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Actes Sud

La fille au Leica, Helena Janeczek (par Carole Darricarrère)

Ecrit par Carole Darricarrère , le Mercredi, 24 Octobre 2018. , dans Actes Sud, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Italie

La fille au Leica, octobre 2018, trad. italien Marguerite Pozzoli, 384 pages, 22,80 € . Ecrivain(s): Helena Janeczek Edition: Actes Sud

 

 

Confidence pour confidence, la chronique n’est pas un sport de tout repos. Le trou noir de la lecture existe, ce livre en fournit la matière, qui nous renvoie à notre incurable sens des responsabilités.

Portrait retard enchâssé dans un jeu de miroirs en révélant bien d’autres, incarné dans le lit d’une actualité d’une densité historique à couper au couteau qui fait de cette reconstitution in extenso sur deux continents et quelques pays un tour de force en forme de machine de guerre, La fille au Leica est un gros livre réel, composé par degrés de réminiscences et de touches de frappe, un roman solide dans lequel il ne suffit pas d’entrer pour s’enfoncer à la verticale du temps dans les strates de l’Histoire et les remous d’une époque, sorte de monument funéraire à effet de labyrinthe qui vous enserre dans ses replis à s’y perdre ou non.

A son image, Jérôme Ferrari

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Mercredi, 29 Août 2018. , dans Actes Sud, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, La rentrée littéraire

A son image, août 2018, 224 pages, 19 € . Ecrivain(s): Jérôme Ferrari Edition: Actes Sud

 

Jouant sur l’ambivalence de son titre renvoyant aux notions d’image et de ressemblance, de vérité de la représentation, comme à la nature de l’homme et à son rapport à Dieu, Jérôme Ferrari annonce déjà en partie la richesse du sujet abordé par son dernier roman. A son image incarne en effet une vaste interrogation sur la représentation, la nature humaine et la transcendance en s’ancrant dans un quotidien très concret avec des personnages très humains dans leur complexité et leur faiblesse, et en développant des thématiques s’articulant autour de la photographie et de la guerre – liées toutes deux à la mort.

Mettant en scène deux magnifiques héros romanesques, une jeune photographe et son oncle et parrain prêtre, dans la Corse villageoise des années 1970 au début des années 2000, marquée par les violences des nationalistes et leurs luttes fratricides, l’auteur y fait entendre en parallèle l’écho des guerres de Yougoslavie qui achevaient de ravager les Balkans.

Polaris, Fernando Clemot

Ecrit par Marc Ossorguine , le Mardi, 26 Juin 2018. , dans Actes Sud, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Espagne

Polaris, trad. espagnol Claude Bleton (Polaris, 2015, Salto de página), 240 pages, 21,50 € . Ecrivain(s): Fernando Clemot Edition: Actes Sud

 

Nous transportons notre ruine sur le dos.

 

Dans une lumière incertaine et insensiblement vacillante, entre jour et nuit, une sorte de vaisseau fantôme erre sur les eaux froides du grand nord. Quelque part au large de la Norvège. Ailleurs aussi. A son bord, parmi les marins qui forment tant bien que mal un équipage, le docteur Christian, qui semble égaré sur cet océan et ce rafiot. Au-dessus de tous, il y a la Centrale. La Centrale, un organisme lointain dont les consignes ne se discutent pas. Compréhensibles ou incohérentes, sensées ou pas, elles ne se discutent pas. Quant à l’objectif de cette mission dans le froid, il restera aussi obscur et secret que le reste. Peu importe ce qu’est au juste la Centrale, ce qu’elle poursuit et qui la fait vivre. Inutile de chercher à la comprendre, inutile de chercher à saisir même ce qu’elle est, car « la Centrale était une entité invisible ». On se soumet à ses ordres. On les suit. C’est tout.

Patria, Fernando Aramburu

Ecrit par Nathalie de Courson , le Mercredi, 09 Mai 2018. , dans Actes Sud, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Espagne

Patria, mars 2018, trad. espagnol Claude Bleton, 614 pages, 25 € . Ecrivain(s): Fernando Aramburu Edition: Actes Sud

 

« Celui qui n’a pas lu Patria,c’est qu’il vit sur la planète Mars », entend-on dire ici et là en Espagne. Fernando Aramburu ne se plaint pas de son succès, bien que, disait-il le 4 avril à Paris, il s’agisse d’un phénomène social sans rapport direct avec la littérature. La modestie de ce propos ne doit pas nous empêcher d’accorder à Patria l’attention littéraire qu’il mérite.

Ce poignant roman au titre laconique pourrait avoir pour sous-titre « Histoire d’une discorde » car il met en récit la grande discorde civile du pays basque ravagé par les années de lutte armée que continua d’y mener, entre la mort de Franco et 2011, l’ETA (acronyme d’Euskadi Ta Askatasuna, signifiant Patrie basque et liberté).

Aramburu fait le choix de la présenter sous la forme d’une tragédie familiale couvrant un peu plus de deux générations. Bittori, villageoise en exil à Saint-Sébastien, pleure son mari Le Txato, patron d’une petite entreprise de camions, abattu à deux pas de chez lui, après un long harcèlement de graffiti et de lettres de menaces, pour avoir refusé de payer « l’impôt révolutionnaire ». L’amie d’enfance de Bittori, Miren, restée au village, récrimine contre l’incarcération interminable, au fond de l’Andalousie, de son fils Joxé Mari, membre de l’ETA ayant appartenu au commando qui a assassiné Le Txato.

L’Homme coquillage, Asli Erdogan

Ecrit par Carole Darricarrère , le Lundi, 07 Mai 2018. , dans Actes Sud, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Bassin méditerranéen, Roman

L’Homme coquillage, traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes, mars 2018, 208 pages, 19,90 € . Ecrivain(s): Aslı Erdoğan Edition: Actes Sud

 

En Turquie, on n’écrit pas avec le dos de la cuillère, fût-ce des romans, mais avec le talent farouche de ces écrivains qui avancent dans la vie comme en écriture le regard marqué au fer rouge et la langue scellée à leurs blessures, en suicidés de l’existence inaptes au bonheur souffrant d’un mal étrange que l’auteure nomme elle-même « la constipation de vivre » et pour lesquels la peau ne sera jamais synonyme de douceur.

Tranchant du corps du monde sur le terrain miné de la phrase, la somme de ces mots est plus qu’une histoire, celle d’une jeune-femme blanche, étrangère à elle-même en ce monde, proie forte sensible et seule. Amen corrosif de la différence, l’inconvénient d’être une femme dotée d’un esprit libre dans une société d’hommes (et il y a en beaucoup dans ce livre) nous fait ici violence. Posé là dans ce printemps monochrome loin très loin des îles Caraïbes, ce récit vaudou évoquant une sorte de courte saison en enfer sur une île censée vendre du rêve fait figure de bombe sur une étagère tant « (…) aux Caraïbes, qui peut dire où commence et où s’arrête le réel ? ».