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Nouvelles

La chasse à l’insolite

Ecrit par Mbarek Housni , le Vendredi, 17 Avril 2015. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

 

Je suis photographe et je vadrouille tout le temps à la recherche de scènes susceptibles d’être insolites. Lorsqu’elles se présentent, une forte excitation m’envahit et je fais tout pour ne pas les rater. Mes yeux, mes doigts et tout mon corps ne font alors qu’un. Je me transforme en une machine qui capte des photos avec la frénésie d’un possédé pris dans une bulle qui se dissipe par la suite. En général, je me sens délivré, comme après avoir pris un bain.

Un jour, une de ces situations inopinées se manifesta devant moi à la suite d’un concours de circonstances, dans l’allée d’un petit square. Un coin paisible et accueillant, niché entre deux ruelles, juste après le quai de Béthune. On était au mois de novembre et il faisait froid. Le ciel était bas jetant sur le monde les ombres doucereuses d’un automne paisible. Seuls de légers remous de feuilles qui jonchaient la terre brisaient cette quiétude.

Les Folles Histoires de Ahlem B. (4) La Blanche

Ecrit par Ahlem B. , le Jeudi, 16 Avril 2015. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Mes pieds foulent le boulevard qui allonge sa grise mine et déroule sa pagaille : badauds mendiants ménagères gardiens vendeurs et charrettes pullulent dans un bruyant désordre. Autour, les voitures fument les conducteurs fulminent les motos se faufilent tandis qu’un malheureux policier tente de calmer l’agitation par de vaines gesticulations et des sifflets enragés.

Bon c’est pas glorieux mais c’est ça ma balade. Un sacré bordel.

Où se balader à Casa ? Des lieux publics ? Tu parles. Au mieux pour t’aérer l’esprit, tu longes-montes-descends-relonges-et-rebelotte les grands boulevards.

Je suis près du feu rouge maintenant. Des mendiants planqués derrière un arbre sont en alerte : c’est rouge ! Aussitôt une femme plante son bébé famélique sous le nez d’un conducteur qui détourne la tête puis vite monte sa vitre, un éclopé aplatit son moignon sur le pare-brise d’un automobiliste écœuré qui fait mine de ne pas l’être et des gamins tentent avec humour puis avec insistance de fourguer des chewing-gums contre un billet de foot.

La rébellion

Ecrit par Valérie Debieux , le Mardi, 14 Avril 2015. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Jane Eyre était fatiguée par le destin que lui avait assigné Charlotte Brontë. Tout de même. Pourquoi attendre aussi longtemps M. Rochester ? L’amour, d’accord. Mais il ne faut tout de même pas exagérer ! Trop, c’est trop. Comme si cela ne lui suffisait pas d’être orpheline et ce, sans compter toutes ces années passées à l’internat de Lowood ! Jane estima qu’elle avait fait preuve de suffisamment de patience jusque-là. Elle décida alors de faire une farce à Charlotte. Celle de disparaître de son livre. Envolée Jane Eyre. Disparue. Jane Eyre donna ainsi son congé à M. Rochester. Il n’aurait qu’à se débrouiller avec sa femme aliénée, vivant cachée dans les étages de Thornfield-Hall, gardée par la fidèle Grace Pool.

Jane décida ensuite d’aller faire un tour chez Oliver Twist. Elle en avait un peu marre de sa vie morne aux côtés d’un homme dont elle n’avait plus rien à espérer. Elle préféra entrer dans la bande de son pote Oliver. Elle était certaine que son expérience pourrait l’enrichir.

Le tunnel

Ecrit par Noémie Aulombard , le Mardi, 31 Mars 2015. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

Mon avenir s’est perdu dans les méandres de l’angoisse ; et pourtant, je veux ma liberté. Le néant touche tout mon corps, de sa main invisible. Je sens son souffle sur la surface de ma peau. Je vais disparaître bientôt. Mes désirs étaient trop grands. Tout mon être porte son propre deuil. J’entends la vulnérabilité de mon corps résonner de tous côtés, ce corps qui a voulu échapper à sa condition. Bientôt, le sursis tombera sur mon être trop épris de liberté.

On m’a enfermée depuis longtemps. J’ai eu comme dessein de m’échapper ; alors je prépare finement mon évasion. Au début, je la rêvais. Le fantasme vaporeux de ma liberté retrouvée a pris enfin corps et esprit. Il est devenu réalité du désir. J’avance vers la sortie avec obstination.

Mais dans cette réalité, l’angoisse m’a rattrapée. A quoi sert encore de marcher ou de courir ? A quoi servent mon visage et mes mains ? Quel est le sens de cet ordre que j’essaye de faire couler en mon esprit ? A quoi riment tous les mots que je prononce et tous les souvenirs qui me font exister ? Maintenant que la sensation de m’anéantir a surgi, tout n’est que pâleur et impressions amorties. Je suis comme dans un rêve, un mauvais rêve, un rêve où je ne suis pas sûre d’exister. Ronde de réminiscences répétitives, qui usent la main qu’elles agrippent. L’étreinte de l’angoisse est forte, d’une implacable signifiance.

Des néons et des hommes

Ecrit par Virginie Simona , le Jeudi, 26 Mars 2015. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

L-O-L-A, deux syllabes enfantines que la langue fait claquer sous le palais, quatre lettres pleines en somme de promesses à tenir. C’est le nom de scène qu’elle avait choisi en 1994 pour son baptême du feu sur le trottoir parisien, elle venait de fêter ses 26 ans.

Vingt ans plus tard, Lola tapinait toujours devant un immeuble fissuré par la réputation du quartier Saint-Denis, décrépi par le temps qui finissait toujours par passer et mourir.

Ses bas-résilles et ses perruques blondes officiaient la journée principalement. Il fallait que la lumière du dehors, jaune ou grise, puisse l’envelopper encore. Elle partageait le bitume avec les joueurs de bonneteau, les restaurateurs chinois et quelques filles qui étaient attachées – par le fric, la drogue ou des passeports – aux quatre murs de leurs chambres de passe. Et tant pis si les couples des immeubles voisins restaient persuadés que ce taillage de pipes à leurs portes dévalorisait leur pierre de taille. Tant pis pour ceux qui préféreraient voir pousser des arbres plutôt que des préservatifs en bas de chez eux.