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Allia

Les Éditions Allia ont été créées en 1982 par Gérard Berréby. Son siège social est au 16 rue Charlemagne, 75004 Paris.


Van Gogh, le suicidé de la société, Antonin Artaud (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Jeudi, 14 Mars 2019. , dans Allia, Les Livres, Critiques, Essais, La Une Livres

Van Gogh, le suicidé de la société, mars 2019, 80 pages, 6,50 € . Ecrivain(s): Antonin Artaud Edition: Allia

 

« Non, Van Gogh n’était pas fou ». Ce que l’institution médicale tient pour une pathologie, Antonin Artaud (1896-1948), dans ce texte paru la première fois en 1947 et récompensé par le prix Sainte-Beuve, le nomme tout uniment « lucidité supérieure ». Le poète écorché ne se limite pas à cette rectification, il renverse radicalement la doxa en rangeant les psychiatres dans la confrérie des « cerveaux tarés ».

Qui d’autre mieux qu’Artaud pouvait comprendre Van Gogh ? Lui-même fut interné pendant neuf ans pour des troubles mentaux caractérisés par des idées de persécution accompagnées d’hallucinations. Plusieurs séries d’électrochocs le délabrèrent passablement si bien qu’il en conçut une vive aversion pour le corps psychiatrique. Son ressentiment éclate allègrement dans cet opuscule tempétueux et virtuose, confinant parfois à la caricature : « Pas un psychiatre, en effet, qui ne soit un érotomane notoire ».

L’Été des charognes, Simon Johannin (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Jeudi, 29 Novembre 2018. , dans Allia, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman

L’Été des charognes, 2017, 140 pages, 10 € . Ecrivain(s): Simon Johannin Edition: Allia

 

Ce petit livre est tonitruant par l’histoire qu’il raconte et par l’écriture explosive et vitriolée de son auteur. C’est une ode à la pauvreté, à la ruralité profonde, à la putréfaction des choses, des animaux et des êtres. Ce petit livre défie toute complaisance à la nature, tout pathos bucolique. Ce petit livre PUE de beauté morbide.

Le jeune narrateur vit dans la ferme de ses parents, quelque part vers le sud de la France. Une ferme est un grand mot. Une bicoque avec trois bouts de terre, branlante, sale, misérable. L’été il passe ses vacances autour, avec ses copains, aussi pauvres que lui, aussi sales. Désœuvrés, ils inventent des jeux. D’étranges jeux qui ont pour décor et objets la pourriture. Au sens propre du terme. Des talus de fumier grouillant de vers, des petits monts d’animaux morts dont sortent, en rivières vivantes, des larves de mouches et autres insectes, les déjections animales et humaines qui se font n’importe où, partout autour de leur ferme.

Le Revenant, Éric Chauvier

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Jeudi, 23 Août 2018. , dans Allia, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Poésie, Roman, La rentrée littéraire

Le Revenant, août 2018, 74 pages, 6,50 € . Ecrivain(s): Éric Chauvier Edition: Allia

 

Baudelaire vivant !

Rien d’inopportun ni de saugrenu à faire revivre Charles Baudelaire. Au contraire. Éric Chauvier, anthropologue et écrivain né en 1971, pour le coup créateur impudent et téméraire, téléporte le poète maudit dans la modernité parisienne du vingt et unième siècle, confronte le dandy torturé des Fleurs du mal aux périls et aux aléas d’une humanité scabreuse et accélérée : « De s’être débattu comme un diable dans le cœur sombre du dix-neuvième siècle n’aura pas suffi ».

À l’ère du smartphone et du SMS, de l’Anafranil et de l’uniformisation universelle, de la prose taille basse et du périssement des espèces, la poésie, le spleen, la singularité de Baudelaire manquent cruellement. Dans ce texte court et claquant, il réapparaît sous les traits d’un zombi égaré, d’un clochard moribond, affalé à proximité d’une sortie de métro, en proie à la frénésie parisienne, méprisé par les passants, ignoré par le consommateur et le salarié pressés, eux-mêmes polichinelles d’une vaste comédie :

Le Caméléon, David Grann

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Jeudi, 05 Juillet 2018. , dans Allia, Les Livres, Critiques, La Une Livres, USA, Récits

Le Caméléon (The Chameleon), trad. américain Claire Debru, 87 pages, 3 € . Ecrivain(s): David Grann Edition: Allia

 

Encore un de ces petits livres magiques édités par Allia sous la signature de l’excellent David Grann. Et, bien sûr, Grann reste fidèle à son projet littéraire : écrire des histoires réelles, sans le moindre ajout fictionnel, dans leurs détails les plus exacts, et choisies parmi les affaires contemporaines les plus incroyables.

Il s’agit cette fois de l’affaire Bourdin dit « le caméléon », affaire qui se déroula dans les années 90 et au début des années 2000.

Frédéric Bourdin est né en 1974, d’une liaison entre sa mère Ghislaine Bourdin et Kaci, un ouvrier immigré algérien qui s’avèrera déjà marié et plusieurs fois père. Sa mère va l’élever (mal) seule. A l’âge de 18 ans, Frédéric Bourdin commence à se livrer à des dizaines d’impostures pendant lesquelles, avec une habileté hors du commun, il se fait passer pour divers personnages. Parmi ses métamorphoses les plus mémorables, David Grann en choisit deux, dont on se demande encore comment elles ont pu avoir lieu, tant les situations semblent les rendre impossibles.

La Grande Beuverie, René Daumal

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Vendredi, 13 Avril 2018. , dans Allia, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman

La Grande Beuverie, mars 2018, 171 pages, 6,60 € . Ecrivain(s): René Daumal Edition: Allia

Quoi de plus galvanisant qu’une grande beuverie dégivrant les forces obscures de la création surréaliste ? Entre pochade métaphysique, conte satirique et parabole onirique, René Daumal (1908-1944) prend une soirée arrosée comme prétexte pour présenter son approche expérimentale et sa conception psychédélique de l’existence.

La soif d’exister

Première partie de soirée, le narrateur navigue au sein d’un groupe d’amis et d’olibrius divers réunis dans une demeure. Tiraillés par une soif inextinguible, hagards et fantasques, ils discourent, pérorent, élucubrent tant que tant, dévident à l’envi billevesées, boutades et bizarreries en tous genres : « C’était toujours la même chose, qu’ici ou ailleurs on serait toujours les victimes du collectif, et que Dieu devait une belle chandelle à l’humanité ». De façon confuse, le narrateur appréhende « le cauchemar des désemparés qui cherchent à se sentir vivre un peu plus, mais qui, faute de direction, sont ballottés dans la saoulerie ». Entre vaticinations hermétiques et impertinences fulgurantes, les joyeux acolytes apostrophent le narrateur, creusant implicitement la question du langage (pouvoir, altération ou mirage ?), en dépoussièrent au passage les concrétions les plus rigides et stéréotypées.