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Pays de l'Est

La fiancée de Bruno Schulz, Agata Tuszynska

Ecrit par Marc Michiels (Le Mot et la Chose) , le Mardi, 24 Novembre 2015. , dans Pays de l'Est, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Grasset

La fiancée de Bruno Schulz, septembre 2015, trad. polonais Isabelle Jannès-Kalinowski, 400 pages . Ecrivain(s): Agata Tuszynska Edition: Grasset

« J’étais convaincue que le monde était composé de mots. J’étais prête à me donner corps et âme à cette vision. Et à Bruno, car c’était lui qui m’avait ouvert les yeux ».

Józefina Szeliska, dite Juna, juive convertie au catholicisme, est lumineuse à 28 ans quand elle rencontre pour la première fois Bruno Schulz. Il en a 13 de plus qu’elle. Elle est professeur de lettres polonaises, diplômée de l’université de Lwów, traductrice, curieuse et dans la pleine possession d’une force irrésistible, sa jeunesse. Belle comme une Antilope en bronze, elle deviendra entre 1933 et 1937 sa fiancée, sa muse… Bruno quant à lui, est un artiste tourmenté, comme le feu et la cendre, peintre, dessinateur, il pouvait être timide et débauché à la fois. Ils partageaient tous deux leur intérêt pour les œuvres de Rainer Maria Rilke, Thomas Mann et Kafka dont ils traduisirent Le Procès pour la maison d’édition Rój, lui s’occupant de la teneur stylistique, elle de la traduction. Mais Juna aimait les arbres, la pluie, le vent et de longues promenades dans Drohobycz, située en Pologne, ville provinciale de Galicie orientale et aujourd’hui en Ukraine. Bruno préférait voir la nature par le prisme de lectures, de tableaux, comme la résolution d’énigmes métaphysiques, une survie comme un principe essentiel. Prolongement de l’art, comme une promesse, un salut à cette vie trop sombre, d’un homme trop sensible à la vérité, en dehors d’une notoriété superficielle. Il n’avait pas l’âme d’un voyageur, ni celui d’un mari, seul le masque de l’artiste rongé par l’inquiétude semblait l’accompagner tout au long de sa vie…

Le trompettiste tchèque, Desző Kosztolányi

Ecrit par Marc Ossorguine , le Samedi, 07 Novembre 2015. , dans Pays de l'Est, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Nouvelles, Editions Cambourakis

Le trompettiste tchèque, mai 2015, traduit du hongrois sous la direction d’András Kányádi, 128 pages, 10 € . Ecrivain(s): Desző Kosztolányi Edition: Editions Cambourakis

 

Desző Kozstolányi (1885-1936) fait partie de ces écrivains trop rares qui réjouissent à chaque lecture ceux qui les connaissent et qu’ils préservent un peu comme un jardin secret. Régulièrement, un éditeur passionné publie quelques titres dont on parle peu, trop peu, puis que l’actualité oublie. Nous avons déjà dit dans nos pages le bonheur que pouvait procurer la lecture de Cinéma muet avec battements de cœur ou Kornél Esti. Les lecteurs attentifs à ce qui nous vient de Hongrie ont pu découvrir il y a quelques années Le traducteur Kleptomane et – s’ils ont été séduits – c’est avec un bonheur redoublé qu’ils devraient découvrir ce nouveau recueil de nouvelles. Car il s’agit en France d’une vraie nouveauté, aucune des nouvelles présentées ici n’avait encore fait l’objet d’une traduction française.

Les nouvelles présentées dans ce recueil sont majoritairement des écrits de jeunesse de l’auteur, antérieurs à la Grande Guerre (9 nouvelles réparties entre 1907 et 1913, et une 10e de 1929), mais l’auteur a réalisé pour ces « coups d’essai » de véritables « coups de maître ». Le lecteur y trouvera déjà ce mélange d’ironie et de gravité, de réalisme teinté d’absurde ou de fantastique poétique.

