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Critiques

Toute la Terre qui nous possède, Rick Bass

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Jeudi, 18 Septembre 2014. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, USA, Roman, Christian Bourgois, La rentrée littéraire

Toute la Terre qui nous possède (All the Land to hold us). Traduction de l’américain Aurélie Tronchet. août 2014, 441 p. 22 € . Ecrivain(s): Rick Bass Edition: Christian Bourgois


Toute la puissance de Rick Bass est concentrée en cette grande œuvre. Et il ne s’agit pas seulement de style – ou de l’écriture particulière du grand Rick. Il s’agit de la puissance qui coule au long des pages de ce roman et dont la source est la littérature américaine même, à laquelle Rick Bass se nourrit, se baigne, s’immerge tout entier. Des premiers écrits, ceux de la littérature coloniale du XVIIIème siècle déjà, les américains sont happés par l’espace, les espaces, ceux de la conquête jamais achevée, ceux des premiers colons, ceux des grandes plaines, des chaînes montagneuses, des fleuves immenses, des gorges vertigineuses. Happés par la Terre qui sera le ferment premier d’une littérature prodigieuse de force, de poésie, d’aventures.

Happés par la Terre renvoie au titre de ce roman, dont la version originale est « All the Land to hold us ». Aurélie Tronchet – l’excellente traductrice de ce livre – et probablement l’éditeur, ont choisi la traduction qui dit cela clairement : Toute la terre qui nous possède (nous tient, nous happe, nous capte). Une autre piste était possible et la lecture du roman la rend aussi séduisante : Toute la terre qui nous tient debout (droit, sur nos jambes).

Trois filles et leurs mères, Duras, Beauvoir, Colette, Sophie Carquain

Ecrit par Laurence Biava , le Jeudi, 18 Septembre 2014. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Biographie

Trois filles et leurs mères, Duras, Beauvoir, Colette, Ed. Charleston, avril 2014, 294 p. . Ecrivain(s): Sophie Carquain

 

Sophie Carquain écrit ici une biographie romancée. Voici la vie de trois femmes reliées entre elles par un subtil jeu de correspondances, par un destin commun. L’auteur raconte comment chacune a pris la plume pour se distancier de sa mère et exister. Nul doute que cette relation filiale, aussi compliquée que passionnelle, a de toute façon résonné chez toute femme, de manière singulière chez plus d’une mère et plus d’une fille.

L’auteur campe les trois monstres sacrés de la littérature dans leurs décors : – Duras, de Beauvoir, Colette –. On les suit au cours depuis leur enfance jusqu’à l’âge adulte. La première est dépeinte dans l’exotisme de l’Indochine des années 20, la seconde au cœur de son milieu de petite bourgeoise du début de siècle parisien ; Colette, on la trouve au cœur de sa Bourgogne natale. Irréversiblement, tout fait écho entre elles : Carquain tisse des fils et imagine des correspondances subtiles. Elles-mêmes, d’ailleurs, de la même génération, finiront par se lire les unes après les autres, s’entendront à la radio. Face à leur mère, elles optent pour la même attitude : prendre la plume pour se construire, tenter d’exister. Et surtout, surtout, se dégager de l’emblème matricielle, comme on se débarrasse d’un envahisseur sournois !

La joie d’amour, pour une érotique du bonheur, Robert Misrahi

Ecrit par Marie-Pierre Fiorentino , le Jeudi, 18 Septembre 2014. , dans Critiques, Les Livres, Essais, La Une Livres, Editions Autrement

La joie d’amour, pour une érotique du bonheur, janvier 2014, 251 p. 15 € . Ecrivain(s): Robert Misrahi Edition: Editions Autrement

 

La joie d’amour. Pour une érotique du bonheur aurait pu aussi s’intituler « L’anti métaphysique de l’amour » car à l’encontre de Schopenhauer qui assimilait l’amour à l’instinct sexuel afin de confirmer son pessimisme, influençant ainsi la littérature réaliste du XIX° siècle et suggérant à Freud la théorie de l’inconscient pour comprendre les névroses, Robert Misrahi veut montrer qu’il y a « un lien intrinsèque entre (sa) conception du bonheur et (sa) conception de l’amour ».

