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Des animaux plein la tête, par Kátia Bandeira de Mello-Gerlach

12.09.19 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

Des animaux plein la tête, par Kátia Bandeira de Mello-Gerlach

traduit du portugais (Brésil) par Stéphane Chao

 

Dans une tour de la rue numéro cent, à un demi-métro de la place du Temps

Scène vue à travers une lunette bleue

 

Anuschka plante des graines en sachet dans un vase en argile rougeâtre et fragile ; les mains caressent la terre, accomplissant un rituel printanier en plein automne. Du balcon à la rue, il n’y a que quelques empans tortueux qu’on descend en cordée pouce après pouce. Les sourcils d’Anuschka se rapprochent lorsqu’elle produit un effort intellectuel pour imaginer les sensations que procurerait un saut vertical depuis le balcon. Les doigts d’Anuschka flagellent les racines avec des feuilles de persil et de chèvrefeuille ou tout autre produit de l’oxygène et de la photosynthèse. La naine ne démontre guère l’envie de sortir de l’appartement ou du périmètre des tours. Elle doit semer les graines et attendre la floraison.

Nous sommes postés à un étage en dessous, et à travers une lunette bleue, nous voyons le corps rapetissé d’Anuschka sur un balcon protégé par des grilles rouillées. Les rideaux voltigent comme s’ils n’appartenaient pas à cet appartement. Les objets accumulés dans les recoins du balcon prendront leur envol si la girouette accélère. Les ordures se répandent, essaiment des micro-organismes qui recouvrent la patine et remplissent les camions matinaux. Les éboueurs courent avec leurs poubelles. Ils dansent ! De l’autre côté, Anuschka admire les mouvements désinhibés de ces corps libres et purs accrochés au flanc du camion.

Anuschka fait frémir ses lèvres carmin. Elle court, repue, dans les couloirs sales de l’appartement, et le verre de la lunette bleue ne rassasie plus les vautours. Frustrée, la naine trépigne sur le sol en linoléum de la cuisine. Le petit boss est un radin dans le genre du père Goriot. Plus Juarez brandit son sceptre, plus Anuschka nourrit du ressentiment à l’égard du nain perché qu’elle sert docilement. Une cuisine en marbre, une illusion. Quant à leur degré d’intimité, sont-ils frères, amants ou bibelots du tsar ? Personne ne le savait, hormis un directeur de cirque, le docteur Moskowitz. Juarez et Anuschka dialoguaient habituellement sur ce ton :

– Tu es une incapable Anuschka !

– Petit boss, ne t’énerve pas, c’est mauvais pour ton cœur. Je viens de râper des carottes pour ta salade de caillé, de raisins secs et de poulet.

– Je n’ai cure de tes attentions, petite poucette. Pour le cœur, j’ai mes aspirines. Ce que je te demande, c’est de ne pas compromettre mon régime par un excès de carotènes, regarde comme les paumes de mes mains ont jauni.

– Les carottes étaient en promotion au marché ; elles étaient pleines de feuilles que j’ai recyclées pour faire la soupe du dîner.

– C’est bien, Anuschka. Je reviendrai pour le dîner, après avoir fait les comptes de la journée. Ce malchanceux d’Ézéquiel ne s’avoue jamais vaincu. En voilà un autre qui me tape sur les nerfs, comme toi. Il fera peut-être sauter la banque le jour où le vent de la chance aura tourné, et il gagnera alors à la loterie !

Du temps de leur jeunesse, Juarez et Anuschka avaient échoué à entrer dans la compagnie de cirque et dès lors la déception les accompagnait comme une troisième personne à la chair molle et au sang coagulé. Juarez rendait naturellement sa compagne responsable des lettres de refus que leur adressait le puissant Moskowitz. Juarez se plaignait d’Anuschka par habitude. Son absence de lignage et son nez vulgaire avaient diminué de moitié leurs chances professionnelles, il n’y avait pas d’autre explication. Juarez estimait que tout objet, en présence d’Anuschka, perdait de sa valeur, y compris lui-même. La carafe en cristal tchèque qui devenait fragile entre le pouce et l’index de la naine semblait, dans ces mains, être faite dans un verre vulgaire. Consciente du regard qui la scrutait, Anuschka versait de l’eau et des larmes dans le verre du petit patron et retenait sa respiration afin de se concentrer davantage sur sa tâche. Malgré ses bras courts et raides, Anuschka s’étirait pour plaire au grincheux, servile comme un clébard.