La Robe de Madame Kilibarda, Tiodor Rosić

Ecrit par Claire Mazaleyrat , le Vendredi, 23 Octobre 2015. , dans Pays de l'Est, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Nouvelles, La rentrée littéraire, Serge Safran éditeur

La Robe de Madame Kilibarda, septembre 2015, traduit du serbe par Alain Cappon, 188 pages, 18,90 € . Ecrivain(s): Tiodor Rosić Edition: Serge Safran éditeur

Chroniques de la ville de pierre

En près de vingt nouvelles, l’auteur serbe plonge son lecteur dans un univers fantastique, peuplé de doubles fantomatiques, de détails révélateurs d’une autre réalité possible derrière l’apparence morne et bien réglée du quotidien. Appartements de petites villes de province, fonctionnaires de la morgue et petits arrangements minables pour spolier un héritage, jours de neige et taxis de nuit sont les éléments de ce quotidien trivial, peu propice à la rêverie fantasmatique. Et pourtant l’inquiétude s’insinue partout, faisant de ces nouvelles brèves le lieu d’une hallucination terrifiée.

Paru en Serbie en 1987, le recueil témoigne avant tout d’une époque, comme frigorifiée sous une neige tenace, où l’absurde a pris le pas sur la normalité. Après la mort du général Tito, alors que les nationalismes s’exacerbent et créent des tensions de plus en plus vives dans les pays de la Yougoslavie, le système communiste n’est plus lui-même qu’une structure fantôme, et le contexte de la première édition de ces nouvelles semble important pour comprendre leur climat inquiétant : dans un monde chaotique, disparitions et dédoublements, hypertrophie d’un « Matou » qui envahit peu à peu l’espace des humains et aquariums géants où l’on pêche des morts en état de décomposition avancée contribuent à rendre compte d’une certaine vision du pourrissement d’une société prêt d’éclater – ou de disparaître.

Rappelez-vous cela, rappelez-vous bien tout, Radovan Ivsic

Ecrit par Sanda Voïca , le Vendredi, 23 Octobre 2015. , dans Pays de l'Est, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Biographie, Récits, Gallimard

Rappelez-vous cela, rappelez-vous bien tout, mai 2015, 116 pages, 16,90 € . Ecrivain(s): Radovan Ivsic Edition: Gallimard

 

Radovan Ivsic a chevauché les pays et les époques, mais surtout il a cravaché les temps et le Temps par ses écrits et rencontres.

Nous recevons ce livre, malgré l’impression de calme de son écriture, en plein figure, car il dévoile quelques pentes, plutôt des crevasses, de son existence exemplaire. La vie d’un solitaire, d’un rebelle avec cause, d’un réfugié permanent. D’un écrivain qui n’accepte aucune censure, soumission, compromission.

Crevasses cachées – dans leur ombre se trouvent comme des dernières taches de neige, qu’aucun rayon de soleil n’arrive à faire fondre. Des pans de sa vie, donc, qui, malgré ce livre-aveu, n’arrivent pas à être complètement éclairés. Le mystère d’un être exceptionnel et de ses rencontres providentielles reste presque entier : « Quelle boussole secrète détermine le parcours ? » est la première phrase même du livre.

La fiancée de Bruno Schulz, Agata Tuszynska

Ecrit par Stéphane Bret , le Jeudi, 22 Octobre 2015. , dans Pays de l'Est, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Grasset, La rentrée littéraire

La fiancée de Bruno Schulz, septembre 2015, traduit du polonais par Isabelle Jannès-Kalinowski, 400 pages, 22 € . Ecrivain(s): Agata Tuszynska Edition: Grasset

 

Dans quelle mesure le souvenir, la mémoire, et l’imagination peuvent-elles concourir à la restitution d’une vie ? Ou la travestir par le mensonge ? C’est ce processus passionnant que décrit Agata Tuszynska dans son roman, La fiancée de Bruno Schulz. Mais qui est Bruno Schulz ? Nous le découvrons au cours des différentes phases du récit, composé de trois parties distinctes : L’avant-guerre, se déroulant dans la ville de Drohobycz, dans les Carpates polonaises, et à Varsovie, dans les cercles littéraires et artistiques de la ville, la période de l’occupation et l’après-guerre qui clôt le récit. Jozefina Szelinska, dite Juna, muse, compagne de Bruno Schulz, le fréquenta de 1933 à 1937. Cette dernière est professeure, elle aime, comme lui, Kafka et Rilke qu’ils lisent tous deux dans le texte.

Ce qui fascine d’emblée le lecteur dans ce roman, c’est de constater que rapidement, d’une manière presque évidente, Bruno Schulz, auteur de nouvelles et de romans, dessinateur, est habité par la peur, des crises d’angoisse, de profonds doutes : « Je ne me rendais pas compte que les rues inconnues le fatiguaient, qu’il était effrayé par le trafic urbain et la foule (…) Il se recroquevillait comme un escargot dans sa coquille de peur que quelqu’un l’écrase. J’ai compris cela trop tard ».