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Le Tripode

 

Le Tripode est une maison d'édition de littératures au service d'auteurs dont elle admire la seule liberté possible : privilégier la sensibilité aux doctrines, le cheminement de l’imaginaire à l'immédiateté du discours. Le lyrisme de Jacques Abeille, l'exigence de Robert Alexis, l’irrévérence d’Edgar Hilsenrath, l’iconoclasme d’Andrus Kivirähk, l'espièglerie de Jacques Roubaud, la virtuosité de Juan José Saer, le désir sans limite de Goliarda Sapienza, la rigueur de Jonathan Wable, la lucidité de Louis Wolfson ou encore la fantaisie de Fabienne Yvert ?... voilà quelques-uns des regards rassemblés ici qui, de façon salutaire, nous sortent de la marche ordinaire du monde.

 

Carnets, Goliarda Sapienza (par Philippe Leuckx)

Ecrit par Philippe Leuckx , le Vendredi, 14 Juin 2019. , dans Le Tripode, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Biographie, Récits, Italie, Cette semaine

Carnets, janvier 2019, trad. italien Nathalie Castagné, 480 pages, 25 € . Ecrivain(s): Goliarda Sapienza Edition: Le Tripode

 

Tenir registre de sa vie, écrire son journal, voilà une entreprise que bien des auteurs ont tentée et peu réussie. Aux ouvrages célèbres (Journal littéraire de Paul Léautaud, celui monumental de Julien Green…), il faudra ajouter désormais les fameux Carnets de Goliarda Sapienza (1924-1996), dans lesquels la mémorialiste aiguë relate sa vie au-delà des sept années d’écriture de L’Art de la joie, pour une longue période âpre, presque sans argent (1976-1993). La très belle édition du Tripode (Paris), en hautes pages aérées, est un modèle du genre.

La sélection des milliers de pages par le compagnon de Goliarda, Angelo Pellegrino, donne lieu à de réelles plongées dans ces années-là, dans une Rome criblée de violences (Brigades Rouges…), dans l’atmosphère des voyages qui éclairent la conscience communiste de Goliarda, qui dessille enfin les yeux sur les atrocités des systèmes (Russie, Chine).

La plume n’épargne personne et d’abord elle-même, à qui elle réserve une grande part de sa sévérité foncière : elle se sent vidée (par l’écriture épuisante de ce livre qu’elle n’arrive pas à placer chez les éditeurs), alors qu’il faudrait remparer de tous côtés. L’absence d’Angelo (ne fût-ce que pour de petits voyages de travail) l’abat.

La Fiction Ouest, Thierry Decottignies (par Yann Suty)

Ecrit par Yann Suty , le Mardi, 19 Février 2019. , dans Le Tripode, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman

La Fiction Ouest, janvier 2019, 210 pages, 17 € . Ecrivain(s): Thierry Decottignies Edition: Le Tripode

 

Voilà un livre bien étrange de bout en bout, qui happe le lecteur dès les premières pages dans son monde mystérieux et qui ne le lâche pas jusqu’à la dernière ligne. Et cela, Thierry Decottignies y parvient grâce – entre autres – à un principe simple, peut-être hérité de Kafka : il n’explique pas tout. Au lecteur de décoder, d’interpréter, d’imaginer peut-être afin de combler certains blancs. C’est aussi cela le pouvoir de la suggestion : elle rend plus fort le propos en enflammant l’imagination. Un peu comme l’effet que peut procurer le noir.

Au début du roman, on croit comprendre que le narrateur (dont on ne connaîtra pas le nom) vient d’être embauché dans un parc d’attractions, baptisé Ouest. Il doit y recevoir une formation avant d’y décrocher un poste. Il est soulagé car ça faisait longtemps qu’il cherchait un emploi. Le soir, il partage une chambre avec d’autres garçons. Ils forment comme une fraternité. Ils ont des noms peu communs : l’Employé, Percien, Ouespe, Vassili, l’Evanouie. Très souvent, il y a beaucoup de vodka.

L’homme qui savait la langue des serpents, Andrus Kivirähk (2ème critique)

Ecrit par Marc Ossorguine , le Mercredi, 06 Septembre 2017. , dans Le Tripode, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Pays de l'Est, Roman

L’homme qui savait la langue des serpents, 2015 et 2017 (poche), (Mees, kes teadis ussisõnu), trad. estonien Jean-Pierre Minaudier, 470 pages, 13,90 € (en poche) . Ecrivain(s): Andrus Kivirähk Edition: Le Tripode

 

Voilà de trop long mois que je différais la rencontre avec L’Homme qui savait la langue des serpents. Que de temps perdu ! Quel monde ! Quelle découverte !

