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La Dernière Partie, Wiesław Myśliwski (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 19.01.24 dans La Une Livres, Actes Sud, Les Livres, Critiques, Pays de l'Est, Roman

La Dernière Partie, Wiesław Myśliwski, Actes Sud, 2016, trad. polonais, Margot Carlier, 448 pages, 23,80 €

Edition: Actes Sud

La Dernière Partie, Wiesław Myśliwski (par Patryck Froissart)

 

Cet imposant roman de Myśliwski constitue une invite à un foisonnant vagabondage mémoriel. Ecrit à la première personne par un narrateur qui se livre, et ce faisant, potentiellement, se délivre, il conduit le lecteur à décomposer et recomposer le cheminement d’une vie, dans sa plus stricte intimité, par le recoupement d’une série d’épisodes se succédant, se chevauchant parfois, d’une manière absolument décousue, ce qui apparaît comme pouvant métaphoriquement évoquer la période durant laquelle le personnage, alors jeune apprenti tailleur, a pour tâche unique, répétitive, de découdre des vêtements apportés par les clients dans la perspective qu’en soient réutilisées les pièces pour la création d’un nouvel habit.

« Même les gens m’apparaissaient comme à travers leurs coutures, et plus j’observais quelqu’un, plus je ne retenais de lui que ses coutures. En apparence, la personne semblait entière, mais à regarder de plus près, elle se révélait rapiécée avec des morceaux, des bouts, des fragments divers… ».

Le prétexte à la remembrance, récurrent du début à la fin, en est le gros carnet d’adresses dans lequel notre homme a noté, obsessionnellement, depuis son adolescence, les noms et coordonnées de toutes les personnes qu’il a connues, fréquentées ou fugacement croisées, mais aussi les références qu’il y a avidement copiées, sans même en avoir jamais rencontré les individus concernés, à partir des cartes de visite et des courriers de toutes époques recherchés et retrouvés par sa propre mère dans la maison familiale.

« Ce genre de carnet est un anachronisme total aujourd’hui, puisque nous avons tous un ordinateur, Internet, un portable. Le téléphone portable, lui, ne crée de problème ni avec les vivants, ni avec les morts. L’homme n’y est qu’une simple information. Lorsqu’elle n’est plus d’actualité, il suffit d’appuyer sur “supprimer”. C’est fait. Parti comme un crachat. Avec un carnet, c’est bien plus difficile. On a beau faire le tri, éliminer et recopier ce qui reste dans un nouveau répertoire, on aura toujours du mal à brûler l’ancien… ».

« Lorsque je pars en voyage, […] je l’emporte toujours… ».

La narration commence au moment où le narrateur, parvenu à un âge non précisé, ayant acquis un statut professionnel, social, financier fort éloigné de la précarité dans laquelle il a vécu ses jeunes années, apprenti tailleur puis apprenant cordonnier après avoir, sur un coup de tête, abandonné de prometteuses études d’artiste peintre, décide de s’octroyer une pause dans une auberge rurale isolée afin de « mettre de l’ordre » dans son carnet (comprendre : « dans sa mémoire »).

Alors il fouille. Il creuse. Il en est parfois réduit à émettre des hypothèses. Il rêve. Il invente des plausibilités. La plupart des noms ne lui rappellent rien ; certains lui évoquent confusément un visage, une rencontre, une scène, un échange, privé ou professionnel, galant, agréable, ou gênant, mais, à mieux y penser, à confronter dates et situations, il en révoque avec peine ou irritation la réalité, tente alors de les resituer dans d’autres circonstances, s’y perd, en souffre ; d’autres se détachent plus nettement, ce qui donne lieu à la résurgence de longues tranches de vie, extrêmement détaillées, mêlant scènes picturales du quotidien social, économique, voire (en plus diffus) politique, de la Pologne communiste de l’immédiate après-guerre, et dialogues souvent pittoresques entre des personnages dont le caractère prend alors une remarquable consistance au point de devenir pour le lecteur « personnes vivantes », « familières », suscitant empathie ou antipathie. Ainsi en est-il particulièrement du tailleur Radzikowski et de ses assistants Roméo et Stanislaw, du cordonnier Mateja, de la mère du narrateur, et de quelques autres de second plan. L’effort que lui demande « la remise en ordre de sa vie » peut devenir torture.

« Je déployais le fil de ma relation avec un tel ou un autre encore, mais au final, cela me conduisait vers une autre personne. Des faits cachaient d’autres faits, des situations se superposaient à d’autres situations, des relations en dissimulaient d’autres… ».

