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Nouvelles

À la recherche de Dieu et du miel

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Lundi, 24 Novembre 2014. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Pour la première fois, je mets les pieds sur le sol de la France dont je pratique la langue et déguste le vin. D’ailleurs, je n’ai jamais quitté mon pays. Je suis un arbre dont les racines sont attachées aux branches, un jeune homme assombri par le noir de mon Algérie.

Dans mon cabas : du tabac, une chicha (narguilé), et des livres. Sur mon dos : de la solitude et de l’amertume née en moi parce que mon père est né après l’Indépendance. J’arrive sur Paris que je n’ai connu que par la lecture. Paris est une femme libre mais encore vierge et séduisante. J’ai le vertige tel Raskolnikov après son crime. Le bruit des engins et le son de la rapidité se mêlent dans ma tête solitaire. Chose étonnante : ici les femmes sont moins nues que chez nous où des femmes portent des minijupes et des collants translucides en plein hiver.

J’entre dans un café. Je trébuche sur les marches. Ma tête est devenue une boite de Pandore. Je veux quitter vite cette terre : à cet instant, la modernité me semble une imposture. Je commande un café. Je sors un roman que je lis pour la deuxième fois : Au pays de Tahar Ben Jelloun. Je déteste le personnage de ce roman qui s’accrochait tellement à l’avenir qu’il avait oublié de vivre, perdant ainsi le sens de son être qu’il avait construit depuis des années en France. La vie est comme un briquet que je perds quelques heures après son achat. Des nuages de cotons.

Lunaire

Ecrit par Shehyn Merzougui , le Vendredi, 14 Novembre 2014. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Le carreau de la fenêtre entoure ce croissant de lune. Cette lune ; j’éprouve tellement le besoin de la dire, de l’encadrer à mon tour dans ce contour blanc. C’est le coucher du soleil, des reflets orangers flottent au-dessus des arbres et cette lune qui se déguise en croissant et qui semble ajouter un air oriental au spectacle. Allez savoir pourquoi ? Les feuilles dansent et les miennes les accompagnent. Ses quartiers dans le ciel, la lune semble prendre son envol. J’ai l’impression de la dessiner, de l’écrire, de l’avoir contée oh combien de fois, mille et une fois pour être exacte. Mes plus belles histoires m’ont été révélées quand elle était pleine, je me sens comme happée vers elle.

Tout me parle dans un silence à en réveiller les morts. J’aimerais tant prendre le temps de questionner ce tout qui ne cesse de dire et de redire mais il me faut trouver la question. Ne pas avoir la question l’empêchera de me laisser la parole sauve. Ne reste plus que ce reflet que je voudrais tant bannir de mon miroir, plus que les ombres de cette étoile qui s’est abattue sur nous. Je vous en supplie, demandez aux tabbaline de faire retentir leurs derboukas, laissez-moi être emportée par ce son muet qui me fera redevenir trace. Lui, vous ne le connaissez pas, je le trouvais si beau, si libre mais tellement creux à l’intérieur, le vide l’avait bientôt entièrement rempli, englouti.

L’école m’a tuer

Ecrit par Myriam Ould-Hamouda (Maestitia) , le Jeudi, 13 Novembre 2014. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

(c’est l’histoire d’une déclaration d’amour qui perd pied)

 

On s’était promis de ne jamais se faire payer le prix de l’amour qu’on se portait. Mais les promesses, même gravées sur un banc à la pointe du canif, y’a toujours un cul qui finit par s’assoir dessus. Les promesses ne volent jamais plus loin qu’un il était une fois, et quand le réveil sonne il est déjà l’heure de reprendre le chemin de l’école. Se lever le mercredi matin, faire le chemin à pieds qu’il pleuve qu’il neige que le soleil tape trop fort, ça nous a jamais tués. L’école n’a jamais eu besoin d’aide pour avoir notre peau. Son problème, c’est pas le rythme, c’est la mélodie. Une complainte d’adultes qui soupirent en répondant à des questions qu’on ne s’est jamais posées ; quand on chante faux, on réserve ça à la salle de bain – c’est la moindre des politesses. La même, d’ailleurs, qu’elle glissait dans notre soupe froide tous les midis dans cette cantine qui sentait toujours mauvais, même les jours de frites.

L’homme qui parlait aux oiseaux (Nouvelle inédite)

Ecrit par Daniel Leduc , le Mardi, 14 Octobre 2014. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Le vieux Wardell est assis sur la souche d’un chêne qu’il n’a pas connu. Pourtant, sur ce flanc du Plateau, il en connait des chênes. Cela fait plus de quarante ans qu’il vit ici, plus de quarante années où les mêmes nuages apparents surplombent la forêt, où la même fougue, la même lenteur agitent les ramures.

Et là comme chaque jour, comme une éternité peut-être, il parle aux oiseaux.

Les oiseaux, il ne les nomme pas. Seulement leur chant les désigne comme ceci, comme cela, ou comme autre chose.

D’abord sa vue, usée par la lumière, ne lui permet plus d’identifier les formes ; et puis les oiseaux, il n’a jamais su les reconnaître. Seulement les aimer.

Dès l’enfance, près de Montgomery, en Alabama, il sifflait comme un merle, disait son vieux père. Sa mère renchérissait en l’appelant Tilut’, deux des sons qui sortent de la gorge du passereau.

Sisyphe en Algérie

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Vendredi, 10 Octobre 2014. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Je suis face à la mer. Un carré de la Méditerranée. Médi-tyrannie. Elle est calme comme ce monde avant la naissance des montagnes. Il fait chaud. Trop.

Je suis brun, presque basané, et donc le produit dérivé de la peau noire. Je commence à enlever mes sandales de caoutchouc, puis mes vêtements et mes sous-vêtements salis par mes pensées nocturnes. Je suis nu. Je dépose par terre le fardeau de mes ancêtres que je porte sur mon dos depuis que je suis né et que j’ai rempli un vide dans l’existence. Pourquoi on naît, si on meurt après ? Je fais du tout un amas, une sorte de montagne en papier. Debout sur le rocher, nu, je suis prêt à sauter. Je ne porte rien sur moi, ni passeport, ni sac à dos, ni provisions, ni une langue.

Mes chaussures, mes vêtements, et mes ancêtres tendent la main tentant de me retenir par les pieds. En vain. Je lève le bras pour leur dire au-revoir, peut-être adieu, et je saute dans l’eau, tête la première.