Identification

Nouvelles

Un week-end sans histoire ou l’art de ne rien raconter malgré tout

Ecrit par Alain Doucet , le Mercredi, 21 Janvier 2015. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Le grand classique du matin de week-end : café, clope et caca cool.

En attendant qu’ça passe, je relis pour une énième fois quelques poèmes de Bukowski. J’ai beau les connaître, ils m’amusent, me prennent aux tripes toujours autant. La place de Bukowski est vraiment aux chiottes, c’est là qu’on l’apprécie le mieux. Paradoxe.

Bon, qu’est-ce que je vais faire aujourd’hui ? J’ai envie de rien. Ça commence fort.

J’ai picolé, hier. Je compte bien recommencer aujourd’hui. Pendant la semaine je suis à la flotte et au caoua, c’est plus pratique pour travailler. Même mon alcoolisme est régulé, minable.

J’ai l’égo en pièces détachées, éparpillées et j’ai paumé le Vade-Mecum pour construire un bateau ou un avion.

Le Panthéon des vivants

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Jeudi, 15 Janvier 2015. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Vous êtes face à un tableau qui représente une terre et un drapeau. C’est un tableau magique. Déshabillez-vous et entrez dedans. Imaginez un Théâtre dont la dimension échappe aux yeux. Il n’y a que l’estrade et les fauteuils poussiéreux. Le toit est nu, et vous, vous pouvez voir les nuages et les mouettes. Les murs sont supprimés et vous pouvez voir clairement les cieux et les anges transportant les archives des vivants et des morts. Depuis notre venue du néant, nous sommes des millions de personnes, tous sexes et âges confondus, entassées dans cet espace existentiel, ce Panthéon de vivants, semblable à un mythe géographique.

Jadis c’était un centre des civilisations, un carrefour des différentes cultures et langues. Des années après l’Indépendance il est devenu un royaume égoïste et injuste, dirigé par un Dieu humain. Il tient le Théâtre depuis des décennies. C’est un vieux qui porte le masque d’un jeune prince charmant au sourire éternel. A vrai dire, il est mieux découvert avec son masque. Nous n’avons jamais mis les pieds hors de ce lieu. Notre Dieu répète sans cesse que nous sommes le Centre de l’Univers et que la Terre est moins petite que son masque.

Fatwa meurtrière

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Samedi, 20 Décembre 2014. , dans Nouvelles, La Une CED

 

Un père, une maman, et deux fils. Voilà ma famille. Mon père reçoit une prime de militant alors que, selon les témoignages, il n’a jamais fait la guerre. Ma mère est analphabète au front tatoué. Tabassée  souvent par mon géniteur, elle a fini par prendre les gifles pour une bénédiction. Mon frère est islamiste et imam. Il n’y a  que moi qui écris de gauche à droite, parlant une langue qu’ils prennent pour une musique et un signe de féminité.  Mon frère ne m’a jamais parlé ou regardé dans les yeux. Il est le feu, je suis la glace. Mes parents l’aiment beaucoup parce qu’il leur jure que leur place est dans le Paradis. Il leur dessine ainsi des rivières infinies  et  des châteaux lumineux. Un  jour, j’ai trouvé ma chambre en grand désordre : livres et manuscrits brulés, portraits arrachés des murs, et cette phrase accrochée à la porte «  Tu dois mourir ». Je n’ai rien dit. Le vendredi,  il  fait une fatwa pour me tuer.  Fatwa meurtrière. Après la fin de son prêche il entre dans  ma chambre, un couteau dans la main, et le nom d’Allah au bout de la langue.  Gardant mon sang  froid, je  le prie pour une discussion à bâtons rompus. Il accepte difficilement :

Un secret de chair

Ecrit par Jacques Girard , le Mercredi, 17 Décembre 2014. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

« Que dire d’une fille de vingt-cinq ans quand elle est morte? Qu’elle était belle. Et terriblement intelligente. Qu’elle aimait Mozart et Bach. Et les Beatles ». Les premières phrases de Love story d’Erich Segal.

J’aperçois la photo de Madeleine Truchon dans le journal. Elle préside un organisme qui aide les jeunes en difficultés.

Je partage avec elle un secret de chair. Un secret que j’avais enfoui en profondeur dans ma mémoire chaotique. La vue de son visage d’ange me bouleverse, me projette vingt ans en arrière avec une telle violence que j’ai un haut-le-cœur. Mon ventre se contracte. Des images de chair vive.

À cette époque, j’enseigne le français en cinquième secondaire. Première période de cette année-là. Je joue mon numéro. Voix douce, sourire agréable, petits clins d’œil. Le professeur étale tout l’arsenal des trucs dont l’objectif est d’attirer l’attention des étudiant(e)s.

Kahba sous le hijab

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Samedi, 13 Décembre 2014. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Kahba (1) se lève et quitte son matelas mouillé. C’est une jeune fille au visage innocent. Elle a passé une nuit blanche en parlant de sexe à un mec au téléphone. Faire l’amour par téléphone, grâce aux offres des sociétés de télécommunication, est un phénomène d’actualité en Algérie. Comment ? Voici un exemple : « tu es sur moi ma belle, monte et descends vite. Changeons de position. Crie fort pour m’exciter. On va finir, ouvre ta bouche… » Bref, c’est une façon de briser l’interdit social et religieux de sexe par téléphone.

Elle ne prend même pas une douche, ne change pas ses sous-vêtements que sa sœur aînée lui a légués. Une odeur suffocante s’échappe d’elle. Une chèvre humaine. Elle met son jean altéré par les multiples nettoyages, son foulard, et son hijab noir devenu marron avec le temps. Un café. Sac. « Je vais à l’université maman, j’ai des examens » dit-elle à sa mère, une femme conservatrice au front tamponné par les prières, qui a eu l’occasion de faire le pèlerinage et pleurer sur la tombe du Prophète. « Bon courage ma fille. Va sous la protection d’Allah ! »