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Nouvelles

Alu le chat, par Khalid el Morabethi & Gaëtan Sortet

Ecrit par Khalid El Morabethi , le Jeudi, 26 Janvier 2017. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Alu mon chat voudrait manger mes bras, mon chat trouve que c’est normal, Alu n’est pas comme les autres chats mangeurs de souris, il trouve que c’est tout à fait normal de manger mes bras, c’est logique.

Je m’appelle Marc-Pierre Janssens. Je suis savant et fou à la fois. Je cumule. Comme je suis fou, je pourrais dire que je fais des cumulets. Comme je suis savant, je précise que cumulet est un belgicisme qui veut dire « roulade » ou « galipette ». La précision est de rigueur.

Alu mon chat voudrait prendre ma tête. Depuis sa naissance il m’imaginait sans tête, c’est logique, Moi sans tête – chat heureux, moi avec tête – chat triste.

J’aime les femmes libres et faciles. Libres car la liberté rend belle toute femme qui la porte en elle. Et faciles pris ici dans le sens de faciles à vivre car comme a dit Boris Vian… On n’est pas là pour se faire engueuler. Tu en penses quoi, toi ?

Alu mon chat voudrait brûler mes livres qui disent que les chats sont violents, Alu mon chat est très gentil, il n’est pas violent sauf si je le regarde dans les yeux, il n’aime pas mes yeux, c’est logique.

Un butin de guerre (1, 2 & 3), par Tawfiq Belfadel

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Samedi, 21 Janvier 2017. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

1. Le soleil s’est déjà levé sur la ville qui sent la poudre et le sang.

Elégant comme d’habitude, le maire se dirige vers la porte de la sortie, ou de l’entrée, de sa somptueuse villa. Il s’arrête net devant la porte au moment où il voit une enveloppe blanche sur le sol. Un frisson lui traverse le dos. Il la saisit, les mains tremblantes. Elle ne contient aucune adresse. Gagné par le désir, voire le devoir de la lire, il l’ouvre avec hâte.

« Tu ne sais pas qui nous sommes, mais nous te connaissons très bien : un maire corrompu et libertin. Sachant tant de choses sur toi, nous sommes de ceux qui veulent faire régner coûte que coûte un autre ordre dans la société, celui de la charia. Nous te demandons une grande somme d’argent ; mets les liasses dans un sac que tu dois poser au seuil du cimetière de la ville cette nuit, à deux heures. Cet argent nous servira dans notre noble mission. Ne crains rien, personne ne te nuira. Mais si tu désobéis tu auras, comme beaucoup de personnes, la tête tranchée, ou le corps, que tu engraisses depuis longtemps avec l’argent illégitime, criblé de balles ; ainsi ta famille sera orpheline, et surtout, traumatisée.

P.S : pas de retard ».

Le cor, par Bruno de la Fortelle

Ecrit par Bruno de La Fortelle , le Mardi, 13 Décembre 2016. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Le cor de Soumati était fée : il hâtait l’aurore. Chaque fois qu’il en sonnait dans la nuit, l’aube approchait, d’un temps impossible à dire. Il ne devait pas en sonner plus de trois fois dans la même nuit : s’il le faisait un jour, les conséquences en seraient terribles. L’instrument n’avait cette vertu que sous les lèvres de Soumati ; pour tout autre, il n’était qu’un cor au son plus plein que les autres.

Lorsqu’à la mort de son père le génie qui protège la famille royale de Tirazin lui avait donné ce cor, Soumati avait été déçu : à quoi bon hâter l’aurore quand le danger est mortel ? S’il n’avait pas respecté la coutume, il aurait répondu au génie que l’on meurt aussi bien de jour que de nuit. Il avait néanmoins pendu le cor à sa ceinture, et le portait chaque jour, car le don du génie était l’insigne des princes de Tirazin.

Une fois, il s’en était servi : c’était une nuit qu’il avait passée à pleurer sur la tristesse de son épouse Omaloa, pour laquelle il était transporté d’amour depuis des lunes, sans qu’elle lui ait jamais manifesté autre chose qu’une courtoisie soumise. Au moment de s’enfoncer dans des heures d’une peine qui semblait le dépasser, il avait sonné du cor ; et comme un prodige, toute la ville avait vu l’aube arriver, et s’était trouvée reposée, quoique la nuit se fût interrompue à la deuxième heure.

Muscle, par Khalid El Morabethi

Ecrit par Khalid El Morabethi , le Lundi, 12 Décembre 2016. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Muscle, je tourne mes yeux dans ma tête et je vois un muscle, je vois un cœur dedans le muscle, je vois une route familière et un animal autre que moi, je vois ce qui couche en moi. Muscle, je tourne une idée dans ma tête et je vois des veines grises dans le sous-bois, assises, bavardes et qui attendaient l’intraveineuse, muscle, mon muscle, les nerfs, l’origine de la peste, l’origine d’un sentiment drôle, l’origine de la répétition, muscle, je tourne mes yeux dans ma tête, je trouve des vêtements et, dedans, je vois la lumière qui entre dans le mur de la cuisine. Muscle, mon muscle, les nerfs, muscle, il me parle, il me chuchote à l’oreille, il me fait la musique à l’oreille, il plante une graine dans mon oreille, muscle, je tourne mes yeux dans ma tête, ce n’est pas du néant et ce n’est pas non plus le silence, c’est de la trompette, muscle, ma langue est lourde, les nerfs, la trompette, l’origine de la peste, l’origine de la sécheresse, l’origine de ma première prononciation du mot « muscle », ma langue est lourde, je vois mes jambes, je sens la poussière et les nuages dans ma gorge, je sens la boue et les plumes d’oiseau dans ma gorge, je sens ma violence et les branches sèches dans ma gorge, je sens ces phrases, ses phrases dans ma gorge, muscle, je sens chaque criminel de moi, chaque battement de mon cœur quand le mot « muscle » sort de ma bouche.

Hic et Nunc, par Catherine Dutigny/Elsa

Ecrit par Catherine Dutigny/Elsa , le Mercredi, 23 Novembre 2016. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

La Toussaint et ses chrysanthèmes… Les raisons de ne pas se rendre au cimetière, il en avait des tonnes. Primo, il était athée, deuxio, les astéracées lui filaient le bourdon et des allergies respiratoires comme si ces fleurs de la mort prenaient un acompte sur son prochain trépas en gangrénant ses alvéoles. Des tonnes de raisons dans sa cervelle ; de quoi marcher courbé, la tête au niveau des genoux pour le restant de son existence. Rien qu’à lire les épitaphes sur les marbres polis, il en grimaçait de dégoût. « À mon cher époux », « À ma tendre femme », « À notre regretté père »… la nausée le guettait… Ses parents mortibus, il n’en avait plus rien à secouer. Il n’en avait jamais rien eu à secouer, sauf quand ils s’en prenaient à lui et lui crachaient à la face leur haine. Des envieux, des aigris, des rabat-joie qui lui avaient pourri la vie. Alors là oui, il avait eu des envies de meurtre, de sévices bien tordus, de tortures à petit feu. D’ailleurs le feu, tout le monde le sait, c’est purificateur ; ça nettoie tout, des dépôts sous les ongles jusqu’aux idées malsaines.