Identification

Nouvelles

Irène

Ecrit par Marcel Alalof , le Vendredi, 18 Avril 2014. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

J’entre, pour la première fois, dans ce centre pour étudiants, ou supposés tels, situé rue de Vaugirard, au rez-de-chaussée, à présent une agence de voyages. J’avise mon ami Eric, étudiant en philosophie, en discussion avec une grande fille en pantalon, cheveux courts et profil aquilin. Eric me présente Irène, étudiante en psycho, avec laquelle je sympathise rapidement. J’observe, en parlant et pendant qu’elle parle, les détails de sa personne : ses mains, aux longs doigts marqués en plusieurs endroits de légères zébrures transversales qui, étrangement, ajoutent à leur élégance, dont les mouvements accompagnent son phrasé fiévreux de vraie cérébrale, son profil biblique ou hindou, qui me donne des frissons. Par mon ironie, mon regard mi-amusé, mi-sérieux, il me semble que je prends une sorte d’ascendant sur elle. Mais, je sens malgré tout une expression inhabituelle dans son regard, qui n’est pas celui d’une personne détendue, une sorte de fixité. Au bout d’un moment, je lui dis que je vais faire une partie de ping-pong au sous-sol et l’invite à me tenir compagnie si elle le souhaite. Je la quitte sans plus attendre. La partie a commencé depuis un petit moment, avant qu’elle descende l’escalier en prenant tout son temps. Nous nous quittons peu après, avec sympathie, mais sans pour autant échanger nos coordonnées. Eric, qui était resté en retrait pendant notre échange, me raconte alors Irène, qu’il a connue quelques années auparavant.

Sur un air de guitare

Ecrit par Jacques Girard , le Mercredi, 09 Avril 2014. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

À l’hôtel où je travaillais comme garçon de table, on jouait aux cartes dans une pièce située entre la cuisine et la taverne. Le gérant déambulait, deux jeux de cartes dans les poches.

La même faune se retrouvait autour de la table. Souvent, certains musiciens de passage se joignaient aux habitués.

Un soir, le chanteur d’un groupe en pleine ascension lança un défi à René, le barman. Entre deux succès, grisé par les applaudissements, le bellâtre glissa quelques allusions sur des accords ironiques.

– Sur cette guitare que j’ai gagnée au cours d’une partie de poker, je vais vous jouer mon air favori : La carte de mon cœur.

Ses yeux fixaient une femme assise en face du bar. En se retournant : un clin d’œil à René, stoïque, derrière le comptoir.

Quel chanteur polyvalent ! Son solo à la batterie, intitulé Le poker de ces dames, souleva l’auditoire ! Quelle dextérité ! De sa poche, il sortit un as de cœur et lança la carte dédicacée sur la piste. Aussitôt, une admiratrice s’en empara.

La mort de Renaldo, Partie II et fin

Ecrit par Jean-Claude de Miras , le Lundi, 07 Avril 2014. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

 

Car il est toujours là, cet amour, il ne veut plus me quitter, cet amour qui enraye ma décadence en me regardant continuer à boire, à m’armer comme jamais contre cette puissance surhumaine qui me faisait mourir tous les jours mais j’ai cessé de mourir chaque jour, mais est apparu devant moi, en moi, sur moi ce que j’avais jamais osé clamé, mais la chance brille dans la vie déliquescente, dans la vie délétère, celle qui m’a toujours bercé, celle qui me nourrissait si mal d’aliments théoriques, ces aliments qui plongeaient dans mon estomac toujours affamé, toujours vidé, toujours hurlant comme un nouveau-né épouvanté par les regards que lui lancent les faux personnages flétris, qui lui montrent leurs dents si propres qu’on en vient à douter de leur réalité, de leurs sourires, de leurs grimaces de bonheur funeste ;

La mort de Renaldo, Partie I

Ecrit par Jean-Claude de Miras , le Lundi, 31 Mars 2014. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Les verres vides se posent sur le comptoir un peu collant, ils disparaissent pour laisser la place à d’autres verres, pleins, dont de nombreuses mains, apparaissant comme des fantômes, se saisissent, des mains qui rient, qui tintent, des mains de verre qui manquent de s’écraser par terre, de s’émietter, des mains parfois tremblantes, toujours faibles, des vies qui semblent marquées par la fatalité, qui sait, elle existe peut-être. C’est comme ces yeux toujours avides, jamais rassasiés, toujours grands ouverts devant des révélations insanes qu’eux seuls peuvent voir, contempler, d’autres verres pleins, de la bière mais aussi de l’alcool fort, surtout de l’alcool fort qui tinte, lui aussi, fait du bruit, apparaît, disparaît, forme surnaturelle, la femme blanche de la conscience devenue douloureuse au fil du temps. C’est comme ces bouches bien vulgaires sans cesse en mouvement, mangeant sans cesse quelques chose d’invisible, l’aliment de la vie désolante et merveilleuse, ces gueules qui émettent des sons barbares mais parfois d’une douceur incommensurable, ces bouches qui s’ouvrent en d’interminables bâillements, laissant passer d’inintelligibles paroles d’hommes suppliciés ; ces bouches et ces gorges toujours sèches ; ces gorges qui rient presque par devoir ; ces gorges qui grognent leurs amours déçues et inoubliables, leur soif incessante, comme leur colère qui fait se mouvoir leurs bouches tachées de miettes de cacahuètes, des rêves toujours frêles.

L’homme sculpte son bois de chauffage

Ecrit par Jacques Girard , le Lundi, 24 Mars 2014. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

L’homme sculpte son bois de chauffage. Son atelier est situé sur son lot à bois. L’ancien bûcheron coupe les arbres à maturité, les tronçonne en bûches et les convoie dans la première section de son atelier d’artiste du bois de combustion. On y retrouve des beaux morceaux de bouleau, de frêne et de tremble.

Une bonne dizaine de cordes, c’est suffisant pour un hiver normal. Nous sommes en automne. Saison idéale. Cette période l’inspire. Son couteau trouve dans les morceaux des formes qui engendrent le feu ; sa petite hache crée des étincelles de fusion. Au besoin, il utilise sa petite scie mécanique pour des coupes ou des traits plus hachés, plus enflammés. Depuis peu, le marteau et le ciseau à bois façonnent son imagination.

Les bûches sculptées sont portées avec précaution dans la deuxième section. Quels beaux feux pour les jours froids ! Un hiver ressemble à l’autre… De moins en moins vrai depuis les changements climatiques. Qu’importe ! Le sculpteur de bûches dispose les morceaux de bois dans des compartiments identifiés selon les mois. À chaque mois son bois. À chaque mois ses formes, ses sculptures et ses silhouettes. Un petit sein dans du tremble en novembre, un gros dans du chêne en janvier. Lèvres menues en début d’hiver, lèvres charnues au plein cœur du froid.