Mais la présence la plus prégnante, qui resurgit tout au long de la reconstitution fragmentée, erratique, aléatoire, disparate du passé, remémoration dans laquelle se laisse dériver sans gouvernail le narrateur est celle de Maria, qu’il a connue dans sa prime jeunesse, qui fut le sujet de son seul célèbre tableau, qu’il a aimée, de qui il a été et de qui il est toujours aimé, qu’il a quittée brusquement, qu’il n’a plus voulu revoir, qui est néanmoins la femme de sa vie. De Maria, outre ce qu’il nous dit d’elle, nous savons ce que nous traduisent ses innombrables lettres, certaines multipliées dans de courts laps de temps, d’autres plus espacées, se faisant plus rares, plus épisodiques en d’autres périodes, au point qu’à plusieurs reprises leur destinataire s’imagine que la dernière reçue depuis tant de temps ne sera suivie d’aucune autre… et qu’il en souffre !

Dans le roman s’insère donc un tiroir romanesque qui semble secondaire mais qui s’impose en cours de lecture, et qui, lecture achevée, prépondère dans l’impression finale du lecteur, un roman épistolaire qui présente une particularité insolite : le destinataire de ces lettres d’amour, de passion, de regrets, de reproches, et d’affirmations répétées d’attachement inconditionnel a pris le parti, dès la première, de ne jamais y répondre, Maria ayant acté et accepté, à son cœur défendant, cette singulière situation de communication amoureuse à sens unique.

Chacune des lettres de Maria, reproduite dans le texte, est lue simultanément, ô magie du récit, par le narrateur et par son lecteur, ce dernier ayant droit, s’appropriant involontairement, indirectement mais indélicatement la fonction de destinataire en retour de correspondance, aux commentaires et à la réponse qu’eût pu ou dû renvoyer le personnage faisant l’objet de cette dilection platonique, irrémissible, absolue.

« Aujourd’hui encore, je cherche la cause de ce qui nous est arrivé […]. L’unique salut pour moi c’était de me fuir moi-même. Ce que j’ai fait, ce que je suis en train de faire, je fuis encore et toujours, même lorsque j’essaie de mettre de l’ordre dans ce satané carnet ».

Tous ces fragments narratifs contribuent à brosser le portrait du narrateur, personnage premier du roman. Traits distinctifs : portant le poids de l’échec que représente la brutale et définitive interruption de son avenir d’artiste talentueux, l’individu est sociable par nécessité mais animé foncièrement par le refus (par la peur) de s’attacher, ce qui induit une instabilité dans l’espace (incapacité à habiter longtemps le même logement, de résider dans la même ville) et dans la relation personnelle, dans le parcours professionnel (jusqu’à s’être trouvé le métier du commerce d’antiquités à travers le monde). Personnalité paradoxale d’un être fuyant quelles qu’en soient les conséquences la relation durable mais obnubilé par l’angoisse de ne pas se souvenir des personnes dont le nom figure dans son calepin.

« Ma décision d’y mettre de l’ordre ne venait-elle pas également de mon désir d’y retrouver ma propre vie ? Je n’aurais sans doute pu la retrouver nulle part ailleurs ».

On retrouvera dans ce roman le thème romantique de l’amour impossible, celui de la recherche d’un « temps perdu », celui de l’introspection, de l’auto-analyse, celui de la peur, à l’approche de la vieillesse, de perdre la mémoire, le fil du passé, de voir se fragmenter, disparaître par pièces, le passé, la réalité d’avoir été, et donc d’être, globalement celui de la quête du sens d’une vie.

« Je vis comme je peux. Sans le sentiment d’appartenir à un quelconque ensemble. Ma vie est faite de fragments, de bouts, de bribes, parfois d’instants, elle est sans suite logique, pourrait-on dire, fortuite, comme si tantôt je m’éloignais, tantôt je me rapprochais de moi-même ».

Balzac, Proust, Goethe, Freud réunis : Myśliwski…

Patryck Froissart

 

Wiesław Myśliwski, né en 1932, est une figure majeure des lettres polonaises. Il est le seul, avec Olga Tokarczuk, à avoir reçu deux fois le Prix Nike – la plus prestigieuse récompense littéraire polonaise – pour L’Horizon (1997) et pour L’Art d’écosser les haricots (2007). Traduite dans quinze pays, son œuvre a été adaptée au cinéma et au théâtre. Disponibles chez Actes Sud : La Dernière Partie (2016), et L’Art d’écosser les haricots (2010).



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A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice, et d’effectuer des missions de direction et de formation au Cameroun, en Oman, en Mauritanie, au Rwanda, en Côte d’Ivoire.

Membre des jurys des concours nationaux de la SPAF

Membre de l’AREAW (Association Royale des Ecrivains et Artistes de Wallonie)

Membre de la SGDL

Il a publié plusieurs recueils de poésie et de nouvelles, dont certains ont été primés, un roman et une réédition commentée des fables de La Fontaine, tous désormais indisponibles suite à la faillite de sa maison d’édition. Seuls les ouvrages suivants, publiés par d’autres éditeurs, restent accessibles :

-Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. Franco-canadiennes du tanka francophone)

-Li Ann ou Le tropique des Chimères, roman (Editions Maurice Nadeau)

-L’Arnitoile, poésie (Sinope Editions)