 

La promenade

À chaque automne, Anuschka et Juarez partaient pour une promenade audacieuse. Ils se fondaient dans la foule pour attendre l’arrivée du cirque, se tenant aux aguets à la sortie du tunnel qui reliait l’île au reste du monde. Il n’y avait qu’un tunnel et l’isolement était en accord avec leur esprit insulaire. Tous attendaient la venue du cirque et de sa faune. La circulation s’arrêtait dans le tunnel, pendant que les éléphants, les chameaux, les chevaux, les lamas, les porcs, les caprins, les canis lupi, les colombes, les carpes, les anguilles, les arachnides et d’autres créatures qui échappaient à toute classification taxinomique traversaient le pont comme ils pouvaient. Derrière les autres animaux, un carnaval de jongleurs, de clowns et de nains. Le cirque s’installait sur un terrain bétonné à côté de la place du Temps.

Moskowitz avait annoncé dans son émission de radio l’arrivée des animaux qui, à l’instar du clan aborigène tagaeri-taromenani, n’avait jamais eu de contact avec la civilisation. Et cela avait excité la curiosité de Juarez. Désireux de percer le secret de Moskowitz, Juarez avait effectué des sondages çà et là, et il avait entendu dire que l’antihéros avait l’intention de semer la terreur autour de lui. Le directeur prétendait faire mieux que Kafka et son champion de la faim encagé. La maestria du showbiz Quidnovi ?

 

Qui était, en fin de compte, le compagnon de la bonne Anuschka ?

Pendant que Juarez prend l’ascenseur pour rejoindre Ézéquiel et un groupe de joueurs à la loterie, mentionnons les principales caractéristiques de Juarez Molina :

 

1. Sataniste

Adepte de cultes réalisés en communauté, Juarez se considérait comme un ange rebelle, habité par des forces hostiles à l’Homme. L’Ennemi l’enchantait par son audace.

 

2. Dompteur de nains

Venus de la Russie profonde, Juarez, Anuschka et d’autres habitants des tours, comme Ézéquiel et Ivana, avaient débarqué dans un port du fleuve Hudson, fuyant les Rouges qui réprouvaient le goût des tzars pour les hommes et les femmes miniatures. Après avoir intégré la collection du tsar Pierre le Grand, Juarez, Anuschka et les autres ont trouvé refuge dans les laboratoires d’expérimentation nazis et, à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, ils ont été expédiés dans les tours de la rue numéro cent, où ils ont été photographiés par Diane Arbus (1) pendant qu’ils attendaient vainement d’être embauchés par une compagnie de cirque. Homme au leadership incontestable, Juarez agissait comme s’il connaissait les aspirations de ses camarades, et il avait appris à négocier avec roublardise pour assurer la survie de tout le monde.

 

3. Pornographe

Sollicité pour apparaître dans des spectacles fétichistes, Juarez avait pris part, moyennant finance, à des orgies artistiques en ville. Il se déguisait en Marlene Dietrich ou en Maurice Chevalier, et la haute société ne concevait pas une fête sans la présence de Juarez et de sa troupe. Juarez avait pris ce nom espagnol en hommage à Velasquez, qui aimait à peindre des individus de petite stature et aux proportions singulières. Juarez décomposait le corps d’hommes et de femmes de toutes les tailles.

 

4. Accro à l’aspirine

Sujet aux crises cardiaques, Juarez écrasait dans une assiette en porcelaine polonaise à fleurs rosacées une aspirine et demie, la plus grande invention de l’humanité selon lui. L’antalgique raffinait le sang épais de Juarez et atténuait les douleurs que lui infligeait son squelette, ce qui lui permettait de repousser l’opération de la colonne vertébrale que lui recommandait le corps médical.

 

5. Curieux

Ce n’est pas que Juarez souhaite savoir qui vous êtes, lecteur. Cela ne lui effleurerait même pas l’esprit. La curiosité de cet homme atteint une toute autre magnitude. Juarez flairait les gens avec la même acuité que les chiens, de sorte qu’il était rarement pris au dépourvu. Cette faculté lui permettait de deviner les numéros que les joueurs cochaient à la loterie des Animaux (2) et de s’épargner ainsi des déboires. Ce que Juarez souhaitait découvrir, c’était la relation qui existait entre les numéros et les figures d’animaux qui leur correspondaient.

