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Récits

Déjà loin

Ecrit par Marcel Alalof , le Mardi, 30 Avril 2013. , dans Récits, Ecriture, La Une CED

 

Nous sommes dans ce café de la rue Soufflot, assis tous les quatre autour de la table du fond.

Il est environ 14 heures. La plupart des étudiants ont déserté le lieu. Je prends la parole, en grande forme.

Il est vraisemblable qu’un observateur extérieur aurait plaisir à nous écouter. Pourtant en plein élan, j’ai soudain la sensation d’une sorte d’intervention extérieure, d’une intrusion. Je tourne la tête. Je remarque sur le côté, à ma droite en avant, une personne seule, assise à une autre table, qui m’écoute, souriante, le regard aimable. J’ai immédiatement l’impression d’avoir été abusé dans mon intimité et la foudroie du regard. Elle a senti ma colère et, inquiète, détourne les yeux.

Ayant pris conscience que je pouvais être écouté par d’autres que ceux que j’avais choisis, je baisse le ton, perds de ma spontanéité, mets ma bonne humeur en sourdine. Mes amis n’ont rien remarqué, cependant…

Scène de chasse préhistorique

Ecrit par Lordius , le Lundi, 25 Mars 2013. , dans Récits, Ecriture, La Une CED

 

Son estomac se révulse à l’idée de consommer encore et toujours d’insipides végétaux qui sustentent mais ne délectent pas. Son ventre réclame la chair qui apaise, le sang qui fortifie, la graisse animale qui rassasie.

Comme par provocation, une biche apparaît dans les frondaisons. Guère habitué à craindre l’homme, le bel animal s’arrête et observe l’humaine avec curiosité. Son doux regard tendre et lumineux, ses gracieuses et malicieuses oreilles, loin d’attendrir la femme, lui déclenchent plutôt un appétit féroce… Alors, prise d’une impulsion subite et irrépressible, Alba se saisit d’une longue branche de chêne dont elle fabrique prestement une sagaie à l’aide du biface que Fatalis lui a laissé. Elle durcit sommairement la pointe au feu. Vite, la sagaie dans une main et le couteau dans l’autre, elle se lance sur les traces de la trop curieuse femelle cervidé. Sans peine, après une brève course, la chasseresse improvisée mais expérimentée rejoint sa proie. Celle-ci se retourne et lui lance un regard surpris et abrité de ses cils graciles. Mais ce n’est plus le cœur qui commande le corps d’Alba, c’est le ventre !

Paris-Austerlitz/Paris

Ecrit par Didier Ayres , le Dimanche, 09 Septembre 2012. , dans Récits, Ecriture, La Une CED

Jeudi

Depuis le quai de la gare, je vais comme si je retrouvais le fil d’une liaison entre les différentes personnes que je suis, comme un anonyme, fait d’humeurs et de corps, de pensées, de matières spirituelles variables. Cette déambulation, qui se terminera ce soir au train de une heure, me conduit depuis le quai de la Râpée jusqu’à la place de la République.

Qu’ai-je vu ? Des statues japonaises, boulevard des Filles du Calvaire, deux philodendrons vert chou qui s’épanouissaient dans le hall, et l’entrée de l’immeuble décorée par du marbre, et mille visages.

Paris-Austerlitz, quai 6, sous la grande coupole qui rappelle certains tableaux impressionnistes, coupole qui maintenant est accompagnée de beaux et grands immeubles de verre dépoli, je marchais jeudi, cherchant le beau, l’angoisse et le beau. Car il y a peut-être une vision qui anime l’angoisse ? Je dis cela sans prétention, juste parce qu’il y a cette jeune femme avec sa blouse blanche et sa minerve comme un bandage, ou ce livret à demi lu des poèmes d’Haussmann, et cette vibration, brève et plaisante, de la présence des êtres humains dans la rue qui sont touchés par le secret, par une question suspendue en eux dans leur regard, dans le pli noir de cette chevelure de femme : qui sont-ils ? Quelle est-elle ? Je ne sais. Beauté et douleur vont ensemble en même temps aujourd’hui.

Le cimetière monumental

Ecrit par Marie du Crest , le Lundi, 03 Septembre 2012. , dans Récits, Ecriture, La Une CED

 

A l'entrée d'Iglesias, apparaît l'enceinte, la haute ceinture qui emmure les trépassés. Les cigales stridulent. Est-ce bien le cimitero ? Ou un jardin de sculptures ? La mort est si belle. Le marbre vient de Carrare. La mort est un signe ostentatoire. Dans l'éclat de juillet, des promeneurs suivent les sentes entre les tombes. Les proches fleurissent, entretiennent les architectures post mortem. Une femme se tient immobile devant la tombe de son époux. Elle lui raconte que la vie continue après lui mais que rien ne compte. Elle porte le deuil : voyez, je suis de noir vêtue  pour lui, vierge à nouveau sans homme. Il ne reconnaît plus sa voix.  Parle-t-elle trop bas ? Elle sait que les morts restent avec nous. Elle s'attendrit en pensant à tous ceux qui sont réunis dans cette ville à l'écart de l'autre ville. Deux photos. Etre à nouveau jeunes mariés. Elle a lu maintes fois l'histoire de Giuseppe rejoint par sa veuve. Leurs enfants les pleurent. Un peu plus loin ; contre le mur de l'enceinte, elle passe souvent devant le jeune Lecca 1903 à l'air canaille des années trente, la main gauche sur la hanche et un chapeau citadin sur la tête, à la conquête de la vie. Elle sourit toujours en pensant aussi à Sergio qui aimait le foot. Il n'a pas eu le temps de se fiancer. A-t-il eu un accident de voiture sur une mauvaise route de montagne ; avait-il une maladie incurable malgré sa vigueur sportive ? Ses parents ont dépensé une petite fortune pour son monument.

Maman Vs Plouc-la-Ville

Ecrit par Sana Guessous , le Samedi, 04 Août 2012. , dans Récits, Ecriture

Sans doute l’événement le plus cocasse de la semaine. Je longe tranquillement la côte, m’attardant tantôt sur l’écume des vagues, tantôt sur des enfants d’une dizaine d’années, dormant à même le sol, emmitouflés dans de petites couvertures trouées et grelottant de froid. La folle crinière de ma mère flotte sur son front soucieux. Je lui raconte l’essentiel de mes échanges avec un journaliste de la Gazette du Maroc, qui m’a certifié que le huitième congrès international de l’église évangélique américaine s’articulerait en septembre prochain autour de notre pays. Que les évangélistes ambitionnaient de convertir 10% de la population du Royaume à l’horizon 2020. La voiture repose à quelques mètres du Lido et nous avons déjà parcouru toute la distance séparant l’hôtel Riad Salam du KFC. Trois énormes silhouettes se profilent sur les petites bosses du trottoir. Le temps de m’exclamer en un « Salut ! » agacé à la vue de ce même reporter que j’ai laissé « flasher » à la rédaction il y a une heure, que le trio de faces de fouine nous dépasse de quelques centimètres. Les sifflotements fusent, le darija est tordu dans tous les sens, le suc des compliments les plus libidineux m’est déroulé sous les pieds, tel un tapis de clous. Ma mère s’arrête et m’immobilise dans une empoignade sans équivoque. Bon. J’en profite pour scruter les Unes de la Yellow Press arabophone. Les ploucs s’engagent dans le kiosque et tripotent des sacs de chips en me regardant de la manière la plus « parlante » qui soit. Maman, ou le Dragon, pour changer un peu, m’arrache presque un lambeau de chair en reprenant sa course effrénée vers la voiture.