Identification

Nouvelles

De plus en plumes -5- Elodie en si majeur, par Joëlle Petillot

Ecrit par Joelle Petillot , le Vendredi, 29 Avril 2016. , dans Nouvelles, Ecriture, Ecrits suivis, La Une CED

 

Suivi d'un long murmure admiratif comme une torpille l'est de son sillon, le docteur Brillet arpentait le couloir,  stéthoscope en bandoulière en un classieux négligé. Ses étudiants inscrivaient leurs pas dans ceux du Maître et pénétraient dans les chambres les yeux baissés. Ils écoutaient ensuite la Sainte Parole, répondant aux questions patriarcales recroquevillés dans leurs fringues à l'idée de proférer une inadéquation. Les patients, émus et flattés en tant qu'objet de ces attentions emblousées ne s'apercevaient pas qu'ils étaient, pour beaucoup, des objets tout court.

D'étude.

Ainsi le rituel de la visite se déroulait-il sans accroc jusqu'à la chambre vingt-quatre.  Là, Brillet accélérait le pas et faisait ce qu'il pouvait pour mettre sous contrôle une fébrilité détestable. Un jour, une jeune recrue transparente de candeur avait formulé une question au milieu d'un océan de crainte :
- Monsieur... Pourquoi... ?
- Parce que je vais me faire jeter. 

L’Après-départ, par Clément G. Second

Ecrit par Clément G. Second , le Mardi, 26 Avril 2016. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Il se retrouve à l’intérieur après avoir refermé avec soin en passant la main sur le lisse de la porte, façon instinctive de confirmer un nid pour deux à la fourche des murs. La nuit grise et l’amour appuyé et hâtif y flottent encore, comme leur lever au dernier moment, gestes gauches, bousculades et rires. Et lui se sent flotter avec, dans l’imminence du quotidien. Tous ces jours à venir où contrarier le retrait des chères traces – où faire que ce retrait bascule vers la mémoire du cœur par un renversement que la patience ourdit.

La nuit a été longue au fond, s’efforce-t-il de penser en s’asseyant près de la table, les yeux tournés vers la fenêtre mais distinguant mal au dehors à cause de la dernière pénombre. Repasser les heures les étire et les fixe dans un supplément de large, esplanade à rêver en maraudeur d’amour bien que la suite approche.

Cette suite n’est autre chose que l’attente, il le sait bien. Quel que soit le recours contre le vide résonnant. L’attente évasive qui fait durer sa mélopée de halte sans promettre d’autres étapes, lui réservant peut-être la solitude.

La maison fendue (2), par Sandrine Ferron-Veillard

Ecrit par Sandrine Ferron-Veillard , le Jeudi, 21 Avril 2016. , dans Nouvelles, Ecriture, Ecrits suivis, La Une CED

 

Apporte surtout des cadeaux qui ne prennent pas de place, neutres ou incassables, qui soient en rapport avec la maison. Des torchons et des livres.

Apprends à utiliser Viber. Depuis l’Australie tu pourras envoyer des milliards de textos gratuitement. Epoustouflant et fastidieux. Tu as un téléphone portable neuf qui vaut une fortune, un nouvel abonnement grâce auquel tu reçois tes mails en simultané. Tu es paniquée. Il faudra que tu t’y fasses.

Ils sont bien arrivés. Sydney/Paris. Dix-sept mille cent-vingt-deux kilomètres effectués en première classe. Ils adorent. Le quartier. Les boulangeries. Venus à Paris pour affaires. L’un est designer. L’autre est océanographe. Ils ont aussi le projet de visiter Nice, Monaco, Villefranche-sur-Mer. Une semaine. Ils hésitent sur le moyen, l’hébergement, louer une voiture, louer un bateau, louer une maison. Dilemme. Ils ont demandé les coordonnées d’une femme de ménage. Et te font savoir que « la leur » passe tous les jeudis matin, quatre heures pour entretenir la maison.

De plus en plumes - 4 - Va la voir, par Joëlle Petillot

Ecrit par Joelle Petillot , le Mardi, 19 Avril 2016. , dans Nouvelles, Ecriture, Ecrits suivis, La Une CED

 

Rien.
Elle scrutait pourtant à s'en fêler les paupières.
Gazon vert d'insolence, hortensias couleur bronze parce que défleuris, bouleau perdant ses feuilles. L'innocence même.  Pas l'ombre d'un piaf, pas une tache, pas un petit cadavre couché sur son lit d'herbe ; ni bec entr'ouvert ni pattes raidies. Aliénor, née pragmatique, ne se pinça pas pour vérifier si elle rêvait. La réponse était non, elle le savait et se demanda si ce n'était pas le pire. Fichée sur son perron, gants enfilés, seau dans une main et pelle dans l'autre, elle regardait le jardin vide de plumes en se disant que les psychiatres, à l'instar des plombiers, ne se trouvaient jamais là quand on avait besoin d'eux. Faut dire, songea-t-elle, démarrer une thérapie à soixante-dix ans...
L'angoisse aidant elle associa au mot "thérapie" un bas-armagnac qui gisait avec obligeance dans le buffet de sa mère. Non pas qu'elle s'adonnât d'ordinaire à la boisson; ça se partage,  et des amis morts à ceux avec qui elle s'était brouillée, pas vraiment de bousculade pour trinquer.  Sans psychiatre sous la main,  elle sentait l'impérieuse nécessité d'un remontant. Elle laissa son fourbi dehors et regagna la maison. Pour la première fois depuis bien longtemps, l'idée de son salon lui parut étrangement douillette. 

De plus en plumes - 3 - L’impatience piaffe, par Joëlle Petillot

Ecrit par Joelle Petillot , le Jeudi, 14 Avril 2016. , dans Nouvelles, Ecriture, Ecrits suivis, La Une CED

 

Aliénor, hébétée, contemplait depuis sa fenêtre (refermée avec une célérité présumée impossible, foutue arthrite), le jardin jonché de petits corps. Elle se demanda comment elle s'y prendrait pour se débarrasser de ces bestioles dont la couleur jaunasse évoquait un canari hépatique. Elle fit demi-tour, repassa devant le portrait en grommelant "pauvre abruti" : un réflexe.

Décidée à en finir au plus vite, elle amorça une sortie du salon afin de quérir des gants et une pioche pour ramasser les machins.  Sommée par les plus hautes autorités de l'état, elle n'eût effleuré ces horreurs pour rien au monde, pas même la promesse d'un changement de prénom.  Traitement : idem-feuilles mortes :

- un tas,

- allumette,

- pschchch.