 

6. Occultiste

Pour Juarez, le surnaturel ne se limitait pas à l’Ennemi. D’autres forces influençaient les numéros, les animaux et le tirage de la loterie. La vie en général était déterminée par une probabilité mathématique où interférait une série de phénomènes. Après avoir séjourné pendant plusieurs mois dans les laboratoires du docteur M., Juarez avait remarqué que la science n’était rien sans l’intuition et il récusait la logique comme unique possibilité pour déterminer les tirages.

 

7. Trompeur

Juarez justifiait les changements quotidiens de barèmes par le souci d’éviter la faillite de la loterie. Même si les montants demeuraient les mêmes, il ne fallait pas que les mises soient concentrées sur certains numéros populaires comme l’anniversaire de Saint Georges, le jour de l’attentat contre les Tours Jumelles, la date de l’assassinat de l’éléphant par le roi d’Espagne. Ainsi Juarez fraudait-il.

 

8. Suceur de mangues fraîches

Dans l’épicerie qui approvisionnait les habitants des tours, Anuschka achetait des mangues tropicales pour le dessert du patron. Juarez épluchait la mangue avec toujours plus de lenteur pendant ses heures de repos. Après le déjeuner, les paris étaient clos et la banque devait publier sur un poteau électrique les résultats du jour. Ensuite, les joueurs frappaient à la porte et Juarez tirait des billets de son sac pour effectuer les paiements.

 

Une rencontre furtive

En sortant par la porte automatique de l’ascenseur, Juarez s’est retrouvé nez à nez avec ce malchanceux d’Ézéquiel. Les voisins passaient leur temps à se télescoper avec cet ivrogne. Ézéquiel travaillait au débit de boisson et, dans certaines occasions, il offrait à Juarez des bouteilles de pro secco parce qu’un vol de bouteilles de champagne aurait été trop aisément remarqué. Enjoué, l’haleine avinée, Ézéquiel déversait sur le trottoir l’urine que son corps produisait. Le nain pisse, s’exclamaient les passants. L’homme s’appuyait sur une balustrade et la braguette montait et descendait, obéissant aux ordres des organes supérieurs de son corps. Il riait jusqu’à ce que ses comparses viennent le chercher par le bras. Le matin, alors qu’il avait la gueule de bois, Ézéquiel frappait à la porte de Juarez pour dévider les mille fils de ses rêves nocturnes. Qui l’eût dit, le nain pisse et rêve. Juarez allumait un cigare habanero et écoutait le gaspilleur. Ézéquiel avait grandi dans l’idée, inculquée par sa mère, qu’il pourrait gagner sa vie comme avaleur d’épées, ce qui ne fut nullement le cas, faute de savoir synchroniser ses mouvements. Il eut un accident et perdit deux doigts à cause de ces couteaux aiguisés et virevoltants. Ensuite, il se maria avec Ivana, la cousine d’Anuschka. Une diablesse de femme, du genre à vous importuner comme les abeilles les après-midi d’été quand tout ce qu’on veut c’est siroter un jus d’agave sucré. Sous la menace, Ezéquiel remettait à sa femme et à sa mère les quelques sous gagnés au débit de boisson, bien qu’il en ait toujours caché un peu pour jouer à la loterie.

 

Un rêve dépourvu de sens

Alors, il me dit que son dernier rêve ne ressemblait à aucun autre. Je tambourine des doigts sur la table.

– Raconte-moi ça, Ézéquiel.

– Camarade Juarez, je ne sais pas si je m’en souviens ; je suis un homme à la tête si remplie. La nuit a été humide et dense, ma respiration difficile… un défi pour mes petits poumons… à cause de la peur de la trachéotomie, que les médecins considèrent comme inévitable… Je suis là, à reporter au lendemain cette grave décision…

Un geste d’impatience.

– Déballe-moi tout de suite ton histoire, Ézéquiel !

– Comme je somnolais, j’ai à peine remarqué que mes yeux se fermaient et que je dégringolais dans un monde d’Ogres, de Géants Endormis réduits à l’état de nains teutoniques… Ensuite, un chat gris-bleu aux proportions démesurées s’est couché à côté de moi, pendant que je pointais du doigt un objet volant qui allait tous nous détruire. J’ai été réveillé par Ivana, que mon apnée irritait. Sur lequel de ces fauves je dois parier, Juarez ?

