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Raphaël (par Sandrine Ferron-Veillard)

Ecrit par Jeanne Ferron-Veillard 08.07.24 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

Raphaël (par Sandrine Ferron-Veillard)

 

Amis Français d’ici ou d’ailleurs, good morning ! je ne commence pas ce texte, je le continue. Elle, elle était assise à l’extérieur du seul restaurant, en front de mer, à Miami Beach. Un verre rouge devant elle. Le rouge dans les yeux. Mon chien s’est approché d’elle, l’image a glissé du livre, mon chien s’est agenouillé à ses pieds et il n’a plus voulu bouger. Elle a souri. Je me suis excusé. Elle a fait un geste, quelque chose pour occuper le vide, en face d’elle. J’ai commandé un bol d’eau, sans glaçons, pour mon chien. La même chose qu’elle. Je me suis assis.

Raphaël. J’avais baptisé mon chien comme le peintre et ça lui a plu. Les chiens savent cela. Ils mettent leur tête sur les pieds de la personne qui a pleuré. Le chagrin. Ils meurent inconsolables. Ils succombent à l’isolement. Ou ils détruisent l’appartement de leur maître. Elle aimait trop les chiens pour en adopter un. Trop sujette à la mélancolie. Elle avait peur de les contaminer. Comme avec les hommes. Elle refusait toute relation amoureuse. De peur d’être empoisonnée.

J’avais un chien certes et quant à l’amour, je patientais en endurant ce que je haïssais le plus. L’absence de l’autre. Je croyais aux vertus du compagnonnage et Raphaël me le prouvait chaque jour. L’amour n’était pas une émotion, il était un savoir. Raphaël n’était pas meilleur que moi, il avait juste moins d’images dans les yeux, moins d’histoires dans la tête.

Elle, elle débordait d’images. Et leur résonance, ou leur trahison, lui était insupportable. Elle était une image, offerte à ceux qui les encadrent. Elle posait pour des peintres. Les peintres, ils la peignaient sans la regarder. Ils peignaient ce qu’ils voyaient d’elle. Ils prenaient sa peau. Ils la voilaient, ils la pénétraient, ils l’autopsiaient. Les lignes sur lesquelles son corps se formait, les ombres dans lesquelles elle se dissolvait, la lumière à laquelle elle voulait croire. La réverbération. Les peintres tombaient amoureux d’elle. Non. Ils tombaient amoureux du portrait qu’ils faisaient d’elle. Et de sa chair, ils recomposaient leur corps. Jusqu’à ce qu’elle succombe. La douleur. Puis, elle recommençait. Son reflet sur la toile. Ou ses contours. Plus elle était peinte, plus elle était engagée. Cours de dessins particuliers, écoles d’art, vernissages, salons, elle déployait sa peau sur autant de supports. Elle alimentait les comptes Instagram. Elle augmentait les catalogues des peintres. Elle disparaissait. Saturée par le glacis des images.

J’avais ramassé la reproduction qui était tombée de mon livre, une étude du tableau d’Ingres, Raphaël et la Fornarina. Je suis encadreur. Le livre ? L’histoire d’un peintre qui tue son modèle. Il l’empoisonne. Il peint son agonie.

 

Sandrine-Jeanne Ferron



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A propos du rédacteur

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Jeanne Ferron-Veillard naît le 16 septembre 1975, à Lorient. Grandit en Bretagne puis à Albi. A l’âge des grandes mutations, part sur Paris : pensionnaire à l’école de La Légion d’Honneur. Les études ? Niveau licence, quelques souvenirs en Lettres Modernes. Puis ce sera l’Angleterre où elle restera quatre années. Retour en France, entre autres responsable d’une très jolie librairie à Paris. Petit tour de France puis du monde, lit, écrit et vit depuis au même endroit incognito.