Identification

Les éditions de Minuit

Les Éditions de Minuit sont une maison d'édition française, fondée par Jean Bruller et Pierre de Lescure en 1941, pendant l'Occupation allemande de la France. En février 1942 est publié le premier ouvrage, Le Silence de la mer de Vercors (pseudonyme de Bruller).


L’Énigme Tolstoïevski, Pierre Bayard (par Ahmed Slama)

Ecrit par Ahmed Slama , le Lundi, 22 Octobre 2018. , dans Les éditions de Minuit, Les Livres, Critiques, La Une Livres

L’Énigme Tolstoïevski, 2017, 160 pages, 16,50 € . Ecrivain(s): Pierre Bayard Edition: Les éditions de Minuit


Pierre Bayard est l’auteur d’une œuvre foisonnante, depuis maintenant une quinzaine d’années. Il prolonge son travail, toujours aux Éditions de Minuit, sur cet auteur trop méconnu malgré l’influence décisive qu’il a pu exercer sur la littérature mondiale ; je veux bien évidemment parler de Léon-Fiodor Tolstoïevski.

C’est toujours ainsi avec Pierre Bayard, un livre, une fiction théorique, un paradoxe. Bayard est multiple ; aidé de sa loupe textuelle, il scrute avec attention les œuvres policières, vient corriger un auteur, Conan Doyle, une autrice, Agatha Christie, débusquant à chaque fois le bon assassin (1). D’autres fois, Pierre se joue des frontières, là où certains parlent de livres lus et livres non-lus, lui y établit un continu, et nous apprend à parler des livres que l’on n’a pas lus idem pour le plagiat, celui-ci peut se faire en des sens divers ; ainsi émerge Le Plagiat par anticipation.

L’Urgence et la patience, Jean-Philippe Toussaint

Ecrit par Carole Darricarrère , le Vendredi, 01 Juin 2018. , dans Les éditions de Minuit, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Récits

L’Urgence et la patience, 107 pages, 11 € . Ecrivain(s): Jean-Philippe Toussaint Edition: Les éditions de Minuit

Lu dans un trou de la vue entre minuit et minuit cinq à quelques bâillements de serrures et années de distance du temps fortuit de son achat, cet essai, ces confessions, ce fourre-tout éclectique, ce petit livre blanc light comme un jour de jeûne – petit c’est parfois dense – dans lequel il n’est question cette fois ni de fuir ni de faire l’amour mais bel et bien de regarder non son nombril mais les articulations de la langue de face dans sa propre altérité, dans ses zones de cohabitation comme d’exclusion – car c’est la langue dans ses rythmes qui agit l’écrivant et non le contraire – ; de se poser, en appariteur du monologue, le temps de trier-classer-compter-compiler un nombre épars de papiers anciens, rassemblés de droite et de gauche au centre, sous couvert de la question de l’urgence et (de) la patience entendues comme deux piliers de l’écriture, non sans une certaine inclination complaisamment contemporaine de chef-cuisinier cosmopolite habile dans l’interprétation qu’un filet de sauce à lui seul a le pouvoir de conférer à un mets, auquel une réputation sans faute s’attache, lui intimant une légitime tentation de s’asseoir sur le laurier, ce petit snack, entre deux plats de consistance ce sorbet, un Perrier-citron se prêtant à ce selfie sans craindre le snobisme, ce très léger sentiment d’ivresse que procurent les apnées entre deux inspirations, cet opus d’une minceur absolue ayant longuement glissé de pile en pile hors de ma vue, cette plume postmoderne dans le vent des pages enfin stabilisée entre mes deux mains voici ce qu’il en reste : un sentiment de faim extrêmement dense.

