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Nouvelles

Ad libitum (1/3) (par Isabelle Morino)

Ecrit par Isabelle Morino , le Mercredi, 25 Août 2021. , dans Nouvelles, Ecriture, Ecrits suivis, La Une CED

 

Le désir. Le mystère de sa course. A quel moment vient-il à la conscience ? Quel déclencheur l’installe dans les boursouflures de nos cerveaux pour y devenir tension et tourment ? Le point d’équilibre atteint, la satisfaction nourrie, quelle pente choisir ensuite ? Je vois d’ici un Oscar Wilde goguenard qui se pencherait sur mon cas et deviserait sur ce qui nous condamne pareillement : ne pas obtenir ce que l’on désire et l’obtenir, deux issues tragiques à nos existences.

Être exaucé, hélas ! C’est bien l’objet de mon désespoir ce soir et il faudra bien pourtant que je vienne à bout de ce déchirement. Je ne parle pas de simples revendications salariales ou du souhait désabusé de détenir les numéros gagnants du tirage du loto. Non. D’ailleurs, ces requêtes aboutissent-elles jamais ? Ce n’est pas l’une de ces voies ordinaires que je m’apprête à te confier, Journal. Et c’est bien l’extraordinaire de la situation qui me plonge dans une telle angoisse, sans confident pour me guider, à part toi, qui recueilles mes pensées intimes.

Tiramisu (par Jeanne Ferron-Veillard)

Ecrit par Sandrine Ferron-Veillard , le Mardi, 15 Décembre 2020. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Cher ami,

Je réponds d’emblée à ton souhait, je m’en réjouis. Je t’apporterai le dessert. Un dessert. En réponse aussi à ta précédente invitation, ce dîner que nous avions volé aux circonstances. Tu avais si bien cuisiné ! Et ton tiramisu était exquis. Son onctuosité. La génoise et les grains de café dans la crème, un pied de nez assurément. Ce n’était plus un tiramisu, avais-je rétorqué, et qu’importe ! Nous avions trinqué à tout ce qui se transforme, ne se crée point, se transmute. Nous nous étions régalés. Nous avions bu, presque rien. Un Crozes-Hermitage 2011. De 2011 à 2020. Trois verres chacun qui me demandèrent une attention accrue à vélo. Par chance, nous vivons à un kilomètre l’un de l’autre, là notre distance. Notre respectable insouciance. Nos dîners tantôt chez l’un tantôt chez l’autre, toujours inédits, toujours différents, celui-ci et le nôtre. Nos deux intimités diluées ou dissoutes par une pandémie. L’univers entre nous.

Princesse de Windsor et Méphisto fait d’aise (par Jean-Paul Gavard-Perret)

Ecrit par Jean-Paul Gavard-Perret , le Mardi, 24 Novembre 2020. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

Aux négateurs de percolateurs, aux mangeurs de l’eusses-tu cru, aux retournés des aisselles, aux barrés d’ocre noir, aux adeptes des cuillères à spatule j’adresse mon stupre et mon levain. Je pleure par les pieds les offrandes du cœur. J’offre mon squelette au rabbin à chaussettes, au pope cornu, au curé de La Roche sur Foron. Pas de religion, de doctrine, de vierge ou de putain. Je suis mon corps de brute dont la sexualité va de dehors au dedans. Fini la pose, haro superflu. Ma mémoire c’est du sexe. D’enfant mâle, rond, sans rudesse plein de mépris pour moi-même, Foutriquet me dis-je et me dois-je à ma promise et faire de ma Windsor (80 ans au compteur et à un vu de seins cinq de plus) une tristesse où une fois de plus je décharge mon outil de jardiner. Ma chasse n’est d’aucun chant, n’est tombé d’aucun mystère, ma châsse c’est du sexe. Larmes et hoquet font monter le thermomètre. A deux nous serons une fois de plus vieux tigres de guère, oiseaux bécasses, poissons voraces amoureux des étoiles, hirondelles basses (quand repassent les cavalières), cygnes au trognon blanc de plume. De ma tête le cerveau glissa dans la culotte de ladite lady viande à piton. Exode, exode. L’honorer de tant de vilaines pensées qui finissent en boulemimines jusqu’à ton appareil à boyau. Pantins nous sommes, pantins nous resterons, adorateurs du rut en faisant glisser mon brandi dans ta hure. Morue et maquereau gloire aux nuées, gare aux écailles. Allons-y du croupion et du reste. A foison dans ta toison pour une ablumition à toute allumure.

Mon chien Ischia (par Sandrine Ferron-Veillard)

Ecrit par Sandrine Ferron-Veillard , le Jeudi, 05 Novembre 2020. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Les mouettes et leur application à flotter. L’effort sans contrainte. Je les observe en boucle, tel un traitement renouvelé contre l’anxiété. Reines de la manœuvre et du matelotage. Elles m’apaisent. Le bec devant, la proue légèrement pointée vers les flots. Les pattes alignées, ajustées sous la queue, toutes voiles serrées. Portées par les ascendants. Au-dessus de moi. Le sens du jeu ou le sens du vent. Elles suivent le bateau qui me ramène à Ischia.

L’éventualité d’une nourriture.

L’une d’elles s’est posée sur les aussières enroulées. Le déplacement au repos. Les autres plongent à toute vitesse, et je contemple, depuis le gaillard d’arrière, les orbes que créent leur chute. Et l’étrave qui baratte la mer. Le tangage et l’écume des sols prêts à rompre. Naples aspirée par les moteurs du bateau. Le bateau et l’amer dans la gorge. J’ai le mal de mer dans les tripes. Le ventre blanc entre Naples et Ischia. Je peux presque tendre le bras et saisir leur ventre rond.

Ghâts, images, durée - Histoire furtive (Par Patrick Abraham)

, le Vendredi, 23 Octobre 2020. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

A la mémoire d’Alain Daniélou

 

Sur les ghâts d’une rivière sacrée, à Bénarès, ailleurs ou dans un songe, des jeunes filles en sari, timides, entrent dans l’eau : deux polissons en haillons les observent, dissimulés derrière une vache, une main dans leur short rapiécé. Des pèlerins récitent les prières auspicieuses en commençant leurs ablutions. Plus bas, on se lave les dents, on lessive, on se rince, on barbote. Des déchets sacrificiels flottassent. Des barques circulent, s’arriment, s’éloignent.

Un businessman, son bain rituel achevé, tapote avec concentration sur son ordinateur portable, lorgné par une mendiante persévérante. Un gras gourou enseigne à un auditoire circonspect les subtilités du détachement. Sous une tente, assis en tailleur devant un lingam arrosé de beurre clarifié, des sâdhus vêtus d’orange, le front marqué de cendre, âgés de deux cent soixante ans peut-être comme Trailanga Swami, psalmodient : si je les regarde, me voient-ils ?