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Bassin méditerranéen

Du malheur d’être Grec, Nikos Dimou

Ecrit par Yannis Constantinidès , le Samedi, 11 Juillet 2015. , dans Bassin méditerranéen, Les Livres, Critiques, Essais, La Une Livres, Payot

Du malheur d’être Grec, traduit du grec moderne par Eurydice Trichon-Milsani, 128 pages, 10 € . Ecrivain(s): Nikos Dimou Edition: Payot

 

L’introspection nationale a toujours quelque chose de douloureux, surtout lorsqu’il s’agit d’un peuple au passé aussi imposant. Le Grec moyen rappellera volontiers aux « étrangers » (c’est-à-dire tous les non Grecs) que ses lointains ancêtres furent les inventeurs de la démocratie, de la rhétorique, de la philosophie et d’une foule d’autres choses, comme pour bénéficier d’un peu de leur gloire, mais il se gardera bien de vivre selon leur exemple. Il se comporte ainsi en héritier ingrat et désinvolte qui s’approprie les titres de noblesse de ses aïeux sans nullement se sentir obligé de se montrer à la hauteur. Il faut dire qu’il est tout sauf facile d’assumer un héritage aussi lourd que celui de la Grèce antique. Les seuls Grecs heureux, dit Nikos Dimou, sont « les inconscients » qui vivent sans l’angoisse terrible de devoir égaler les Anciens. Tous les autres, conscients de leur infériorité irrémédiable (Grecs justement, avec la charge de mépris que mettaient déjà dans ce nom impropre les Romains, et non plus Hellènes), semblent voués au malheur.

Sentences et fragments, Epictète

Ecrit par Yannis Constantinidès , le Vendredi, 10 Juillet 2015. , dans Bassin méditerranéen, Les Livres, Critiques, Essais, La Une Livres

Epictète, Sentences et fragments, traduction, présentation et notes Olivier D’Jeranian, Manucius, 2014, 138 pages, 10 euros . Ecrivain(s): Epictète

 

On est d’emblée intrigué par la manchette quelque peu racoleuse de l’éditeur : « Épictète inédit ». Aurait-on miraculeusement retrouvé l’un des quatre livres disparus des Entretiens (Diatribes) du philosophe stoïcien de l’époque impériale, une des pertes irrémédiables de l’Antiquité ? Il s’agit en réalité de fragments de ces livres cités par d’autres auteurs ou de sentences qui lui sont attribuées, sans aucune garantie d’authenticité, le tout traduit à partir de la vieille édition de Schenkl (1894), libre de droits.

Si les Entretiens, et surtout le Manuel qu’en a tiré le bon Arrien – qui fut le Platon d’Épictète, ce dernier n’ayant rien écrit, suivant en cela l’exemple de Socrate – ont fait l’objet d’innombrables éditions, ces Sentences et fragments sont en effet inédits en français. Doit-on pour autant se réjouir immodérément, comme le traducteur, de cette « découverte d’un trésor que rien ne cachait vraiment à nos yeux » (avant-propos, p. 12) ? Cet enthousiasme compréhensible du prospecteur paraît toutefois quelque peu exagéré à la lecture de ces bribes pieusement recueillies par les habituels compilateurs des textes de l’Antiquité (Stobée, Aulu-Gelle, etc.). Les sentences sont pour la plupart assez plates (celle-ci, par exemple :

Contes magiques de Haute-Kabylie, Salima Aït-Mohamed

Ecrit par Patryck Froissart , le Lundi, 22 Juin 2015. , dans Bassin méditerranéen, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Contes, En Vitrine

Contes magiques de Haute-Kabylie, Salima Aït-Mohamed, Editions Franco-Berbères, novembre 2014, 154 pages, 19 €Contes magiques de Haute-Kabylie, Editions Franco-Berbères, novembre 2014, 154 pages, 19 € . Ecrivain(s): Salima Aït-Mohamed

Depuis les travaux de Greimas et son modèle actanciel fondé sur les recherches de Propp, et en dépit du fait que leur conclusion affirmant l’universalité des fonctions narratives du conte ont fait ces dernières années l’objet de sérieuses controverses, on est systématiquement tenté, à la lecture d’un conte extrait d’une littérature locale, orale ou écrite, d’en pratiquer une analyse comparée en le plaquant sur les schémas actanciels et narratifs qui nous sont culturellement familiers.

