Identification

Nouvelles

Des néons et des hommes

Ecrit par Virginie Simona , le Jeudi, 26 Mars 2015. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

L-O-L-A, deux syllabes enfantines que la langue fait claquer sous le palais, quatre lettres pleines en somme de promesses à tenir. C’est le nom de scène qu’elle avait choisi en 1994 pour son baptême du feu sur le trottoir parisien, elle venait de fêter ses 26 ans.

Vingt ans plus tard, Lola tapinait toujours devant un immeuble fissuré par la réputation du quartier Saint-Denis, décrépi par le temps qui finissait toujours par passer et mourir.

Ses bas-résilles et ses perruques blondes officiaient la journée principalement. Il fallait que la lumière du dehors, jaune ou grise, puisse l’envelopper encore. Elle partageait le bitume avec les joueurs de bonneteau, les restaurateurs chinois et quelques filles qui étaient attachées – par le fric, la drogue ou des passeports – aux quatre murs de leurs chambres de passe. Et tant pis si les couples des immeubles voisins restaient persuadés que ce taillage de pipes à leurs portes dévalorisait leur pierre de taille. Tant pis pour ceux qui préféreraient voir pousser des arbres plutôt que des préservatifs en bas de chez eux.

Puis-je ?

Ecrit par Jacques Girard , le Samedi, 21 Mars 2015. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

À Daniel Boivin, journaliste et écrivain, qui m’a « soufflé à l’oreille » cette histoire.

 

Loin de moi, j’existe en moi

Hors de qui je suis,

L’ombre et le mouvement en quoi je consiste (Fernando Pessoa, Fragments d’un voyage immobile)

 

Le voisin de siège cuve son vin dans l’autobus. Impossible de changer de siège : tous occupés. Moi qui aime lire ou écrire pendant le trajet entre Québec et Roberval. Irréalisable. À défaut, j’aurais, comme plusieurs voyageurs, fermé les yeux. Autre incapacité. J’ai sollicité le sens civique de mon compagnon de banquette.

– Monsieur, pourriez-vous, s’il vous plaît, cesser de ronfler ou, si possible, respirer en direction de la vitre ? lui demandé-je en tapotant son épaule dans l’espoir de le tirer de son profond engourdissement.

Les Folles Histoires de Ahlem B. (3) Les Bijoux Indiscrets*

Ecrit par Ahlem B. , le Mercredi, 18 Mars 2015. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Aujourd’hui ma mère s’est réveillée dans une sacrée forme et moi quand elle se réveille dans une sacrée forme comme ça, avec des airs inquiétants de mère formidable, je sais que cette journée elle est foutue. Et ça a pas manqué.

Aujourd’hui c’est la fête.

Donc, en ce matin qui revêt encore les stigmates de l’aurore, je suis tirée du lit frottée brossée parfumée endimanchée jusqu’à ressembler à une de ces fillettes modèles de la Comtesse de Ségur. Puis trimballée comme une image pour la gigantesque tournée familiale auprès de proches qu’ont plus rien de proche du tout. Je jette un œil dans la glace avant de sortir : j’ai l’air d’une bonne fille.

Bonne fille, mon cul. Comme si on pouvait être aussi simplement bonne ou mauvaise. Comme si les choses étaient si simples. Ça me tue.

Bref. Ce que je voulais vous raconter. On arrive chez cette  tante vieille comme le monde, elle m’accueille à franches coudées d’exclamations et d’embrassades et de métaphores.

Chemin de bois près des cabanes - Trois variations sur une plage

Ecrit par Clément G. Second , le Mardi, 17 Mars 2015. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

À Olivier Rouquette, pour sa photo

Chemin de bois près des cabanes

Trois variations sur une plage

Mini-nouvelles de 150 mots

 

1

La nuit est tombée sur la plage. C’est le début de l’automne, il fait à peine frais. Le long des cabanes closes le chemin de planches est désert. Il a plu ; la lune qui joue avec les nuages projette ses reflets changeants sur le bois. Une silhouette frêle mais décidée s’approche. Une adolescente. S’étant assurée d’être seule, elle se déchausse et danse sur les planches. Danse on ne sait quoi. Elle danse de tout son corps, de tous ses gestes, de toute sa joie. Elle semble faire offrande du mouvement qui l’anime. La mer un peu plus loin, en ressac au pied des galets, rêve tout bas. La jeune fille danse. Le vent se rapproche, veut l’entourer ; elle s’en dégage. Elle danse. Aux balcons du ciel, des étoiles penchées lui lancent des clignotements. Elle danse encore longtemps, longtemps. À la fin, sa révérence rencontre l’assentiment recueilli du silence.

Le jardin de maman Emma

Ecrit par Jean Bogdelin , le Samedi, 14 Mars 2015. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

Maman Emma ? Je devrais plutôt dire grand’ tante, mais j’ai perdu ma mère en venant au monde, et c’est elle qui m’a élevé. Elle était déjà à ce moment-là veuve sans enfant depuis longtemps. Elle me parlait souvent de grand-oncle Gustave que je n’ai pas connu. Parfois les larmes lui venaient, lorsqu’elle regardait, en me racontant certaines anecdotes, les deux mirabelliers visibles de la fenêtre de sa chambre, lorsqu’ils étaient en fleurs et plus encore quand les branches ployaient sous le poids des fruits.

– Celui de droite, disait-elle, c’est Gustave qui l’avait planté, puis lorsqu’il était tombé malade, il s’était dépêché de planter l’autre, exprès pour moi. De peur de ne pas voir avec le temps qui lui était désormais compté s’entrelacer leurs branches, il m’avait plantée vraiment près de lui. Il guettait ensuite l’enchevêtrement que ça allait faire. Quel résultat ! On ne savait plus à certains endroits à quel arbre appartenaient les fleurs comme les fruits.

Je me rappelle, tout jeune, l’avoir interrogée un été où toute la famille était réunie dans le jardin : Et les racines aussi, maman Emma ? Elle m’a pris dans ses bras, et j’ai senti l’étreinte si forte que j’ai poussé un petit cri. Chut ! implorait-elle le doigt sur la bouche, sous le regard des autres. J’ai compris cet été-là qu’ils n’étaient pas dans la confidence. Gustave, me chuchotait-elle, quel bonheur ça lui aurait fait de t’entendre ainsi.