Après une introduction et un premier chapitre susceptibles de dérouter le lecteur peu familier du genre (définition des termes, problématisation, détour par l’analyse du devoir moral), la patience est récompensée par des pages de plus en plus captivantes au fur et à mesure que sont déroulés les fils de l’amour réel dans la vie quotidienne, puis dans la littérature et enfin dans la vie de ceux qui en font le sens de toute leur existence. Passée la deuxième moitié, le lecteur devient très curieux de connaître la solution que le philosophe va proposer à la question initiale : vivre durablement un amour heureux est-il possible ? Les références littéraires détaillées, la mise en scène des exemples à travers des personnages, l’appel à des termes du quotidien pour synonymes de termes spécifiques, concilient rigueur philosophique et souci d’être compris des non-spécialistes.

Une partie de chasse, Agnès Desarthe (3ème critique)

Ecrit par Johana Bolender , le Jeudi, 18 Septembre 2014. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Roman, L'Olivier (Seuil)

Une partie de chasse, 156 pages, 16,50 € . Ecrivain(s): Agnès Desarthe Edition: L'Olivier (Seuil)

 

Autour du narrateur hugolien, errant dans un grand cimetière désert, des nuisibles, d’innombrables oiseaux chanteurs d’églogues, presque enjôleurs, partis faire l’école buissonnière. L’homme tente de les chasser lorsqu’il est arrêté dans son élan par un sage houx, porte-parole du grand monde forestier. L’oiseau, confesse-t-il alors, apporte la lumière. L’animal est la gaieté de la nature entière et piaille la joie dans l’univers (Les Oiseaux-Aurore-Les Contemplations).

Parmi la grande variété des figures de rhétorique, la prosopopée est certainement l’une des plus touchantes. Depuis Esope, faire discourir l’animal, des quadrupèdes aux insectes en passant par Les Oiseaux, et les poissons, est une tradition bien établie.

Restaurant Drouant, dernière concertation des jurés, depuis 1983, tradition bien honorée. L’animal remporte la vedette. Sujet de littérature, l’animal est doublement nanti. Le célèbre Goncourt des animaux, un prix censé récompenser un roman rendant hommage au monde animal est décerné à Agnès Desarthe pour son livre Une Partie de Chasse, ou plus précisément à son lapin.

Les Ongles, Mikhaïl Elizarov

Ecrit par Patryck Froissart , le Mercredi, 17 Septembre 2014. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Russie, Roman, La rentrée littéraire, Serge Safran éditeur

Les Ongles (Nogti), août 2014, traduit du russe par Stéphane A. Dudoignon, 170 pages, 16,50 € . Ecrivain(s): Mikhaïl Elizarov Edition: Serge Safran éditeur

 

Dans un orphelinat de l’Ukraine post-soviétique en plein délitement politique et social, où sont entassés des enfants nés difformes et atteints de troubles mentaux, grandissent vaille que vaille un bossu, de père et mère inconnus, à qui les nurses ont donné comme état civil le nom de Gloucester, et son étrange ami Bakatov, dont l’essentielle raison de vivre est de se laisser pousser les ongles des mains et des pieds jusqu’à ce qu’ils atteignent la taille suffisante pour être rongés à l’occasion d’un cérémonial occulte très précis qui pourvoit pendant toute sa durée leur propriétaire de puissants et dangereux pouvoirs.

Le narrateur est Gloucester lui-même, la narration se faisant à la première personne, ce qui permet à Elizarov de décrire le monde tel que le voit le bossu, avec sa subjectivité d’innocent, à la manière des personnages de Faulkner.