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Nouvelles

Sur les pas égarés de l’Autre, Lettre à un passant, par Nadia Agsous

Ecrit par Nadia Agsous , le Mercredi, 15 Juin 2016. , dans Nouvelles, Editoriaux, La Une CED

 

Ô Vous !

Voilà plus d’un an que je vous vois passer sous ma fenêtre ; tous les matins, vous allez ; tous les soirs, vous revenez. Vous marchez au rythme du temps qui passe. Au milieu de la rue étroite, vous avancez d’un pas lent et nonchalant. Vos yeux se promènent partout. Ils s’arrêtent sur le moindre détail des choses de la rue. Sauf sur ma fenêtre, ma tour d’ivoire, mon refuge, ce lieu qui éclaire mon jardin intérieur et égaye mes nuits tristes et monotones.

Voilà plus d’un an que tous les matins, parée de mon beau caraco brodé de fils d’or et de pierres précieuses venus du pays de mes rêves déjantés, je chante ma peine. Pendant que vous passez, mes yeux caressent tendrement votre silhouette qui hante mon esprit avide de vous connaître, de savoir qui vous êtes.

Dites-moi, Ô Passant, pourquoi vos pas sont-ils si lourds ? Comme s’ils avaient du mal à vous porter ?

Voilà plus d’un an que l’envie de vous prendre par la main ébranle ma pudeur, inonde mon corps, submerge mon esprit, me possède, me féconde, me berce, me fait gémir de plaisir.

Nos gargouilles et chimères, par Sana Guessous

Ecrit par Sana Guessous , le Mardi, 31 Mai 2016. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Les gargouilles, les chimères. Les rondes, celles au nez empâté. Les longues, les serpentines, qui vomissent de l’eau sale. Celles aux oreilles pointues, à la gueule grimaçante, aux yeux exorbités. Les cornues, les bossues, les griffues, les écaillées, les carapacées, les ailées, les rampantes, les dentues et les édentées.

Elles sont partout, les gargouilles. Ma vue en est pleine.

À Rouen, les gargouilles sont malheureuses comme les pierres qui les soutiennent. Il y a longtemps qu’elles ne font plus peur à personne. Même les gamins s’amusent de leurs tronches grotesques, menaçantes. Il paraît qu’elles protégeaient les églises des diables et des pécheurs. Qu’elles dégueulaient le mal hors des cathédrales et des tribunaux. Cruelle ironie.

Aujourd’hui, elles agrémentent des murs désertés, rongés d’humidité. Elles ornent les selfies réjouis des touristes. Elles ont perdu de leur superbe et gagné en « mignoncité » et en likes sur Instagram.

Déhiscence, par Nadia Agsous

Ecrit par Nadia Agsous , le Mardi, 24 Mai 2016. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Je suis née dans une mine d’or. Je suis issue d’une double culture. J’ai été conçue par un père qui descend de la montagne, portant jusqu’au bout les valeurs intransigeantes de la parole donnée et de l’honneur collectif. J’ai été portée, bercée, nourrie par une mère citadine, native de Bejaïa, veillant farouchement sur les us et traditions qui ont fait de cette ville un phare où une lumière douce et étincelante brille loin ; aussi loin que des hommes et des femmes ont voulu la porter.

J’ai grandi dans un environnement familial qui baignait dans une richesse linguistique qui, je reconnais aujourd’hui, a grandement contribué à m’inciter à appréhender le Monde dans sa richesse et sa diversité aussi bien humaine, culturelle que linguistique. Le kabyle, langue de mon père ; l’arabe bougiote, le parler de ma mère ; et entre les deux, est venu s’immiscer dans ma pratique linguistique, naturellement, le français, langue de mon identité à la fois revendicatrice et réconciliatrice ; cette langue qui creuse au fond de mon intériorité pour chanter haut et fort les mouvements de mes tempêtes, de mes accalmies, de mes joies, de mes frustrations, de mes espoirs, de ma croyance profonde en un Monde à la beauté à la fois farouche et généreuse. Plus tard, dans le cadre de ma scolarisation, mon univers linguistique s’est enrichi avec l’arabe littéraire et la langue anglaise.

La maison fendue (6 & Fin), par Sandrine Ferron-Veillard

Ecrit par Sandrine-Jeanne Ferron-Veillard , le Vendredi, 20 Mai 2016. , dans Nouvelles, Ecriture, Ecrits suivis, La Une CED

Un autre jour, une autre destination. Tu pars à pied jusqu’au musée d’Art contemporain, le MONA. www.mona.net.au. Des collections compulsives sur le thème de la mort. Faire la queue. Tu as fait demi-tour. Tu as commandé une tarte au chocolat et un thé, l’art sans doute du meilleur ou l’affaire d’un chef français installé, tu t’es assise dans/sur l’herbe. Tu t’es allongée. Tu t’es endormie face à la rivière, the River of Fundament.

Tu es rentrée de la même manière. Itinéraire pédestre de vingt-cinq kilomètres. Tu es incollable sur la nature de l’herbe, la posture des arbres, la position des nuages ce jour-là, le confort en externe. Tu as admiré un arc-en-ciel et tu as fait un vœu pour elle.

Jeudi. Le parc national de Freycinet. Des roches roses, du sable blanc, des surfaces teintées. Des baies prisonnières ou des miroirs trompeurs. Des arches de pierres qui invitent à la contemplation, en-dessous la mer tantôt fige, tantôt relève. Tu as payé pour être conduite à Bruny Island, le supplément placé à la fin du voyage, au bout de la Tasmanie, un appendice sur la carte. www.brunyisland.org.au. Pour y manger un bout de fromage avec jouissance, un bout de « brie » conçu par un amoureux de la France, une huître servie par un adepte des intérieurs nacrés, du saumon et des fraises d’une qualité imprenable.

La maison fendue (5), par Sandrine Ferron-Veillard

Ecrit par Sandrine-Jeanne Ferron-Veillard , le Samedi, 14 Mai 2016. , dans Nouvelles, Ecriture, Ecrits suivis, La Une CED

 

Nous avons tous la même couleur de sang. Même la planète a le sang rouge alors laissez-moi revivre et réveiller pour vous Utopia. Mon peuple. Les Aborigènes considèrent que le passé/le présent/le futur ne font/ne faisaient qu’un. Le Temps du Rêve. Où l’Univers à ses débuts tenait au creux de notre/Sa main. Le passé/le présent/le futur formait une seule cellule. Laissez-moi vous rappeler qu’il faudra rendre la Terre à Son propriétaire aussi propre que si nous devions restituer un lieu que nous aurions loué. Laissez-moi vous guider et je vous livrerai quelques-uns de nos secrets, ils sont des contes, ces temps où les arcs-en-ciel servaient de ponts au Créateur pour nous apporter des messages de paix.

Elle te raconte son village de Doo Town et doucement, elle sourit. Les arbres qui se tournent, qui dansent et se penchent pour toucher la lumière, ils frémissent lorsque nous les touchons. Les animaux qui pleurent, meurent à jamais exploités comme sont exploitées les mines jusqu’à épuisement. Les montagnes qui s’effondrent. Le monde en gros, les animaux en vrac.