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Nouvelles

Une Vie poétique – Histoire zénithale, par Patrick Abraham

Ecrit par Patrick Abraham , le Lundi, 05 Février 2018. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

(Un matin, tu trouverais sa chambre vide. Aucun mot n’aurait été scotché sur le frigo. Il ne répondrait pas à tes appels. Abîmé, tu froisserais l’inexistant papier sombre et soyeux dont son image aurait été faite.)

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Tu aimais la façon dont il laissait traîner ses vêtements sales partout dans la maison, les fourrait en boule dans son sac après les avoir sortis de la machine à laver mais, dans un magasin, remettait impeccablement dans leurs plis ceux qu’il avait essayés. Tu aimais l’élégance de ses gestes quand il fumait ou tapotait sur son téléphone portable : quelle rage, quelle humiliation pour lui si tu lui avais dit qu’ils étaient pour toi, dans leur perfection désinvolte, leur légèreté, leur inachèvement – la Grâce ! Tu aimais sa démarche très droite et un peu voûtée avec les bras le long du corps, les mains jamais dans les poches mais les paumes ouvertes vers l’arrière – si bien qu’au bout de quelques mois sans l’avoir cherché tu l’imitas. Tu aimais ses positions dans le sommeil : comme il se levait tard, bien après toi, tu le regardais dormir et le parcours de son corps sur le lit d’heure en heure, sa gymnastique immobile, avaient à tes yeux un mystère quasi théologique.

Ecoute-moi mon fils…, par Nadia Agsous

Ecrit par Nadia Agsous , le Lundi, 29 Janvier 2018. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

En cette heure solennelle de l’aurore bienfaitrice, ouvre bien tes oreilles hermétiques à la grâce de l’Amour et à beauté de la vie ! Ferme tes yeux qui s’écarquillent de stupeur devant le spectacle de la mort qui s’impose à nous avant même le lever du rideau de la tragédie humaine ! A l’heure où je te parle, des êtres sans tendresse, ni amour, regagnent les rives solitaires, de l’autre côté de nos vies orphelines ! Sois attentif à ma parole, cette herbe folle et clairvoyante qui raconte la légende heureuse des esprits libres et rebelles !

Ta naissance ?

Ah, ce jour béni par les astres flamboyants neufs ! Cette nuit-là, belle et magique, la lune noire avait été vaincue par les éclairs imprégnés par la couleur bleutée des feux follets. Aux confins de l’univers, les étoiles folâtres s’acoquinèrent avec le ciel bleui par les meurtrissures divines. Cette nuit de l’Amour, des oiseaux blanc-pureté, envoyés en éclaireurs, entonnèrent l’hymne de la « Joie Retrouvée » ; puis ils disparurent dans le mystère de l’obscurité lucide. Aussitôt ! Les notes de musique de ce chant aux sonorités allègres subjuguèrent nos sentiments bruts. Béatitude ! La vie frémissante de Beauté encore fragile re-naquit !

L’écrivain et l’albatros, par Tawfiq Belfadel

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Lundi, 08 Janvier 2018. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Il fait beau. Des oiseaux solitaires font sentinelle sur des arbres sans feuillage, lançant des cris maladroits. Au loin, un grand champ où essaiment les déchets de la ville. De temps en temps, un sac en plastique s’envole en imitant les mouettes. La fin du monde sera un sac en plastique. Le soleil est luisant rendant l’automne une prolongation d’été ; l’écosystème est dégradé et la Terre commence à vieillir. Elle est atteinte d’un cancer qui s’appelle l’homme. La montagne, géante, est couronnée par des nuages timides.

Je suis accroupi face au lac. La mer n’est pas loin d’ici, juste à quelques pas.

J’ai rompu mes rencontres avec la mer. Depuis mon enfance, j’allais la contempler pendant des heures ; c’était mon miroir. Je lui racontais des pans de ma vie et elle me reflétait en échange les abîmes de mon âme que l’ontologie était impuissante à découvrir. Un jour, elle a cessé de m’écouter parce que ma catharsis était surchargée de traumatismes et de mélancolies. Mon spleen dépassait sa lumière. Ce jour-là, j’ai noué ma relation avec le lac.

Le mystère parfois nous effraie, par Marc Ossorguine

Ecrit par Marc Ossorguine , le Vendredi, 22 Décembre 2017. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Il sort de la maison. Il ou elle ? A vrai dire ce n’est pas si évident. Dans cette ombre entre chien et loup, tous les chats sont gris et toutes les silhouettes sont floues, incertaines. La démarche semble plutôt féminine. La carrure, masculine. A moins que ce soit les vêtements qui la transforment. Ce que l’on devine des cheveux pourraient être l’un ou l’autre. De toute façon, les femmes aux cheveux courts sont aussi fréquentes que les hommes aux cheveux longs, non ? Alors, homme ou femme, on ne peut vraiment se décider.

Une silhouette sort de la maison. Quelle maison ? Une maison. Une parmi d’autres. Pas très différentes de celles qui sont en amont ou en aval dans la même rue. Assez semblable à celles qui sont de l’autre côté de la rue. Et même de celles qui sont dans les autres rues.

A quoi ressemblent ces maisons ? Difficile à dire, dans le clair obscur qui s’est installé on ne distingue en fait que des ombres de maisons. Des masses indistinctes que l’on a peine à séparer les unes des autres. Des blocs d’obscurité claire vaguement rythmés sur le ciel.

Où s’en vont nos peurs ?, par Nadia Agsous

Ecrit par Nadia Agsous , le Mardi, 19 Décembre 2017. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Il était plus de quatorze heures lorsque nous franchîmes le seuil du portail de la Qobââ. Discrètement, ma mère glissa deux billets dans les mains du gardien du lieu qui nous accueillit chaleureusement. Il héla un petit garçon et lui ordonna de nous accompagner. Nous descendîmes les escaliers en silence ; à peine si nous ne formions pas une procession de sacrifiés qui se dirigeait vers le poteau des fusillés. Notre guide interrompt notre descente, tourne à gauche et nous conduit vers un patio qui mène vers une fontaine en marbre bleue sur laquelle est écrit en lettres dorées El Bayt el’atiq’.

Cette maison antique avait deux portes qui faisaient face à la fontaine. Mon guide m’escorte vers celle de gauche ; il ouvre la porte et m’invite à pénétrer dans la pièce, puis il disparaît de ma vue. Saisie d’une tristesse obscure, ma peur se recroqueville sur son ombre transie de froid. Un mastaba en bois couvert de soie s’offre à mes fesses. Une main brusque et maladroite me vêtit d’un burnous blanc. Je m’assois sur le mastaba. Une mouche grosse comme un noyau d’abricot suce le sang de ma tête. Une voix féminine dit promptement :