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Nouvelles

Code islamiste de la route ou le Burqaroute, par Tawfiq Belfadel

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Lundi, 16 Octobre 2017. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Vendredi. C’est le jour sacré de la semaine. La mosquée est pleine. Aucune place pour les retardataires. Plus de mille pratiquants attendent avec impatience le discours de l’imam Wahabi. C’est un berger qui a accédé au poste d’imam grâce à un ministre de la famille. Il ne connaît que deux petites sourates avec lesquelles il fait toujours la prière collective.

Wahabi monte sur le minbar. Sa djellaba blanche, ornée de fils en or, brille de blancheur. Sa barbe de dix centimètres est embellie à moitié par le henné. Les cils soulignés de khôl, le regard aigu, il ressemble sur son minbar à un pirate désobéi par des matelots rebelles.

L’imam commence son discours. De temps en temps, il caresse sa barbe et tape avec un bâton pour réveiller les pratiquants qui bâillent. Silence inouï. Tout le monde suit attentivement.

Trois histoires échappées 1) Rue du Bac – Histoire orgueilleuse, par Patrick Abraham

Ecrit par Patrick Abraham , le Vendredi, 29 Septembre 2017. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

Je le voyais souvent dans ce café-brasserie de la rue du Bac où il venait déjeuner presque chaque midi, en terrasse s’il faisait beau, à une table près de la porte des toilettes les jours de pluie ou de froidure hivernale. Ses livres n’étaient plus lus ni régulièrement réédités. Ses éditeurs l’oubliaient. D’autres modes, d’autres enjeux étaient apparus et ce qu’il avait aimé ou combattu, ce qui avait soulevé ses enthousiasmes ou déclenché ses colères n’était plus compris par personne. Je m’explique mal : il n’avait jamais été un écrivain d’idées. Ses emportements, ses enivrements – qui avaient emporté et enivré tant de lecteurs et surtout tant de lectrices trente-cinq ou quarante ans plus tôt – n’avaient eu de réalité et d’effet que par la force de son style – par ce qu’on nommait encore le style et qui était devenu aussi étranger à l’époque, je l’avais constaté, que l’ensemble de son œuvre ou les écrivains qui avaient nourri celle-ci. Je ne lui ai jamais parlé. Peut-être aurais-je dû le faire. Peut-être l’aveu de mon admiration et, je n’hésite pas à le dire, de mon amour pour lui eût-il rendu moins humiliante sa dérive vers la décrépitude physique et la honte sociale (oui : la honte de se survivre dans l’apparence d’un vieillard plutôt malpropre, quasi obèse et à demi aveugle, changeant rarement de chemise ou de costume et se lavant aussi rarement sans doute, engendrant à la terrasse ou dans le fond de ce café des ricanements ou des mimiques méprisantes chez les autres consommateurs).

Le complexe de l’écrivain (2), par Eric Dubois

Ecrit par Eric Dubois , le Mardi, 26 Septembre 2017. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Frédéric Beigbeder, si tu me lis, je suis prisonnier des mots d’un certain poète qui s’appelle Éric Dubois, beaucoup plus âgé que moi. Et cet Éric Dubois essaie, cette fois-ci, autre chose que l’autofiction. Frédéric, écoute-moi. Mon quartier c’est Ménilmontant, la rue Oberkampf avec ses étudiants, ses bobos, ses hipsters et puis ses dealers de shit. Il y a aussi ses librairies, comme dans presque tous les quartiers de Paris. Paris c’est le rêve de tout écrivain, qui vient de province. Moi, je viens de la banlieue mais c’est tout comme. J’occupe mes journées à écrire mes piges avec mon ordinateur portable, dans des cafés silencieux où vont et viennent de jolies filles studieuses. Laure en fait partie. Elle ne se rend pas compte que du haut de mes trente ans, mon aspiration légitime à devenir un écrivain reconnu m’obsède au point que j’en perds parfois sommeil et appétit. Frédéric, mon monde est bien loin du tien mais t’as dû en passer par là, je suppose, chassant de ton esprit les slogans publicitaires que tu pondais, en créatif inspiré, et rêvasser prix littéraires et gloire pour tes premiers romans. Mon premier roman, je ne l’ai pas encore écrit, je te le dis, Éric Dubois se sert de moi comme d’une marionnette ! Et c’est difficile de s’échapper de son emprise !

Tout autre chose que la nuit (3), par Joëlle Petillot

Ecrit par Joelle Petillot , le Lundi, 25 Septembre 2017. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Troisième-premier

Une rentrée de Pâques, un avril frais, un prof absent et donc le cadeau d’une journée moins longue. Mais Louis est absent aussi, ce qui ne lui ressemble guère. Emmanuel passe chez lui en milieu d’après-midi. Il trouve la maison plongée dans un silence de moniale : Louis hospitalisé pour un début de péritonite, ses parents se trouvent à son chevet. Sa sœur lit un magazine dans la cuisine. Emmanuel se demande pourquoi elle-même n’est pas là-bas, mais ne pose pas de question.

Il remarque qu’elle n’est plus coiffée pareil ; ses cheveux raccourcis lui donnent des traits d’enfant. Elle sourit quand il lui en fait la remarque et il voit qu’elle rougit. Elle ne semble pas timide, d’ordinaire, mais au fond qu’en sait-il ? La pitié qu’il ressentait pour lui-même dévorait son regard sur les autres. Soudain, Métisse s’efface de sa tête et il regarde mieux la sœur de Louis.

Son nom ?

Confidentielle, par Clément G. Second

Ecrit par Clément G. Second , le Mardi, 19 Septembre 2017. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Tata Lily, notre grand-tante, avait beau se montrer la plus affectueusement enveloppante des Ancêtres de la famille, ses bras nous bercer dans sa voluptueuse corpulence, ses lèvres pourtant aussi poilues que celles des autres tantes ne jamais picoter nos joues lorsqu’elle nous embrassait, la douceur de son visage rendre irrésistible le moindre de ses désirs ; Camille et moi finîmes par nous accorder à la trouver insupportable sur le chapitre des courses dans la ville haute.

Chaque matin, éveillés de bonne heure dans la chambre-dortoir où les croisillons de la fenêtre sans persiennes tamisaient mal la première entrée du jour, nous nous levions en silence parmi nos cadets endormis et filions sur la terrasse puis jusqu’à la cuisine. Tata Lily, comme le rapportait sa légende confirmée discrètement par nos parents, devait avoir eu le temps dès avant l’aurore de prendre son bain de mer dissimulée nue derrière les rochers non loin de la Marine puis de nous préparer le petit-déjeuner. Après le rite copieux des baisers tendres ponctués de mèches encore mouillées, nous pouvions tremper à loisir ses tartines à l’huile d’olive dans un succulent chocolat de son secret. La table débarrassée, nous nous glissions tant bien que mal entre de nouvelles salves de baisers pour nous adonner à la contemplation de la mer depuis le muret de la terrasse tout en esquissant les possibles de notre journée enfantine.