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Critiques

Parcourir la Terre disparue, Erin Swan (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal , le Jeudi, 24 Septembre 2026. , dans Critiques, Les Livres, Science-fiction, La Une Livres, Gallmeister, Cette semaine

Parcourir la Terre disparue, Erin Swan, traduit de l’anglais (américain) par Juliane Nivelt, Gallmeister, mai 2023, 496 pages, 25,80 € Edition: Gallmeister

 

En deux chapitres, Erin Swan parvient à déstabiliser le lecteur, à l’obliger à la souplesse mentale s’il veut s’en sortir : le premier est centré sur un certain Samson, chasseur de bisons dans les vastes plaines du Kansas en 1873 ; le second se déroule deux siècles plus tard sur Mars et a pour personnage principal Moon, qui marche sur la planète et est capable de se sustenter de poussière – mais surtout ouvre son récit, puisque c’est elle qui parle, sur une phrase aussi lapidaire qu’intrigante pour la suite : « Fut un temps, j’avais une famille. » (Soit dit en passant, joli choix de traduction pour une phrase encore plus lapidaire dans la version originale : « Once I had a family. » - Vérification faite, la traduction est plutôt bonne, même si certains choix peuvent surprendre.) Cette famille a-t-elle un rapport avec Samson ?

Itihasa, Aatish Taseer (par Patrick Abraham)

Ecrit par Patrick Abraham , le Mercredi, 23 Septembre 2026. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Asie, Roman, En Vitrine, Cette semaine

Itihasa, Aatish Taseer, traduit de l’anglais (Inde) par Claire Blanchaud, éditions Banyan, 2026, 532 pages, 24 euros

 

Le premier roman d’Aatish Taseer (né en 1980) traduit en français, Itihasa, séduira les amoureux des littératures indiennes mais pareillement tous ceux que les questions d’origine, d’identité et de récupération identitaire préoccupent. Le titre est explicité à deux reprises (p. 26 et p. 291) : itihāsa est la contraction d’une formule sanskrite, iti-ha-āsa,  signifiant « telles que furent les choses » ou « la façon dont les choses furent effectivement ». Elle désigne un genre poétique, dont le Mahābhārata et le Rāmāyana sont les modèles, que l’on rapprochera de nos épopées. Le titre anglais calque d’ailleurs ce syntagme : The Way Things Were. J’y reviendrai.

On repère deux personnages principaux, et deux temporalités. Skanda, dès l’incipit, étudiant en sanskrit à New York et qui a dépassé de quelques années la trentaine, apprend la mort de son père à Genève : Toby, éminent linguiste et sanskritiste, traducteur de littérature classique et raja du royaume d’opérette de Kalasuryaketu, lieu fictif comme le grand-duché de Gérolstein. Il se rend en Inde pour y rapatrier le corps du défunt et y accomplir les rites funéraires. Nous le suivons dans son périple et ses retrouvailles avec plusieurs membres de sa famille – à l’histoire compliquée comme toute famille romanesque qui se respecte !

Kalpa Impérial, Angélica Gorodischer (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal , le Lundi, 21 Septembre 2026. , dans Critiques, Les Livres, Science-fiction, La Une Livres, Amérique Latine, Cette semaine

Kalpa Impérial, Angélica Gorodischer, traduit de l’espagnol (Argentine) par Mathias de Breyne, La Volte, avril 2017, 256 pages, 20 €

 

