous apprécierons la mise en page aérée de Philippe Ghielmetti. Cette œuvre graphique subtile est préfacée par Joos Swarte, inventeur du terme ligne claire. Signalons aussi la postface de Peter Maresca de ce roman graphique inédit en France et qui paraît pour la première fois.

 

Yasmina Mahdi


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A propos du rédacteur

Yasmina Mahdi

 

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rédactrice

domaines : français, maghrébin, africain et asiatique

genres : littérature et arts, histoire de l'art, roman, cinéma, bd

maison d'édition : toutes sont bienvenues

période : contemporaine

 

Yasmina Mahdi, née à Paris 16ème, de mère française et de père algérien.

DNSAP Beaux-Arts de Paris (atelier Férit Iscan/Boltanski). Master d'Etudes Féminines de Paris 8 (Esthétique et Cinéma) : sujet de thèse La représentation du féminin dans le cinéma de Duras, Marker, Varda et Eustache.

Co-directrice de la revue L'Hôte.

Diverses expositions en centres d'art, institutions et espaces privés.

Rédactrice d'articles critiques pour des revues en ligne.