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Nouvelles

Le Garçon bleu – Histoire picturale, par Patrick Abraham

Ecrit par Patrick Abraham , le Lundi, 30 Octobre 2017. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Donner une couleur aux garçons aimés est un passe-temps futile, poétique, peut-être maladif, mais qui en vaut un autre, je crois. Certains collectionnent les cartes postales de l’Afrique coloniale, les affiches publicitaires des années cinquante, les capsules de bière, les disques de Fréhel, ou consacrent le peu d’espace où nous parasitons ce globe à acquérir des appartements climatisés dans des pays où ils ne mettront jamais les pieds ou à bâtir une œuvre qui ne leur survivra pas quinze jours. Moi, j’ai plaisir à choisir ceux qui m’émeuvent selon la place où je les classerai dans la palette intime de mes dilections. Un été, dans le sud de la Malaisie puis à Java, un Garçon jaune ne m’a pas quitté. Personne ne m’a rendu plus heureux puis plus malheureux que lui. Il a disparu un matin, emportant quelques objets personnels auxquels je tenais beaucoup mais dont je n’ai pas regretté la perte. Il va sans dire que la couleur que je lui attribue est sans rapport avec celle de sa peau ou de ses yeux, ni avec des préférences vestimentaires – encore que, selon une analogie retorse, on pourrait quand même établir une relation.

Code islamiste de la route ou le Burqaroute, par Tawfiq Belfadel

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Lundi, 16 Octobre 2017. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Vendredi. C’est le jour sacré de la semaine. La mosquée est pleine. Aucune place pour les retardataires. Plus de mille pratiquants attendent avec impatience le discours de l’imam Wahabi. C’est un berger qui a accédé au poste d’imam grâce à un ministre de la famille. Il ne connaît que deux petites sourates avec lesquelles il fait toujours la prière collective.

Wahabi monte sur le minbar. Sa djellaba blanche, ornée de fils en or, brille de blancheur. Sa barbe de dix centimètres est embellie à moitié par le henné. Les cils soulignés de khôl, le regard aigu, il ressemble sur son minbar à un pirate désobéi par des matelots rebelles.

L’imam commence son discours. De temps en temps, il caresse sa barbe et tape avec un bâton pour réveiller les pratiquants qui bâillent. Silence inouï. Tout le monde suit attentivement.

Trois histoires échappées 1) Rue du Bac – Histoire orgueilleuse, par Patrick Abraham

Ecrit par Patrick Abraham , le Vendredi, 29 Septembre 2017. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

Je le voyais souvent dans ce café-brasserie de la rue du Bac où il venait déjeuner presque chaque midi, en terrasse s’il faisait beau, à une table près de la porte des toilettes les jours de pluie ou de froidure hivernale. Ses livres n’étaient plus lus ni régulièrement réédités. Ses éditeurs l’oubliaient. D’autres modes, d’autres enjeux étaient apparus et ce qu’il avait aimé ou combattu, ce qui avait soulevé ses enthousiasmes ou déclenché ses colères n’était plus compris par personne. Je m’explique mal : il n’avait jamais été un écrivain d’idées. Ses emportements, ses enivrements – qui avaient emporté et enivré tant de lecteurs et surtout tant de lectrices trente-cinq ou quarante ans plus tôt – n’avaient eu de réalité et d’effet que par la force de son style – par ce qu’on nommait encore le style et qui était devenu aussi étranger à l’époque, je l’avais constaté, que l’ensemble de son œuvre ou les écrivains qui avaient nourri celle-ci. Je ne lui ai jamais parlé. Peut-être aurais-je dû le faire. Peut-être l’aveu de mon admiration et, je n’hésite pas à le dire, de mon amour pour lui eût-il rendu moins humiliante sa dérive vers la décrépitude physique et la honte sociale (oui : la honte de se survivre dans l’apparence d’un vieillard plutôt malpropre, quasi obèse et à demi aveugle, changeant rarement de chemise ou de costume et se lavant aussi rarement sans doute, engendrant à la terrasse ou dans le fond de ce café des ricanements ou des mimiques méprisantes chez les autres consommateurs).

Le complexe de l’écrivain (2), par Eric Dubois

Ecrit par Eric Dubois , le Mardi, 26 Septembre 2017. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Frédéric Beigbeder, si tu me lis, je suis prisonnier des mots d’un certain poète qui s’appelle Éric Dubois, beaucoup plus âgé que moi. Et cet Éric Dubois essaie, cette fois-ci, autre chose que l’autofiction. Frédéric, écoute-moi. Mon quartier c’est Ménilmontant, la rue Oberkampf avec ses étudiants, ses bobos, ses hipsters et puis ses dealers de shit. Il y a aussi ses librairies, comme dans presque tous les quartiers de Paris. Paris c’est le rêve de tout écrivain, qui vient de province. Moi, je viens de la banlieue mais c’est tout comme. J’occupe mes journées à écrire mes piges avec mon ordinateur portable, dans des cafés silencieux où vont et viennent de jolies filles studieuses. Laure en fait partie. Elle ne se rend pas compte que du haut de mes trente ans, mon aspiration légitime à devenir un écrivain reconnu m’obsède au point que j’en perds parfois sommeil et appétit. Frédéric, mon monde est bien loin du tien mais t’as dû en passer par là, je suppose, chassant de ton esprit les slogans publicitaires que tu pondais, en créatif inspiré, et rêvasser prix littéraires et gloire pour tes premiers romans. Mon premier roman, je ne l’ai pas encore écrit, je te le dis, Éric Dubois se sert de moi comme d’une marionnette ! Et c’est difficile de s’échapper de son emprise !

Tout autre chose que la nuit (3), par Joëlle Petillot

Ecrit par Joelle Petillot , le Lundi, 25 Septembre 2017. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Troisième-premier

Une rentrée de Pâques, un avril frais, un prof absent et donc le cadeau d’une journée moins longue. Mais Louis est absent aussi, ce qui ne lui ressemble guère. Emmanuel passe chez lui en milieu d’après-midi. Il trouve la maison plongée dans un silence de moniale : Louis hospitalisé pour un début de péritonite, ses parents se trouvent à son chevet. Sa sœur lit un magazine dans la cuisine. Emmanuel se demande pourquoi elle-même n’est pas là-bas, mais ne pose pas de question.

Il remarque qu’elle n’est plus coiffée pareil ; ses cheveux raccourcis lui donnent des traits d’enfant. Elle sourit quand il lui en fait la remarque et il voit qu’elle rougit. Elle ne semble pas timide, d’ordinaire, mais au fond qu’en sait-il ? La pitié qu’il ressentait pour lui-même dévorait son regard sur les autres. Soudain, Métisse s’efface de sa tête et il regarde mieux la sœur de Louis.

Son nom ?