Puis l’on réalise après le voyage d’une telle lecture que deux autres titres traduits nous attendent chez le même éditeur (Les Groseilles de novembre et Le Papillon). Puis encore que l’auteur a publié en Estonie près d’une quarantaine de titres depuis 1995… Bref tout un monde à découvrir.

Le monde dans lequel nous plongeons est un monde médiéval réinventé, où le fantastique et le merveilleux ne sont pas loin bien que menacés d’oubli par un monde qui évolue inexorablement vers un soi-disant progrès. Le narrateur, c’est l’homme qui savait la langue des serpents, un langage que tous ces ancêtres qui vivaient dans la forêt connaissaient parfaitement. Un langage puissant auquel obéissaient les animaux de la forêt et dans lequel il y avait de la magie, mais pas de tromperie.

L’Art de la joie, Goliarda Sapienza

Ecrit par Mélanie Talcott , le Samedi, 13 Mai 2017. , dans Le Tripode, Les Livres, Critiques, Livres décortiqués, La Une Livres, Roman, Italie

L’Art de la joie, octobre 2016, trad. italien Nathalie Castagné, 800 pages, 14,50 € . Ecrivain(s): Goliarda Sapienza Edition: Le Tripode

 

Goliarda Sapienza, une Punk avant l’heure…

L’art de la joie est une manière d’être au monde. Accepter l’existence telle qu’elle est par un lâcher-prise constant, ce que d’aucuns nomment actuellement l’esprit d’enfance. Rester serein quelles que soient les tempêtes auxquelles l’on s’affronte. Et surtout, ne jamais perdre cette foi incorruptible aussi irrévérencieuse que jubilatoire en la vie qu’il nous est donné à chacun de vivre plutôt que de la subir, cette foi qui est le sésame de la liberté individuelle et intérieure dont nous usons en général si peu.

Car c’est bien de cela dont parle Goliarda Sapienza, véritable Punk avant l’heure, dans L’art de la joie dont la rédaction lui a demandé dix ans (de 1967 à 1976). De son vivant (elle est décédée en 1996), le manuscrit fut refusé par tous les éditeurs. On peut le comprendre. Son auteur, aussi fantasque que son personnage, Modesta, a l’audace de faire sauter les cadenas de la construction littéraire normative, peut-être parce que Goliarda Sapienza est convaincue que « le mal réside dans les mots que la tradition a voulu absolus, dans les significations dénaturées que les mots continuent à revêtir. Le mot amour mentait, exactement comme le mot mort. Beaucoup de mots mentaient, ils mentaient presque tous ».

Anguille sous roche, Ali Zamir

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Jeudi, 08 Septembre 2016. , dans Le Tripode, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, La rentrée littéraire

Anguille sous roche, septembre 2016, 320 pages, 19 € . Ecrivain(s): Ali Zamir Edition: Le Tripode

Dans l’océan indien déchaîné, Anguille, 17 ans, sœur jumelle de Crotale et fille de Connaît-tout, pêcheur comorien pseudo moraliste et philosophe réduisant l’existence à des formules creuses, est en train de se noyer. « Fourgonnant le passé » dans le laps de temps qu’il lui reste, elle entreprend de « [se]déboutonner jusqu’au vertige du sommeil éternel », de raconter les secrets de sa vie anguillaire née de la mer et retournant à la mer, ces secrets habituellement cachés sous le silence et l’obscurité de la roche. Une histoire d’amour déçu, d’amour trompé se répétant à l’infini, illustration de la voracité des hommes qui, dominés par leur esprit ou leur corps, oublient qu’entre « tête et cul » se trouve un cœur.

Il s’agit de se faire entendre, de crier sa liberté et sa singularité, de montrer qu’elle a existé, qu’elle « a choisi [sa]vie et [ses] actes », qu’elle a été l’actrice de sa propre tragédie sur cette « scène obscure du monde », plutôt que de quitter cette dernière avec amertume « comme une abrutie qui a mal joué [son] rôle ». Car dans ce monde qui n’a pas de fin, « les acteurs doivent obligatoirement déserter en se faufilant dans les coulisses » et autant le faire « avec un goût de sucré dans la gorge ». C’est dire l’importance pour elle de capter l’attention de son auditoire et de la garder tout au long de son récit. L’urgence aussi de l’entreprise si elle veut la mener à terme avant de « tomber dans [son] dernier sommeil ».