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Bassin méditerranéen

Trois Filles d’Eve, Elif Shafak (par Tawfiq Belfadel)

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Mardi, 19 Février 2019. , dans Bassin méditerranéen, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Flammarion

Trois Filles d’Eve, janvier 2018, trad. anglais Dominique Goy-Blanquet, 480 pages, 22 € . Ecrivain(s): Elif Shafak Edition: Flammarion

Trois femmes, trois notions de Dieu

Le roman est divisé en quatre parties, chacune comportant plusieurs chapitres titrés. Péri est le centre de cette dense fiction. C’est une jeune femme turque qui a grandi dans une famille istanbuliote où Dieu est un sujet de permanents affrontements entre le père Mensur et la mère Selma. Le papa est sceptique vis-à-vis de la religion, alors que la mère est une musulmane qui prend la religion pour refuge. Leurs disputes fomentées par la religion influencent l’éducation de Péri qui choisit d’étudier Dieu à Oxford dans les années 2000.

À Oxford, elle s’inscrit aux séminaires du professeur Azur qui enseigne sur Dieu. Controversé, celui-ci divise la communauté universitaire à cause de ses comportements et sa pédagogie. Grace à ses séminaires, Péri creuse la question de Dieu qui l’intrigue depuis l’enfance et approche davantage ses convictions et ses contradictions. L’étudiante turque tient un journal de Dieu où elle transcrit ses pensées sur la divinité et la religion. A l’université, elle noue une amitié avec Shirin, une Iranienne, et Mona, une égypto-américaine, venues elles aussi d’ailleurs pour étudier la notion de Dieu. Chacune représente une définition de Dieu : « Trois jeunes musulmanes à Oxford. La pécheresse (Shirin), la Croyante (Mona), et la Déboussolée (Péri) », p.398.

Un bâtard en Terre promise, Ami Bouganim (par Zoé Tisset)

Ecrit par Zoe Tisset , le Jeudi, 17 Janvier 2019. , dans Bassin méditerranéen, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Israël

Un bâtard en Terre promise, Editions La Chambre d’Echos, février 2018, 173 pages, 16 € . Ecrivain(s): Ami Bouganim

 

C’est l’histoire d’un exil voulu espéré, ce couple mère et fils quitte Casablanca dans les années soixante pour rejoindre Israël. Ils font partie de la diaspora juive marocaine, le fils est un bâtard judéo-berbère : « Une partie en moi haïssait l’autre en moi. Le juif, l’arabe ; l’arabe, le juif. Je n’ai pas connu la haine de soi. Mais une double haine de soi ». C’est la voix du fils qui s’épelle dans ce livre, douloureusement, car jamais il ne trouvera la paix et la joie. « Je n’ai pas la patience de vivre. Ce n’est pas absurde, c’est incongru ».

On assiste peu à peu à une sorte de désincarnation du narrateur qui perd toute relation avec ce monde étranger qui le renie et l’ignore. Sa seule source « d’être » est de se retrouver sur une terrasse comme s’il était encore à Casablanca. Là-bas, il était promu pour faire des études, il aurait eu une bourse, ici, en Israël, on l’a retoqué à des travaux de champs. On lui refuse la possibilité de devenir médecin. « C’était la même personne que le boursier de l’Alliance, endurcie par les corvées agricoles et galvanisée par trois ans de service militaire, qu’on recalait. Sans raison ; sans excuse ».  Sa mère, volontaire pour ce voyage vers la terre promise, n’osera jamais se révolter ou même critiquer ouvertement le pays d’accueil.

Tragédies, Sénèque (par Marie du Crest)

Ecrit par Marie du Crest , le Mercredi, 14 Novembre 2018. , dans Bassin méditerranéen, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Théâtre, Cette semaine

Tragédies, Sénèque, Les Belles Lettres, Classiques en poche, 2017, édité par François-Régis Chaumartin, édition bilingue, trad. Olivier Sers, 640 pages, 19 € . Ecrivain(s): Sénèque


Thyeste ou le monstrueux théâtre

Les anciens élèves latinistes ont tous travaillé un jour ou l’autre sur Sénèque et ce sont surtout les Lettres à Lucilius qui ont retenu l’attention de leurs professeurs. L’enseignement du latin avait sans doute quelque chose à voir avec l’éducation morale de la jeunesse, au sens noble du terme. Les tragédies (dangereuses peut-être) n’étaient que très rarement abordées dans les exercices de version. Le théâtre tragique latin n’avait pas le prestige, la primauté historique de la dramaturgie grecque. On pourrait sans trop se tromper faire le même constat en matière de mises en scène : Eschyle, Sophocle, Euripide sont les génies, les initiateurs de la grandeur tragique célébrés partout dans le monde sur les plateaux tandis que leurs successeurs latins, pâles imitateurs de leurs œuvres n’ont droit de cité que bien rarement même si les comiques Plaute ou Térence ne sont pas totalement tombés dans l’oubli.