Aux États-Unis, c’est Ursula K. Le Guin qui s’est chargée de traduire Kalpa Impérial en anglais ; en Argentine, Angélica Gorodischer est considérée comme l’égale de Borges, Casares ou Cortazar ; elle a reçu en 2011 le World Fantasy Award pour l’ensemble de son œuvre, qui est apparemment protéiforme ; en francophonie, on peut remercier la maison d’édition La Volte d’avoir pris l’initiative de la faire connaître, via trois livres pour l’heure – mais au moins un, Kalpa Impérial, pour lequel on utilisera volontiers le terme « chef-d’œuvre ». Car le lecteur ressort bouleversé et sidéré à la fois de Kalpa Impérial, récit fulgurant en onze chapitres de l’histoire d’un Empire aussi vaste qu’ancien et sans nom. Onze chapitres ? Non. Onze facettes d’une existence turbulente voire kaléidoscopique dont n’est pas racontée une chronologie exacte (il y a des siècles qui s’écoulent entre deux règnes, entre deux prises de parole, puisque quasi chaque chapitre, après parfois une épigraphe [dont une sidérante du poète argentin Alfredo Veiravé] ou une dédicace, celle à Hugo Padeletti, s’ouvre sur la mention d’un « narrateur » anonyme), sont juste mentionnées d’occasionnelles dynasties, courant pour certaines sur des siècles, s’interrompant pour d’autres au bout de quatre générations, et que les repères temporels fiables sont absents.

La tourbe et les larmes, John Quigley (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Jeudi, 17 Septembre 2026. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Iles britanniques, Roman, En Vitrine, Cette semaine, L'Arbre Vengeur

La tourbe et les larmes (To Remember with Tears), John Quigley. Traduit de l’anglais par Paul Mousset, éditions L’Arbre Vengeur mars 2026. 328 P. 21 € Edition: L'Arbre Vengeur

 

Écrivain rare, John Quigley, dont le titre traité ici est le premier traduit en français, nous offre un ouvrage âpre (et drôle), violent (et tendre), désespéré (et furieusement plein d’espoir) fou (et fou).

Cette île perdue au large de l’Écosse porte sur ses terres noyées de tourbe gluante quelques familles de malheureux pour lesquels survivre est une aventure quotidienne.

Perdu parmi les perdus, Cruachan Campbell, droit sorti de l’enfer d’une terre impossible et d’une misère plus noire que la nuit. Cinglé, velléitaire et paresseux, dévoré par l’idiotie, la superstition, happé par des espoirs et des projets plus absurdes les uns que les autres, il erre, hagard, au sein d’une famille dont les membres, Flora et les filles, ne valent guère mieux que lui – sauf peut-être ce jeune fils qui a fichu le camp sur le continent avec la montre du grand-père à vendre et qui ne reviendra jamais. Mais jamais n’a pas de sens pour Cruachan, il ne sait pas le temps et plus d’un an après le départ de Roddy il pense que son fils est parti depuis huit jours et qu’il reviendra aujourd’hui, ou demain peut-être.

L’hébétude parfaite de Cruachan n’empêche pas une succession d’espoirs voués tous à l’échec. Par la volonté du ciel. Ou par l’absence de volonté de Cruachan. Mais demain, demain …

Les Abysses, Rivers Solomon (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal , le Jeudi, 17 Septembre 2026. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Roman, J'ai lu (Flammarion), Cette semaine

Les Abysses, Rivers Solomon, traduit de l’anglais par François Guévremont, J’Ai Lu, août 2021, 224 pages, 8,20 € Edition: J'ai lu (Flammarion)

 

« – Ne me suis pas, Étrange-Poisson. Ma sauveuse. Nous devons retrouver nos places.

– C’est quoi, notre place ? demandons-nous.

– C’est là où il n’y a pas de solitude. »

Ouvrons sur la généalogie d’une mythologie : c’est le duo de musique électronique Drexciya, originaire de Detroit, qui en crée la première version, celle où des humains passeraient directement du liquide dans lequel ils ont grandi neuf mois à l’océan, et pourraient donc respirer sous l’eau. Sur une musique héritière des grandes et sombres heures de la première techno, quelques mots pour faire danser le concept. Ensuite, c’est le trio de Los Angeles clipping. qui s’empare du concept pour le faire évoluer vers une narration plus ample, normal pour ce groupe qui a été nominé en 2017 aux Hugo pour un album concept de science-fiction, Splendor & Misery, et ça donne une chanson hip-hop renversante, The Deep, elle aussi nominée l’année suivante. Et Rivers Solomon, deux ans plus tard, s’inspire de cette chanson, et par le principe du téléphone arabe, en déforme la mythologie et lui donne un nouveau sens, lié à une histoire qui devient l’Histoire.