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Pays de l'Est

La mélancolie de la résistance, László Krasznahorkai (Partie 3) (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Mardi, 20 Octobre 2020. , dans Pays de l'Est, Les Livres, Les Chroniques, La Une CED, Roman, Folio (Gallimard)

La mélancolie de la résistance, László Krasznahorkai, Gallimard, 2006, trad. hongrois, Joëlle Dufeuilly, 400 pages, 24,50 €

Le parlêtre moderne, orphelin d’une langue intime et tendre

Dans cette délicate édification, le langage tient une place prépondérante, en tant qu’il sert de ciment, de variable d’ajustement entre les « parlêtres », de tampon amortisseur pour les désirs inexaucés de l’enfant sommeillant en nous. Son étiolement ne peut être qu’une plaie pour la société. Deux personnages du roman de Krasznahorkai symbolisent l’appauvrissement langagier, illustré par la sloganisation s’appliquant à leur action : Mme Eszter, dont le mot d’ordre « cour balayée, maison rangée » préfigure les contours d’une hygiénocratie et d’une aseptisation des conditions de vie citoyenne. Suite à la razzia barbare, elle influence en sous-main un colonel de l’armée afin de constituer une commission d’enquête chargée d’éclaircir le déroulement des faits, confondre les instigateurs de ce carnage et réprimer sévèrement la horde de hors-la-loi ayant cette nuit-là « épuisé toutes leurs pulsions destructrices ». Cette harpie arriviste entend créer un ordre nouveau fondé sur une discipline inflexible, et aspire, à la faveur de la peur suscitée chez les habitants par les exactions barbares, à un contrôle et un dressage étroits des consciences, induisant implicitement une servilité plus ou moins volontaire de la masse, à l’instar du conditionnement hygiéniste et liberticide corrodant en ce moment même les démocraties et supposé contrer les effets d’un virus sorti de son trou, mais dénotant surtout une nouvelle fois un système malade dans lequel l’humain se précipite sur des expédients artificiels ou chimiques pour compenser une immunité naturelle dégradée par ses propres conditions d’existence.

La mélancolie de la résistance, László Krasznahorkai (Partie 2) (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Lundi, 12 Octobre 2020. , dans Pays de l'Est, Les Livres, Les Chroniques, La Une CED, Roman, Folio (Gallimard)

La mélancolie de la résistance, László Krasznahorkai, trad. hongrois, Joëlle Dufeuilly

L’homme est plus qu’un loup pour l’homme

À travers cet épisode de chevauchée meurtrière, Krasznahorkai soulève en filigrane la question étiologique de l’agressivité humaine. Odette Thibault (1920-1987), maître de recherche au CNRS, indique que celle-ci fait partie de notre équipement instinctuel, de notre programme génétique et qu’elle est indéniablement plus prégnante chez le mâle que chez la femelle. La violence, le meurtre, le viol, le crime et la délinquance en général font prioritairement partie de la panoplie masculine et la testostérone ne serait pas étrangère à cette dissymétrie. Odette Thibault explique que « les pulsions primaires siègent dans les vieux cerveaux » (hypothalamus, système limbique), que « l’ablation d’une des régions du système limbique (l’amygdale) rend doux un animal agressif » et que « chez des femmes douces, la stimulation de l’amygdale augmente l’agressivité ».

Autobiographie du mal, Pavel Vilikovský (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart , le Jeudi, 19 Mars 2020. , dans Pays de l'Est, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Editions Maurice Nadeau

Autobiographie du mal, Pavel Vilikovský, février 2019, trad. slovaque, Peter Brabenec, 193 pages, 21 € Edition: Editions Maurice Nadeau


Ce roman à l’atmosphère pesante met en scène les mécanismes machiavéliques de la manipulation de l’individu par les services secrets d’une police politique implacablement organisée et efficace au point non seulement d’anticiper les réactions des personnes qu’elle manœuvre et utilise de gré ou de force au service d’un pouvoir totalitaire, mais encore de les amener à agir, plus ou moins consciemment, contre leur propre morale, contre leur propre idéologie, contre leur propre nature.

L’action se situe en Tchécoslovaquie sous le régime communiste installé en 1948, à une époque et dans des circonstances historiques que l’auteur, Pavel Vilikovsky, grand écrivain slovaque décédé tout récemment, le 10 février 2020, a personnellement vécues.

Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, Imre Kertész (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mercredi, 18 Mars 2020. , dans Pays de l'Est, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Babel (Actes Sud)

Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, trad. hongrois, Natalia Zaremba-Huzsvai, Charles Zaremba, 142 pages, 6,60 € . Ecrivain(s): Imre Kertész Edition: Babel (Actes Sud)

Chaque livre d’Imre Kertész est un livre important, essentiel. On le sait bien sûr pour son Être sans destin, témoignage incroyable sur Auschwitz, regard radical et inattendu sur la plus vaste horreur que le monde ait produite dans les temps des temps. Ce Kaddish – qui en est vraiment un – ne fait pas exception. Le Kaddish c’est la prière que l’on fait pour les morts chez les Juifs. C’est une prière de peine et de renoncement aux vanités du monde. Ce livre – comment pourrait-on l’appeler roman ? – est complètement, définitivement un Kaddish : dans son propos et dans sa forme.

Yitgaddal vèyitqaddsh sh’meh rabba

Bè’alma di vèra khir’outeh

Vèyamlikh malkhouteh

Veytzmakh pourqaneh

Viqarev meshi’heh …

La Petite apocalypse, Tadeusz Konwicki (par Yann Suty)

Ecrit par Yann Suty , le Vendredi, 13 Mars 2020. , dans Pays de l'Est, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Editions du Typhon

La Petite apocalypse (Mala apokalipsa, 1979), Tadeusz Konwicki, février 2020, trad. polonais, Zofia Bobowicz, 328 pages, 18,90 € Edition: Editions du Typhon

 

Quand on boit beaucoup, c’est souvent le lendemain que c’est le plus difficile. « Une cigarette à jeun n’arrange certainement pas la santé, mais cent grammes de vodka par-dessus, c’est la mort certaine. Après tout, ce ne serait pas plus mal » (p.33). Le narrateur est en pleine déprime, il fume cigarette sur cigarette, boit de l’alcool plus que de raison. D’ailleurs, le matin où l’on fait sa rencontre, il se réveille avec une sévère gueule de bois. Il est aussi écrivain qui a eu un jour du succès, mais ça fait un moment qu’il n’a pas écrit une seule ligne. Ce matin-là, il n’a pas le temps de récupérer ses esprits que deux de ses amis viennent chez lui. Ils lui font une étrange proposition. Ce n’est d’ailleurs pas tout à fait une proposition, mais plutôt un commandement : « Que ce soir, à huit heures précises, tu te fasses brûler vif devant le comité central du Parti ».

Le narrateur est d’abord un peu incrédule, mais se laisse très (trop ?) vite convaincre. Son spectaculaire sacrifice pourra contribuer à saper le régime, expliquent ses comparses. Et pas n’importe quel régime, mais le régime communiste polonais, sous domination soviétique, quelques années avant la montée en puissance de Solidarnosc.