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Nouvelles

Trois histoires échappées 1) Rue du Bac – Histoire orgueilleuse, par Patrick Abraham

Ecrit par Patrick Abraham , le Vendredi, 29 Septembre 2017. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

Je le voyais souvent dans ce café-brasserie de la rue du Bac où il venait déjeuner presque chaque midi, en terrasse s’il faisait beau, à une table près de la porte des toilettes les jours de pluie ou de froidure hivernale. Ses livres n’étaient plus lus ni régulièrement réédités. Ses éditeurs l’oubliaient. D’autres modes, d’autres enjeux étaient apparus et ce qu’il avait aimé ou combattu, ce qui avait soulevé ses enthousiasmes ou déclenché ses colères n’était plus compris par personne. Je m’explique mal : il n’avait jamais été un écrivain d’idées. Ses emportements, ses enivrements – qui avaient emporté et enivré tant de lecteurs et surtout tant de lectrices trente-cinq ou quarante ans plus tôt – n’avaient eu de réalité et d’effet que par la force de son style – par ce qu’on nommait encore le style et qui était devenu aussi étranger à l’époque, je l’avais constaté, que l’ensemble de son œuvre ou les écrivains qui avaient nourri celle-ci. Je ne lui ai jamais parlé. Peut-être aurais-je dû le faire. Peut-être l’aveu de mon admiration et, je n’hésite pas à le dire, de mon amour pour lui eût-il rendu moins humiliante sa dérive vers la décrépitude physique et la honte sociale (oui : la honte de se survivre dans l’apparence d’un vieillard plutôt malpropre, quasi obèse et à demi aveugle, changeant rarement de chemise ou de costume et se lavant aussi rarement sans doute, engendrant à la terrasse ou dans le fond de ce café des ricanements ou des mimiques méprisantes chez les autres consommateurs).

Tout autre chose que la nuit (3), par Joëlle Petillot

Ecrit par Joelle Petillot , le Lundi, 25 Septembre 2017. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Troisième-premier

Une rentrée de Pâques, un avril frais, un prof absent et donc le cadeau d’une journée moins longue. Mais Louis est absent aussi, ce qui ne lui ressemble guère. Emmanuel passe chez lui en milieu d’après-midi. Il trouve la maison plongée dans un silence de moniale : Louis hospitalisé pour un début de péritonite, ses parents se trouvent à son chevet. Sa sœur lit un magazine dans la cuisine. Emmanuel se demande pourquoi elle-même n’est pas là-bas, mais ne pose pas de question.

Il remarque qu’elle n’est plus coiffée pareil ; ses cheveux raccourcis lui donnent des traits d’enfant. Elle sourit quand il lui en fait la remarque et il voit qu’elle rougit. Elle ne semble pas timide, d’ordinaire, mais au fond qu’en sait-il ? La pitié qu’il ressentait pour lui-même dévorait son regard sur les autres. Soudain, Métisse s’efface de sa tête et il regarde mieux la sœur de Louis.

Son nom ?

Confidentielle, par Clément G. Second

Ecrit par Clément G. Second , le Mardi, 19 Septembre 2017. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Tata Lily, notre grand-tante, avait beau se montrer la plus affectueusement enveloppante des Ancêtres de la famille, ses bras nous bercer dans sa voluptueuse corpulence, ses lèvres pourtant aussi poilues que celles des autres tantes ne jamais picoter nos joues lorsqu’elle nous embrassait, la douceur de son visage rendre irrésistible le moindre de ses désirs ; Camille et moi finîmes par nous accorder à la trouver insupportable sur le chapitre des courses dans la ville haute.

Chaque matin, éveillés de bonne heure dans la chambre-dortoir où les croisillons de la fenêtre sans persiennes tamisaient mal la première entrée du jour, nous nous levions en silence parmi nos cadets endormis et filions sur la terrasse puis jusqu’à la cuisine. Tata Lily, comme le rapportait sa légende confirmée discrètement par nos parents, devait avoir eu le temps dès avant l’aurore de prendre son bain de mer dissimulée nue derrière les rochers non loin de la Marine puis de nous préparer le petit-déjeuner. Après le rite copieux des baisers tendres ponctués de mèches encore mouillées, nous pouvions tremper à loisir ses tartines à l’huile d’olive dans un succulent chocolat de son secret. La table débarrassée, nous nous glissions tant bien que mal entre de nouvelles salves de baisers pour nous adonner à la contemplation de la mer depuis le muret de la terrasse tout en esquissant les possibles de notre journée enfantine.

Hommage à Baudelaire (XX) - Sous les soleils mouillés de Baudelaire, Charles Duttine

Ecrit par Charles Duttine , le Lundi, 21 Août 2017. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Il fait beau en cette saison. Le soleil est omniprésent et parcourt son orbite d’une manière mathématique et insistante. Mais, qu’en est-il de cet astre chez Baudelaire ? A première vue, il ne semble pas peupler l’univers du poète. L’été n’est pas la saison que l’on associe à Charles Baudelaire, mais ce sont plutôt l’automne et l’hiver, lui le poète de l’ennui, du spleen et de l’affreuse mélancolie. « O fins d’automnes, hivers, printemps trempés de boue / Endormeuses saisons ! Je vous aime et vous loue… » écrit-il dans Brumes et pluies.

Pourtant combien d’occurrences sur l’astre solaire ! Et que de références ! Même un poème est intitulé Le Soleil (poème LXXXVII) curieusement placé dans la section Tableaux Parisiens. Lors de la première édition, celle de 1857, ce poème était d’ailleurs situé en deuxième position après Bénédiction dans la section Spleen et Idéal, place qui sera ensuite attribuée à L’albatros.

Par-delà ce poème, voici quelques modestes pistes sur cet astre chez l’ami Baudelaire.

Fausses fenêtres, par Sandrine Ferron-Veillard

Ecrit par Sandrine-Jeanne Ferron-Veillard , le Jeudi, 17 Août 2017. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Ton horizon de travail est une fenêtre fermée. Un chien-assis. Donnant sur le mur fraîchement repeint du bâtiment en face, le bâtiment B. Un mur en angle. Devant, deux aérations en forme de croix de Saint-André. Entre, quatre lucarnes. Positionnée sur la gauche du cadre, le cadre étant la fenêtre, ce carré presque parfait donnant sur le mur blanc du bâtiment B.

Sur la droite, deux fenêtres. Vue sur la cage d’escalier et sa rambarde. Il pleut aujourd’hui. Des câbles partent desdites fenêtres, ils remontent le long de la gouttière, peinte en blanc. Alignement parfait. Pas de lumières allumées. Il est trop tôt pour un dimanche matin. Jadis il y avait des fleurs, accrochées sur les rebords des appartements. Des garde-corps peints en noir. Pas de signes de vie, aucun détail ne révèle une quelconque attache au lieu. Ou son amour.

Tu écris devant un mur de briques blanches.