– Tu sais que, en tant que courtier, je ne peux pas donner de conseils concernant la loterie, je ne suis pas non plus un voyant qui interprète les rêves. Les rêves parlent par eux-mêmes, mais la loterie est imprévisible. Combien peux-tu miser ?

– Dix, vingt cruzados…

Ce n’était pas drôle : que de temps perdu avec Ézéquiel ; on l’attendait et puis il se pointait finalement les poches vides ou avec quelques pièces de monnaie usées qu’il faisait tomber sur le sol en linoléum de la cuisine.

 

Ce sont les mises des joueurs à la loterie qui font tourner le monde

Le vieux Juarez cherche une aspirine dans le tiroir de la commode. Le soleil levant qui entre par la lucarne avait été une personne autrefois et, sous forme de vent, il incommode Juarez, lui flanque la migraine ; les réminiscences peuvent être rudes. Il est entouré de berceaux, qu’on lui avait donnés lorsqu’il avait déménagé dans les tours. Il détestait qu’on l’infantilisât à cause de sa petite taille, de la difformité de sa tête et de son corps. Il éclatait d’un grand rire sardonique, lorsqu’il était certain de contrôler les rouages subtils de la loterie. Il avait développé un système de paris à l’insu des autorités ; le fisc ignorait ses activités économiques et l’existence de cette loterie clandestine. Juarez avait créé un monde parallèle méconnu des Grands, un monde où il lui était permis de jeter les dés et de changer les numéros inscrits sur leurs faces.

 

Le passé festif d’un nain

Avec la même appétence, Juarez avait fréquenté les soirées de la bonne société. Artistes, écrivains, poètes, cinéastes et agents l’imploraient pour qu’il fît une apparition dans les banquets, en costume de fête. C’était des bals enfiévrés : chapeaux, cris hystériques de femmes, verres débordant de champagne, plateaux couvert de toasts, fumée de tabac ; la toile de fond pour cet autre jeu que Juarez affectionnait.

Jadis, il existait peu de sanatoriums. Une folie digne des royaumes d’Espagne incendiait les salons de Bowery. Juarez prenait cher pour ses participations aux fêtes et Anuschka l’aidait à confectionner les costumes et les déguisements. En revenant de ces rencontres orgiaques, Juarez avait besoin de dormir plusieurs heures, comme si le sommeil était un fœtus déformé comme lui. Dans l’autre lit, Anuschka se recroquevillait tel un mollusque et faisait taire les voix de la nuit. Dans ses prières nocturnes, elle s’estimait heureuse de ne pas avoir subi les opérations russes de rallongement – pendant des années, elle avait redouté que Juarez la forçât à se soumettre à une expérience douloureuse comme celles du docteur M., car le charisme de Juarez la subjuguait. Juarez s’abusait (il pensait que rien ne lui faisait de l’ombre) et Anuschka le servait selon son bon plaisir.

 

Le produit sans scrupule de l’insomnie

Insomniaque, Juarez fronçait les sourcils et forgeait des plans ambitieux. Il voulait remplir ses coffres avec l’or et le trésor du tzar, sa grande ambition. Il sirotait le thé du samovar en cuivre et il traçait des plans et des stratagèmes sur la vitre embuée de la fenêtre. Il suffit d’un doigt pour élaborer des cartes et concevoir des invasions. Certains leaders nationalistes avec un ou plusieurs doigts en moins déplacent les foules. Dans la cave abandonnée des tours, Juarez organisait non seulement la loterie des Animaux mais également des parties de dominos, des cultes sataniques, des inspections destinées à vérifier la qualité des puzzles. Enfin, il surveillait le marché des actions et tout

autre

négoce

hautement

rentable.

 

Actions souterraines

Au cours de la nuit de la pomba-gira (3), le diable étant sorti à minuit pile, quatre à six nains se relayaient à la table métallique pendant les pauses entre les parties de dominos. Ils se plaignaient du manque de sommeil et buvaient un café soluble dissous dans l’eau chaude du robinet. Ils ne lambinaient pas et chaque soir, ils recevaient de l’usine des boîtes de puzzle, afin de tester l’imbrication des pièces. Des milliers de boîtes de puzzle arrivaient dans la cave de Juarez, qui était accablé par le nombre de combinaisons possibles. Il a mal à la tête ! Où est le tube d’aspirine ? Anuschka, Anuschka, viens me sauver, vite !