L’exercice est d’une facilité remarquable lorsqu’on l’applique à ces Contes magiques de Haute-Kabylie précieusement et heureusement recueillis par Salima Aït-Mohamed. Tout y est :

– situation initiale stable au sein d’une structure familiale tantôt royale, tantôt des plus humbles ;

– événement qui vient, rapidement après son exposition, brutalement bouleverser le tableau tranquille de la famille en question ;

– émergence, du sein de la famille, du héros ou de l’héroïne ;

La Langue du secret, Najwa M. Barakat

Ecrit par Claire Mazaleyrat , le Jeudi, 18 Juin 2015. , dans Bassin méditerranéen, Les Livres, Critiques, Livres décortiqués, La Une Livres, Roman, Pays arabes, Sindbad, Actes Sud

La Langue du secret, mai 2015, traduit de l’arabe (Liban) par Philippe Vigreux, 254 pages, 22 € . Ecrivain(s): Najwa M. Barakat Edition: Sindbad, Actes Sud

Puissance du verbe, Verbe de la puissance

Des lettres, chargées de mystérieux pouvoirs, qui s’animent et qui frappent, une confrérie religieuse qui garde de lourds secrets, des vengeances qui s’abattent sur de pauvres jeunes frères innocents, un épervier qui plane dans le ciel et subsiste sans nourriture… Dans cette enquête sur fonds théologique qui suit le vol de la Table de la confrérie, puis le meurtre d’un ivrogne, nombreux sont les signes et les symboles qui interrogent le lecteur, et le plongent au cœur d’une réflexion passionnante sur le sens des mots, des lettres qui les constituent, et du rapport du signe au sacré.

Tout commence par un rêve : Sarrâj, l’un des membres de la confrérie, raconte à ses frères un songe dans lequel les lettres s’animent, deviennent des monstres « aux mâchoires redoutables » toutes prêtes à s’entredévorer, laissant désemparé le rêveur qui tente de remettre de l’ordre dans le chaos. La tâche qui incombe aux hommes de la confrérie est précisément celle de veiller à l’ordre des lettres, de leurs symboles et de leur sens, à travers le travail auquel ils se livrent depuis des années pour élaborer une somme colossale, celle qui mettra un terme à toute controverse en dotant chacune des lettres de l’alphabet de tous les sens dont Dieu lui-même les a parées, et qu’un labeur assidu permettra de mettre à jour pour l’édification des fidèles.

La Poupée, Ismail Kadaré

Ecrit par Patryck Froissart , le Lundi, 08 Juin 2015. , dans Bassin méditerranéen, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Pays de l'Est, Roman, Fayard

La Poupée, mars 2015, traduit de l’albanais par Tedi Papavrami, 155 pages, 16 € . Ecrivain(s): Ismail Kadaré Edition: Fayard

 

En recréant par petites touches, à partir de bribes de souvenirs personnels, de vieilles photos et d’éléments anecdotiques révélés par les uns et les autres, l’existence de sa mère, surnommée La Poupée dans toute la famille, décédée en 1999, Ismail Kadaré, auteur narrateur, plonge le lecteur dans l’intimité d’une famille albanaise, sa famille, dans le contexte historique particulier qui a marqué ce pays durant les deux derniers tiers du siècle dernier.

L’existence de La Poupée, tout comme celle des jeunes années de l’auteur, est profondément, émotionnellement, sentimentalement liée à celle de la grande maison familiale du clan Kadaré de Gjirokastër, jamais achevée, plutôt en cours de décrépitude, où, fraîchement épousée à l’âge de dix-sept ans, la jeune Madame Kadaré se retrouve brusquement transplantée et avec laquelle, d’entrée, elle entretient une relation de rejet, parallèlement aux rapports d’hostilité permanente qui marquent sa cohabitation avec sa belle-mère.