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Où es-tu ?, Bea Enríquez (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi 20.03.20 dans La Une Livres, Critiques, Arts, Les Livres, Bandes Dessinées, Espagne, Roman, Cambourakis

Où es-tu ?, Bea Enríquez, janv. 2020, trad. espagnol, Laurence Jude, 224 pages, 22 €

Edition: Cambourakis

Où es-tu ?, Bea Enríquez (par Yasmina Mahdi)

 

Une nageuse

Bea Enríquez livre un album graphique en couleurs, titré Où es-tu ? – cri que l’on pousse lorsque l’on a perdu quelqu’un – une mère qui cherche son enfant, un enfant qui joue à cache-cache, ou si l’on aborde le domaine amoureux, un signe de désespoir. Les toutes premières pages commencent par des aquarelles de paysages à 45 degrés puis des plans rapprochés. Une courte histoire se dessine à partir de fragments d’enfance. Les personnages semblent créés au pastel gras car l’on peut y voir des effets de matière. L’eau est verdâtre, épaisse et assez invasive, eau d’une mare ou d’un lac, peuplée de faune et de flore. Les moments familiaux harmonieux alternent avec ceux du couple, plus houleux. Les extérieurs ainsi que les personnages sont réduits à un graphisme et à une expression élémentaires. Des vues en plongée permettent d’appréhender les situations et de se différencier de la protagoniste.

Les aventures de l’héroïne aux cheveux courts, qui n’aime pas le froid et affectionne grandement l’élément aquatique, sont agencées dans des cases aux formats libres, sans contours rigides. Ce n’est pas la géométrie qui règne mais au contraire, le demi flou, les formes légèrement distordues, les perspectives un peu faussées. La piscine éclairée comme un ciel accueille la solitude de Bea, qui préfère la compagnie des enfants à la fréquentation des adultes. Les visages, les yeux et les membres des personnages s’apparentent à des dessins de presse très minimalistes. Une belle leçon de natation s’effectue dans un bleu sidéral, teinté de violet et de vert-jaune ; les enfants ont des expressions touchantes ou amusantes. Une gamme chromatique froide se heurte à un rouge-orangé, un vermillon enveloppant comme une tache de sang, qui s’écoule vers le bleu.

Les petites figurines se déplacent avec des mouvements variés, flottent ou s’envolent telles des acrobates. Leurs cheveux paraissent composés de fils de laine. Bea l’athlète ressent une plénitude à évoluer au fond de l’eau, un certain bonheur, même si l’élément liquide se trouve enfermé dans un cadre artificiel (le centre de natation). L’eau de mer bleu outremer profond est peinte de façon abstraite, où l’on distingue une vague pour l’océan, des remous, des marées grâce à des touches nerveuses. Cette densité liquide, à la fois effrayante par sa masse et son étendue, est cependant appréciée de l’auteure, qui sait l’apprivoiser. Quant à la rivière, elle devient le prétexte pour une série d’épreuves sportives relativement éprouvantes et dangereuses. L’eau de Bea Enríquez n’est pas l’onde mortifère à la surface de laquelle flotte Ophélie, elle lui permet au contraire un bain de jouvence et de se ressourcer. L’on pense au beau film de Krzysztof Kiéslowski, Bleu, où Julie (Juliette Binoche) plonge dans la piscine déserte pour échapper au chagrin et à l’isolement.

La vision de la nature et la relation aux animaux sont celles d’une citadine, domiciliée à Madrid, qui tente de se recentrer sur l’essentiel en partant à la campagne. Les conflits à la grande ville sont nombreux, mésententes dues à la cohabitation dans des lieux étroits, et quelquefois à cause de heurts idéologiques, au sein du travail (ici, le milieu enseignant), de conception d’existence à l’opposé. Dans une société où il faut marcher au pas, les rêves se heurtent à l’incompréhension. Passé l’enfance, l’âge adulte devient plus difficile, notamment lors des rapports de couple, relativement genrés – même si l’homme est dévêtu, s’offrant dans la fragilité de la nudité. Les prérogatives masculines, les réflexions et les manifestations des désirs ne se départissent pas de l’hétérosexualité normée. À la suite de rencontres amoureuses et de déceptions, l’auteure nous livre les attentes d’une génération, que l’on retrouve dans d’autres moments de l’histoire, surtout à un âge précis, autour de la trentaine.

Il règne dans l’album graphique une assez grande solitude, marquée par des dialogues relativement elliptiques et des images abondantes. Une certaine fatigue sociale induit un manque chez les êtres, voire un défaut de soutien et de solidarité. Chaque nouvel épisode s’inscrit dans une représentation variée. Les véhicules, les passants sont signifiés à l’état de croquis, esquissés ; le jaune des lumières, des éclairages intérieurs, est nuancé, assourdi d’ombres orangées ou blanchâtres. Ce travail plastique indépendant, destiné aux adolescents et aux adultes, se dote d’un hérisson géant de l’art urbain madrilène

 

Yasmina Mahdi

 

Bea Enríquez, née à Madrid en 1982, a étudié à l’École des Arts et Métiers de Madrid. Professeur de natation et illustratrice. L’album Où es-tu ? a obtenu le XIe prix Fnac-Salamandra Graphic.

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A propos du rédacteur

Yasmina Mahdi

 

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rédactrice

domaines : français, maghrébin, africain et asiatique

genres : littérature et arts, histoire de l'art, roman, cinéma, bd

maison d'édition : toutes sont bienvenues

période : contemporaine

 

Yasmina Mahdi, née à Paris 16ème, de mère française et de père algérien.

DNSAP Beaux-Arts de Paris (atelier Férit Iscan/Boltanski). Master d'Etudes Féminines de Paris 8 (Esthétique et Cinéma) : sujet de thèse La représentation du féminin dans le cinéma de Duras, Marker, Varda et Eustache.

Co-directrice de la revue L'Hôte.

Diverses expositions en centres d'art, institutions et espaces privés.

Rédactrice d'articles critiques pour des revues en ligne.