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Nouvelles

Le dernier verre (avant le dernier)

Ecrit par Virginie Simona , le Jeudi, 21 Mai 2015. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Nous étions accoudés au comptoir d’un bar de la rue Oberkampf, et tandis que sa soixantaine d’années semblait abîmée par les verres et par la nuit, il avait parlé longuement :

La vie est une putain tu sais et Dieu… Dieu ? Certainement le plus grand maquereau jamais croisé. On arrive au monde en crevant la dalle et on repart des années plus tard, le temps d’un voyage rapide et flou, la gueule ouverte. Affamés d’un amour que l’on aurait voulu voir partout et qu’au final, on n’a trouvé nulle part… Pas même en nous : trop lâches, trop peureux, trop fragiles, trop fiers. Incapables d’avouer aux autres nos envies de caresses et de morsures, de crainte qu’ils nous rejettent à la mer, ou qu’ils en fassent une arme de destruction massive (susceptible de réduire à néant le peu d’estime qu’il nous reste). J’ai passé un temps fou à espérer que la vie me donne. Des femmes pour mon désir, des réussites pour la soif, des épaules pour mes chagrins. J’ai attendu comme un môme l’arrivée du Père-Noël. Une nuit, il a tout déposé sous le sapin, bon gars. J’étais tellement sûr de mériter que je n’ai pas pensé à remercier. Qu’importe, quelques décennies plus tard, il est passé pour tout reprendre.

Albert Camus, Cheb Banana et Chaba Ziza

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Mercredi, 20 Mai 2015. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

C’est l’été 2015. Albert Camus rentre en Algérie. Depuis des années, il essaie de mettre un nouveau visage sur le pays de sa jeunesse. Pour apprivoiser la mer qu’il aime autant que sa mère, il prend le bateau. Le voyage lui semble une éternité, vu qu’il est hâté de mettre les pieds sur la plage où son Meursault avait criblé l’Arabe, de voir ces femmes aux saveurs uniques, de déambuler, un journal à la main, sous le soleil qui donne envie de faire l’amour ou de tuer. Une miniature infinie traverse son esprit. Des nuages se bousculent dans sa direction, portant des noms d’amis et de souvenirs éternels. Il sort une feuille et grave un court texte sans nationalité. Une femme se dirige vers lui. Elle ressemble à l’amante de Meursault, dansant dans sa robe couleur d’évasion. Ses petits seins ressemblent à des pigeons figés. « Bonjour cher Camus. Je suis Algérienne. Puis-je discuter avec vous ? » Mordant toujours sa cigarette, il lui répond avec un regard coquin : « Cela n’a pas d’importance ». Camus ne change jamais ! se dit la femme. Il voit l’Algérie dans les yeux de cette colline en chair.

Portrait

Ecrit par Noémie Aulombard , le Mercredi, 06 Mai 2015. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Lorsque je te vis pour la première fois, tu paraissais plus vivante que tous ces autres visages figés, drapés dans leurs manteaux d’ennui et d’immobilité. Toi tu me regardais ; et la noblesse qu’affichait tout ton être m’a fait venir jusqu’à toi.

Une certaine élégance émanait de ton corps, vêtue de cette robe rouge faite dans une étoffe lourde et solennelle, qu’accompagnait le mauve clair d’un tissu qui semblait flotter sur ta poitrine. Elégance tacite.

Tu étais là, devant moi. Tu m’apparaissais pourtant lointaine, impalpable, comme si une frontière se dressait entre nous, nous séparant par-delà le temps et l’espace. Et cependant, j’étais attirée. J’étais poussée vers toi, comme un assoiffé est poussé vers un ruisseau qui lui rendrait son souffle et sa vie. Je t’aimai, à l’instant même où ton regard se posa sur moi. Présence frêle et précieuse, quand l’absence – une absence apathique, un silence empli d’une angoisse diffuse – régnait sur les visages de tous ceux qui t’entouraient. Interdite, je contemplais ton existence fascinante.

Les Folles Histoires de Ahlem B. (5) Résistances

Ecrit par Ahlem B. , le Mardi, 05 Mai 2015. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

C’est l’heure du goûter. J’adore ce moment où seule, enfin seule, je me délecte d’un roman accompagné d’une tasse de café crème.

Mais voilà, encore un délicieux moment de paix gâché par cette fichue sonnette ! Maudissant déjà l’intempestif, je me lève et saisis l’interphone :

– C’est qui ?

– 9rib *

– Qui 9rib ?

La voix revêche :

– 9riiiiib !

– Qui ça, 9rib ?

Le ton rogue :

– Tante Aïcha ! Ta mère est là ?

– Non.

Westbeth

Ecrit par Malik Nahassia , le Mercredi, 22 Avril 2015. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Il y avait régulièrement des « events » dans le studio de Merce Cunningham au onzième étage de Westbeth dans Bethune street. Si tu aimais la danse et que tu passais par New-York dans ces années-là, c’était un des trucs à ne pas manquer. Moi je n’aimais pas spécialement la danse, ou pas encore, mais j’aimais une danseuse. Alors ? Va pour la danse ! Elle (appelons-la Odile), Odile donc, était venue passer un an à Manhattan pour se perfectionner ; à cette époque le passage par New-York était un must pour les danseurs français et moi j’avais suivi, pas mécontent d’avoir l’occasion de venir me frotter à l’Amérike pendant que ma douce France achevait de s’étriquer dans le brouillard gris finissant du règne giscardien.

J’avais déjà eu deux ou trois occasions de jeter un œil dans les quatre cents mètres carrés du grand studio mythique, au début d’un cours, à la fin d’une classe, quand je venais accompagner ou attendre Odile qui venait y suivre, j’ai failli dire y subir, quelques cours en plus de sa formation principale dont je ne me souviens plus si c’était chez Martha Graham ou bien chez Trisha Brown, ou bien ailleurs encore.