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Nouvelles

L’homme qui parlait aux oiseaux (Nouvelle inédite)

Ecrit par Daniel Leduc , le Mardi, 14 Octobre 2014. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Le vieux Wardell est assis sur la souche d’un chêne qu’il n’a pas connu. Pourtant, sur ce flanc du Plateau, il en connait des chênes. Cela fait plus de quarante ans qu’il vit ici, plus de quarante années où les mêmes nuages apparents surplombent la forêt, où la même fougue, la même lenteur agitent les ramures.

Et là comme chaque jour, comme une éternité peut-être, il parle aux oiseaux.

Les oiseaux, il ne les nomme pas. Seulement leur chant les désigne comme ceci, comme cela, ou comme autre chose.

D’abord sa vue, usée par la lumière, ne lui permet plus d’identifier les formes ; et puis les oiseaux, il n’a jamais su les reconnaître. Seulement les aimer.

Dès l’enfance, près de Montgomery, en Alabama, il sifflait comme un merle, disait son vieux père. Sa mère renchérissait en l’appelant Tilut’, deux des sons qui sortent de la gorge du passereau.

Sisyphe en Algérie

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Vendredi, 10 Octobre 2014. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Je suis face à la mer. Un carré de la Méditerranée. Médi-tyrannie. Elle est calme comme ce monde avant la naissance des montagnes. Il fait chaud. Trop.

Je suis brun, presque basané, et donc le produit dérivé de la peau noire. Je commence à enlever mes sandales de caoutchouc, puis mes vêtements et mes sous-vêtements salis par mes pensées nocturnes. Je suis nu. Je dépose par terre le fardeau de mes ancêtres que je porte sur mon dos depuis que je suis né et que j’ai rempli un vide dans l’existence. Pourquoi on naît, si on meurt après ? Je fais du tout un amas, une sorte de montagne en papier. Debout sur le rocher, nu, je suis prêt à sauter. Je ne porte rien sur moi, ni passeport, ni sac à dos, ni provisions, ni une langue.

Mes chaussures, mes vêtements, et mes ancêtres tendent la main tentant de me retenir par les pieds. En vain. Je lève le bras pour leur dire au-revoir, peut-être adieu, et je saute dans l’eau, tête la première.

Les Portes (4 et fin)

Ecrit par Ahmed Yahia Messaoud , le Mardi, 07 Octobre 2014. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

IV

 

Dans l’angle, le vieux taciturne m’attendait. Moi, j’ignorais jusqu’à son existence. De l’étroite ouverture dans le mur, il observait le propre désert. Il attendait la lune. Lui savait, et moi je ne pouvais penser cet endroit tel qu’il était vraiment conçu.

Mon esprit s’attardait sur ce qu’il a osé connaître, s’accrochant à un détail, à un instant connu. Je me constatais :

J’ai fui ce moment, où les bien-portants bavardaient le malaise, et les malheureux louaient le bien-être. Ce moment où le riche méditait la pauvreté, quand le pauvre lui comptait ses fortunes. Cet instant où celui qui ignorait ce que le manque, s’appropriait la misère, pour monter des spectacles télévisés. S’emparant du misérable comme comédien.

Statue (partie 3)

Ecrit par Noémie Aulombard , le Vendredi, 12 Septembre 2014. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

-IV-


Un brin de soleil tombe sur ma peau froide et immobile. Je le sens réchauffer toute ma chair de pierre. C’est une sensation agréable et reposante. Cette nuit, je n’ai pas dormi. Le sommeil d’une statue est parfois douloureux ; mes membres souffrent du silence qui leur est imposé. L’écho de mes pensées m’apaise, se dressant face à ce silence, qui me taraude de toutes parts.

Il est tôt le matin, et pourtant, je reçois de la visite. Un homme, jeune d’une vingtaine d’années, s’avance vers moi, parcourt du regard le chemin sinueux de ma chair et plonge ses yeux dans les miens, inspectant chaque parcelle de mon âme et de mon corps. Face à lui, je le vois et tout son être m’appartient. Mutuellement, nous nous emparons de nos images. Un dialogue muet s’installe alors entre lui et moi. Dans le miroir de nos regards, des reflets s’affichent et nous nous saisissons.

La Bienvenue

Ecrit par Marcel Alalof , le Mercredi, 10 Septembre 2014. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

J’avance dans la rue principale, au sol de terre ocre jaune séché par le soleil, limitée de part et d’autre par de vieilles maisons de bois d’égale hauteur. Le ciel est bleu, bleu ! J’ai l’impression de me regarder dans les yeux. N’étaient les inscriptions en français, on se croirait au Far-West. J’arrive devant le café, qui fait également teinturerie, à la façade écrasée par le soleil, dont l’auvent de toile installé à l’entrée plonge la salle dans la pénombre. À douze heures, il est encore trop tôt. Le café est désert. Je suis pris par la fraîcheur, dispensée par le ventilateur de plafond et peut-être par un climatiseur caché, qui me met immédiatement en sueur. Je m’essuie le front machinalement, avec le jean que je porte sur mon bras droit replié. L’odeur de tabac froid trouble mes narines. Dans le fond, est aménagé une sorte d’échoppe, d’annexe, qui tient lieu de teinturerie. Je remets le jean à la patronne, blonde d’une quarantaine d’années, au visage gonflé par l’alcool et l’insomnie, mais à l’œil goguenard. Ici, on paie d’avance. J’imagine que lorsqu’elle n’y trouve pas son compte, sa face doit se transformer en vision de cauchemar. Je dois repasser dans deux semaines, après le repassage.