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Abraxas, Bogdan-Alexandru Stanescu (par Anne Morin)

Ecrit par Anne Morin 10.02.26 dans La Une Livres, En Vitrine, Critiques, Pays de l'Est, Roman, Gallimard

Bogdan-Alexandru Stanescu, Abraxas, Gallimard, du monde entier, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, 654 pages, 27 €

Edition: Gallimard

Abraxas, Bogdan-Alexandru Stanescu (par Anne Morin)

 

Abraxas, formule magique, appel à un élément divin, représentation païenne… Tout ce qui transpire dans ce livre parle de/à plusieurs voix. Chacun des personnages principaux est montré, faisant des allers-retours dans sa vie, telle qu’elle est, telle qu’il pense vouloir qu’elle soit, et telle qu’elle lui échappe.

Roman de la déchirure entre soi et la représentation de soi, entre le passé qui boucle, qui s’étonne et dont on s’étonne et le présent qui devient le cœur -et le chœur- du passé.

Un livre de mort, de passages entre la vie que l’on croit tenir et l’engloutissement, bouffi de créatures chimériques et la violence du présent.

Par un retour arrière des épisodes de sa vie à la « maison aux Lions » de son enfance et de son adolescence, Mihaï croit tenir le lien fragile entre mémoire et re-création, il se souvient de « la princesse Ralu », sa mère, véritable furie, divinité égarée dans un réel en transmutation représenté par la chute du régime Ceausescu et l’arrivée d’une certaine forme de modernisme : « Les hivers sans neige de Bucarest se nourrissent de l’âme des habitants, ils traversent leurs imperméables, leurs pull-overs faits main, leurs tee-shirts collés au corps, ils transpercent leur sternum osseux, décharné, et là, à l’endroit où la croyance populaire place l’âme, ils se mettent à sucer et aspirer leur force vitale, qui disparaît d’abord des yeux... (...) » p.340.

Il faut au moins une force, une forme magique pour tenir en joue à la fois le passé et le présent.

Les personnages présentent presque tous une difformité ou un caractère d’étrangeté marqué, et tout ce monde vit en surface, frontalier, en précarité, entre ce qui se voit et ce qui se découvre.

La « maison aux lions » en apparence seule de son espèce dans un Bucarest exsangue, sale, misérable, se joue comme un élément vivant, le Malpertuis de Jean Ray, le  cœur d’un petit théâtre d’ombres où le narrateur se fait son cinéma, se joue sa partition, entre les animaux chimériques et les surnoms donnés aux êtres qui peuplent le livre, les portes, les entrées des personnages secondaires rappelant aussi le théâtre du Loup des steppes de Hermann Hesse, monde où tout un chacun a la possibilité, sinon le pouvoir de se retourner : « Et tout en pénétrant dans la salle, je comprends que j’ai franchi une porte, que je ne viens donc pas de là-bas, de cette nuit du réveillon, mais d’ici, de cette nuit de ma vie présente, dans la rue Parfumului. J’ai passé une porte terrifiante, semblable à un quartier de chair rougeoyante, qui palpite et dont les veines éclatées ont écrit ces mots : »  p.528.

Abraxas, formule magique qui précède l’envoûtement du présent, la capitulation du passé, le tourbillon et la bulle qui éclate, tragi-comédie de la vie vue comme d’un côté du kaléidoscope.


Anne Morin


Bogdan-Alexandru Stanescu est né en 1979 à Bucarest. Critique littéraire, traducteur, éditeur et romancier, il est une figure centrale de la scène littéraire roumaine contemporaine  Très remarqué dès son premier roman, il a été consacré par la parution d’Abraxas comme l’un des écrivains les plus importants de sa génération, et récompensé par de nombreux prix.


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A propos du rédacteur

Anne Morin

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Rédactrice

genres : Romans, nouvelles, essais

domaines : Littérature d'Europe centrale, Israël, Moyen-Orient, Islande...

maisons d'édition : Gallimard, Actes Sud, Zoe...

 

Anne Morin :

- Maîtrise de Lettres Modernes, DEA de Littérature et Philosophie.

- Participation au colloque international Julien Gracq Angers, 1981.

- Publication de nouvelles dans plusieurs revues (Brèves, Décharge, Codex atlanticus), dans des ouvrages collectifs et de deux récits :

La partition, prix UDL, 2000

Rien, que l’absence et l’attente, tout, éditions R. de Surtis, 2007.