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Nouvelles brésiliennes (III) - Hector Bisi, Les paons albinos boivent du champagne

, le Vendredi, 07 Décembre 2018. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Pete Doherty descend du black cab à Tite Street avec ce style mou-titubant qui ne permet jamais de savoir s’il est ivre ou à moitié et il se rend dans un sous-sol où le doorman est en soutane violette et confirme son nom sur la liste. Oh Mr Doherty, notre seul invité de la soirée. Il est rare que nous ayons cet honneur. C’est un Borsalino ?, j’aime les chapeaux de votre phase Libertines, enjoy your night, et Pete Doherty entre par un tunnel rouge où les murs sont couverts d’une flopée de selfies tous encadrés, Whatahell is this ? Attends, celui-là c’est pas Oscar Wilde ?, bordel, comme il est jeune sur cette photo, et il y a une lumière rouge à la fin du tunnel et des mecs avec des manteaux en fourrure par-dessus leur costume Paul Smith ou Gareth Pugh ou McQueen ou Saint-Laurent ou Gucci voire Saville Row, Ah non, encore un de ces clubs anglais ennuyeux à mourir, j’espère qu’il y a quelque chose de bon à boire au moins, et le salon est décoré avec des sièges Chesterfield cliché des lambris cliché et des étagères cliché prouvant que l’Angleterre victorienne n’était pas un pays mais une bibliothèque monster, On gèle, la clim est à zéro ?, où est donc ce putain de serveur ?, et Pete-Doherty-Esquimau titube en direction de types qui sont debout au milieu de la grande pièce et qui ont tous ce bronzage crevettesque d’anglais en liberté sur la plage et voilà qu’arrive la crevette en chef,

Nouvelles brésiliennes (II) - Hector Bisi Où dorment les trains ?

, le Vendredi, 30 Novembre 2018. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Hector Bisi

Où dorment les trains ? (2)

 

À Julio Cortázar.

Le souterrain est la vie après la vie.

Un corps par terre, un corps par terre dans un wagon de métro, un corps par terre dans un wagon de métro et une femme qui le regarde, Are you OK ?, le corps par terre c’est moi et fais-moi le plaisir d’enlever de mon visage la lumière de ton téléphone portable putain, on ne peut plus se réveiller en paix après une bonne cuite, attends, excuse-moi, on se connaît, non ?, c’est pas possible, 1990 métro Green Park c’est ça ?, ça me revient, je t’ai vue sur le quai et je suis entré dans le wagon, je revenais du chantier de construction avec une chemise moitié blanche moitié bleu marine que mon ami d’enfance anglais m’avait prêtée, ingénieur tout juste diplômé qui travaillait comme manœuvre dans un chantier à London, family chocked haha, c’est toiiii putain t’as pas changé,

Nouvelles brésiliennes (I) - Rafael Mendes, Amnistie (traduction Stéphane Chao)

, le Vendredi, 23 Novembre 2018. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

Pleins d’appréhension, nous regardions le journal télévisé, un après-midi de septembre 1979. À côté de moi sur le canapé, Angela me tenait la main, en tremblant un peu. Le silence pesait dans la salle à manger, comme si ce silence devait précéder le cri que nous pousserions à l’unisson, un hurlement motivé par la bonne nouvelle qui viendrait de la télévision, croyions-nous.

À l’écran, le reporter désignait un avion posé sur la piste de l’aéroport Santos Dumont. Les passagers débarquaient, heureux d’être de retour au Brésil après des années d’exil. Artistes et politiciens, certains célèbres, d’autres non, mais tous avec la même pensée, la même cause à défendre. Nous fixions l’image déformée de l’appareil dans l’espoir de reconnaître, parmi la foule des passagers, le fils que nous n’avions pas vu depuis bien longtemps.

Lorsque le gouvernement avait décrété l’amnistie pour les prisonniers et les exilés politiques, Angela s’était déjà habituée à l’absence de Paulo. Elle ne s’asseyait plus sur son lit, elle n’embrassait plus son oreiller en pensant toute seule à quelque chose d’indicible, à quelque chose qu’elle ne révèlerait jamais. Elle ne s’irritait plus à tout propos, comme elle le faisait juste après ma dispute avec notre fils. Le jour où l’on a appris à la télé le retour des exilés, elle s’était accommodée de l’état de chose, mais ne l’avait jamais accepté, jamais compris.

Roulez Jeunesse !, par Charles Duttine

Ecrit par Charles Duttine , le Mercredi, 04 Juillet 2018. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

 

(Où il est question de Marcel Duchamp, du col de la Croix Morand et du Tour de France…)

 

La foule dense, vive, bariolée semblait agitée d’étranges vagues. On aurait dit des convulsions presque maladives. Les plans d’ensemble qu’offrait l’écran de télévision suivaient cette masse en mouvement. Elle ressemblait à un curieux animal, une énorme couleuvre qui épousait les courbes de la route et, comme les anneaux d’un serpent, elle ondulait, cette foule. Au fur et à mesure que les cyclistes approchaient du sommet, vu de haut et des hélicoptères qui suivaient la course, la frénésie houleuse des spectateurs était perceptible.

La statue des amoureux, par Tawfiq Belfadel

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Mardi, 03 Juillet 2018. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

Dans un pays d'Asie, il y a une plage fascinante. Unique. Les touristes viennent des quatre coins du monde pour admirer sa beauté. Dans cette plage, il y a une statue dorée, clouée sur un rocher, à quelques pas de l’eau diaphane. Semblable aux statues de Bouddha, elle représente une femme tenant une flûte dans la bouche.

Splendide, la statue brille de loin. Les marins la prennent pour leur phare, leur guide. En revanche, elle demeure solitaire et délaissée : les touristes, harcelés par la canicule, préfèrent se baigner que d’admirer un objet momifié.

Grâce à mes lectures sur le Bouddhisme, j’ai découvert le secret de cette statue. C’est une femme qui venait, en compagnie de son amant, chaque soir contempler le coucher de soleil sur la plage. Ils se racontaient des histoires et échangeaient des baisers torrides. Avant de rentrer chez eux, la jeune fille jouait à la flûte pour bercer le cœur de son homme. Un jour, après avoir fait l’amour, l’amant décida de se baigner mais disparut dans les abîmes de la mer. Elle le cherchait jusqu’au matin en criant son nom, en jouant de sa flûte, sans le retrouver. On raconte qu’un esprit féminin qui habitait en mer était amoureux du jeune homme et profita de cette occasion pour le ravir. Le posséder. Déchirée par le chagrin, la jeune amante sanglotait chaque instant jusqu’à devenir une statue.