Un savoir gai, William Marx

Ecrit par Didier Bazy , le Vendredi, 13 Avril 2018. , dans Les éditions de Minuit, Les Livres, Critiques, Essais, La Une Livres

Un savoir gai, janvier 2018, 170 pages, 15 € . Ecrivain(s): William Marx Edition: Les éditions de Minuit

 

Plus qu’un témoignage, moins qu’un traité. Plus qu’un essai, moins qu’un exercice d’admiration – et sans doute, le contraire – Un savoir gai de William Marx n’est pas Le gai savoir de quoi que ce soit. C’est parce qu’il échappe aux codes majeurs de toutes les majorités que ce livre est très important. L’apparence de l’abécédaire ne s’offre que pour rire : il s’agit plutôt d’une composition sérielleoù l’authenticité de plans de vie est conjuguée sans théorie, où les clins d’œil complices s’ajustent aux plus belles références (de Platon à Jean Genet). Et le découpage en 33 blocs n’est qu’un clin d’œil à Dante, comme le titreà Nietzsche.

Un gai savoir procède sous règne de la liberté. Rares sont les ouvrages irrigués par une vraie liberté de l’esprit. Rares sont les vies traversées par de vraies libertés de mouvement. Excellents sont les vrais philosophes, brillants et discrets. Sublimes sont les artistes qui rendent un peu plus visible ce qui était invisible dans l’aveuglement majoritaire.

William Marx est un subtil philosophe-artiste au sens le plus nietzschéen du terme. Nourri de philologie, il goûte aussi les plaisirs (et les tristesses) de la vie. D’où – peut-être – la convocation de soi. Autant se tutoyer en public – avec une infinie pudeur et l’humour joyeux quasi permanent.

Une chance folle, Anne Godard

Ecrit par Jean-Paul Gavard-Perret , le Vendredi, 20 Octobre 2017. , dans Les éditions de Minuit, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, La rentrée littéraire

Une chance folle, septembre 2017, 144 pages, 14 € . Ecrivain(s): Anne Godard Edition: Les éditions de Minuit

 

Sauvée après avoir été brûlée par de l’eau bouillante suite à un accident domestique, lorsqu’elle était bébé, Magda, la narratrice, survit avec une blessure qui peine à se refermer. Elle s’élargit même, eu égard à ce qu’on en dit. Si bien que le corps au lieu d’être carapace devient un territoire presque « abject » d’exposition aux yeux du monde. Au fil de sa narration, Magda tente de remonter l’histoire de sa vie et de son corps dont le haut à l’exception d’un visage (superbe) a été altéré.

Cette histoire, elle la connaît trop. Sa mère n’a cessé de la ressasser devant tous ceux qu’elle croisait comme pour justifier son propre chemin de croix. De toute ces douleurs, la narratrice tente de se débarrasser en précisant au lecteur : « Pardon pour la laideur infligée, j’étais petite, je ne me souviens plus, mais vous avez le droit à des explications, ma mère m’en a légué tout un sac, tenez, écoutez, et ensuite laissez-moi passer, je ne veux pas déranger ».

Trois jours chez ma tante, Yves Ravey

Ecrit par Jean-Paul Gavard-Perret , le Jeudi, 05 Octobre 2017. , dans Les éditions de Minuit, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, La rentrée littéraire

Trois jours chez ma tante, septembre 2017, 190 pages, 15 € . Ecrivain(s): Yves Ravey Edition: Les éditions de Minuit

 

L’œuvre au noir

Il est de vieilles tantes coriaces. Le héros d’Yves Ravey est bien placé pour le savoir. Il est vrai que lui-même n’est pas un ange. Sinon du genre noir. Mais la première reste sur ses gardes : à l’approche de sa fin et au moment de signer le chèque et de le remettre à son neveu, elle se demande encore s’il ne serait pas plus simple « de le mettre directement à l’ordre de la mission humanitaire responsable de l’école » plutôt qu’au nom de son parent. Celui-ci lui rappelle à bon escient que « le mieux c’est quand c’est personnel ». Mais pas question de dévoiler la fin.

Il s’agit plutôt de remonter l’histoire de Marcello Martini qui, après vingt ans d’absence, est convoqué par sa tante. Occasion pour elle d’annuler son virement mensuel et le déshériter. L’humiliation, on s’en doute, ne serait pas que morale. Mais Ravey – et comme toujours – s’amuse au dépend de ses personnages. Et plus particulièrement de celui qui tente de détourner son destin promis par l’assèchement financier. Même un budget serré ne sauverait pas la vie du sombre héros : il ne serait que plongé un peu plus dans un abîme de doute et de ratages.