 

Plaisanterie

Nerveux, Juarez troquait les numéros pour ses doigts. C’était un bâtard, qui avait été mis au monde par son arrière-grand-mère, car les femmes de la famille s’entendaient à faire des bâtards avec les nobles de Saint-Pétersbourg ou de Lisbonne. Dans sa famille, une femme engendre un bâtard nain et mutant pour dix infantes. Dans la formule chromosomique comportant des X et des Y, le X prévaut sur le Y, lequel relève d’une algèbre subalterne.

Mais attention ! Si tu comptes sur tes doigts en commençant par la fin, tu en trouveras onze, et Juarez mettait un point d’honneur à utiliser le bout du onzième doigt ; son ongle taillé enlève le cérumen de son oreille, compte les billets, sépare les pièces du puzzle en carton, 1000 pièces d’une peinture de Cézanne.

10 +1 = 11 doigts + 989 pièces de puzzle = 1000 RECTANGLES

Si tu énumères les femmes d’une famille et inverses l’ordre du décompte, tu arrives au même résultat. Dix femmes et pas onze ! Juarez ne se souvenait pas de sa mère, ni de sa grand-mère, ni de son arrière-grand-mère, ni des autres ventres, mais il savait que le chiffre 10 était parfait et il se posait des questions quant à la perfection de ses multiples. Maintenant, Anuschka était une femme miniature qui était au petit soin avec lui, indifférente au système décimal.

Animaux, nombres et puzzle

Nombres, animaux et puzzle

Puzzle, animaux et nombres.

Quand tu es un businessman, tu retrousses tes manches de chemise, tu les plies sur tes avant-bras avec soin – c’est ainsi que font les hommes sur les marchés. Cela requiert de la créativité et un tissu très propre ; on remonte ses manches à hauteur des coudes et on commence à discuter affaires. Anuschka repassait la chemise à carreaux de Juarez avec zèle et se délectait de son apparence d’homme d’affaires. Il se lissait les cheveux en les coiffant en arrière, rectifiait les plis de sa cravate rayée et il était sincèrement satisfait de lui. Anuschka gardait dans la poche de sa robe la télécommande du sonotone de Juarez et jouissait sous cape de ce pouvoir minime sur son petit boss. Lorsqu’elle n’avait pas envie qu’il écoutât, elle éteignait le sonotone et Juarez ne remarquait pas qu’il était sourd, faute d’interaction avec le monde.

 

The End/Fin

Le cirque fait enfin son entrée en ville. Comme je l’ai déjà dit, Juarez et Anuschka sont de sortie. Abîmés par l’âge, recrus de fatigue, ils avancent : ils traversent la nuit à pas d’enfants, deux, trois minutes par quartier. On ne dirait pas que ces petits corps endoloris se sont jadis vautrés dans des orgies, leurs ombres dansent encore dans les bals féroces de Bolwery. Ils sont sortis pour aller voir le cirque en laissant le disque du Berliner tourner sur le gramophone. Ils se moquent des rayures du disque, qui font tressauter le diamant, tout comme ils ignorent les commentaires habituels proférés sur leur passage par des physionomies étonnées. Ceux qui les regardent ne différencient pas un enfant d’un nain.

Le soleil couchant, mélange de mangue fraîche et d’acier brossé, marque la fin de la tranquillité pour les nains et pour la ville. Ou est-ce la lune qui a pété un plomb ? Des individus blasés et drogués au prozac s’esclaffent à en montrer leurs dents devant un spectacle de cirque dénué de chapiteau.

Cet épisode historique resterait connu sous le nom de carnaval 2666, lequel a eu lieu en dehors du calendrier habituel.

 

(1) Photographe américaine (mars 1923-juillet 1971)

(2) Loterie clandestine très populaire au Brésil où les numéros sont symbolisés par des animaux (NdT)

(3) Divinité des religions afro-brésiliennes

 

Née à Rio de Janeiro, Kátia Bandeira de Mello-Gerlach vit actuellement à New York. Étude de droit international notamment à la NYU School of Law. Membre de l’Universidad Desconocida de Brooklyn dirigée par Enrique Villa-Matas. Récipiendaire de la bourse du programme de la New York Foundation for the Arts. Collabore à la revue Philos. Coordinatrice de l’anthologie Perdidas (Perdues), hommage et cri de révolte poussé par divers écrivains brésiliens contre les assassinats d’enfants au Brésil. Cette nouvelle est tirée de Collisions bestiales, son troisième livre, qui a reçu les éloges du grand écrivain portugais, Gonçalo Tavares.

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