Eléni, ou Personne, Rhéa Galanaki (par Christelle d'Hérart-Brocard)

Ecrit par Christelle d’Herart-Brocard , le Mardi, 02 Octobre 2018. , dans Bassin méditerranéen, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, La rentrée littéraire, En Vitrine, Cambourakis

Eléni, ou Personne, août 2018, trad. grec René Bouchet, 380 pages, 20 € . Ecrivain(s): Rhéa Galanaki Edition: Cambourakis

 

Bravant règles et interdits dans son pensionnat, Eléni Altamura-Boukoura croque frénétiquement ses camarades et tout ce qui l’entoure, et prolonge cet exercice, la nuit, à la lueur de bougies volées. Si sa mère désapprouve sévèrement cette excentricité, son père, le célèbre marin et capitaine de Port Ioannis Boukouris (qui a fait helléniser son nom libanais), non seulement s’en amuse, mais encourage les ébauches de sa fille adorée, son aînée et sa préférée, jusqu’à lui offrir des cours particuliers avec le célèbre peintre italien, Raffaello Ceccoli. Mais ces petites transgressions et largesses prennent une tournure beaucoup plus sérieuse et inquiétante le jour où la jeune fille émet le souhait de se rendre en Italie afin d’étudier la peinture, de parfaire ses connaissances et de réaliser pleinement sa vocation artistique. C’est là que la figure héroïque du père, fantasque et charismatique en public, se réalise aussi dans l’intimité, avec une grandeur d’âme et une noblesse tutélaire hors du commun. Aussi, lorsqu’il accepte d’accompagner sa fille à Rome, dans un contexte politique troublé et incertain, amorce-t-il en même temps qu’il le scelle le destin exceptionnel de la première femme peintre grecque qui, au XIXème siècle, est allée étudier en Italie :

Cette chose étrange en moi, Orhan Pamuk (par Philippe Leuckx)

Ecrit par Philippe Leuckx , le Vendredi, 21 Septembre 2018. , dans Bassin méditerranéen, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Gallimard

Cette chose étrange en moi, trad. turc Valérie Gay-Aksoy, 688 pages, 25 € . Ecrivain(s): Orhan Pamuk Edition: Gallimard

L’auteur de Istanbul, hommage littéraire et photographique à sa ville, Prix Nobel, raconte dans une somme le destin d’un pauvre vendeur de yaourt et de boza, Mevlut. Venu de la campagne, installé dans un quartier décentré de la grande ville, avec son père, le jeune Mevlut, qu’on suit de ses douze ans, en 1969, jusqu’en 2012. C’est dire que la fresque brosse Istanbul, ses quartiers pauvres, Kültepe, ses artères, ses flux, ses passages, les avatars d’une ville qui change, le monde familial autour de Mevlut, père, parents, cousins, oncles, sa Rayiha aimée, toute la vie politique et sociale sur plus de quarante années de soubresauts politiques, de guerres de partis, de politisation des masses, d’oppositions musclées…

Il est un peu vain, sans efflorer l’intrigue, riche, féconde en rebondissements réalistes, de vouloir relater cette vaste narration, où chaque voix de la famille Aktas/Karatas – Mevlut, Süleyman (cousin, fils de Hasan), Mustafa (père de Mevlut), les trois sœurs Vediha, Rayiha, Samiha (filles d’Abdurrahman au cou tordu) – compte et participe activement aux différents points de vue de narration. Chaque voix complète, nuance, rectifie, en contrepoint subtil, le tableau. Sans être un procédé, cette stratégie narrative permet de dégager un faisceau de significations sur les relations humaines, sur l’histoire amoureuse (autour de lettres d’amour écrites par Süleyman pour Mevlut, à l’adresse d’une des trois sœurs du « tordu », ce qui enclenchera inévitablement nombre de méprises, de suspicions, d’éblouissements aussi).