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Ecrits suivis

Le Jardin de derrière (20) Où on entend des choses

Ecrit par Ivanne Rialland , le Lundi, 20 Avril 2015. , dans Ecrits suivis, Ecriture, La Une CED

 

Georges avait emprunté à Tobie son utilitaire et, le fût de poissons pourrissants bien calé à l’arrière, il se dirigeait à vive allure vers la déchetterie, répandant sur son passage une odeur pestilentielle.

Il avait quelques minutes plus tôt eu Hélène au téléphone, encore retenue à Paris pour une quinzaine. Elle avait paru déroutée par les récents événements que les propos de Georges, un peu décousus, lui faisaient entrevoir.

– Mais les enfants vont bien ? répétait-elle.

Et Georges d’acquiescer, de repartir sur une histoire de poissons morts, de parler d’une procession, de gars avec des capuchons, d’un nommé oncle Tobie et d’un abri antiaérien où ils auraient dû se terrer pour échapper aux encapuchonnés. Hélène appuyait avec force le téléphone contre son oreille en tripotant nerveusement son collier de l’autre main : « Et tu ne veux pas que je vienne ? Les enfants vont bien ? » Il ne voulait pas qu’elle vienne, les enfants allaient bien. Il fallait qu’il y aille, il avait des poissons à amener à la déchetterie.

Kafka tefka (20)

Ecrit par Ahmed Yahia Messaoud , le Mercredi, 15 Avril 2015. , dans Ecrits suivis, Ecriture, Editoriaux, La Une CED

 

J’appuyai sur le déclencheur, je n’examinai pas l’effet, encore je me perdais dans mes pensées, m’occupant à affirmer coûte que coûte ma négation par de fallacieuses justifications. Cependant, pour cette fois, je n’y arrivais plus. Jamais je n’avais été hors de moi-même, et aussi concentré sur quelque chose avec autant d’intensité. Toute cette solitude bien affectionnée et raffinée, allait céder le monde au crétinisme social. J’avais pourtant conscience que j’allais finir dans la dèche. Mais c’était ce qui survenait, je me sentais à mon tour comme le figuier, le fil barbelé qui s’enroulait délicatement autour de mon cou.

Tout ce qui menace de s’avilir s’avilit. On n’a d’autre alternative que celle de passer à autre chose, aller supplier ailleurs.

Assise sur le bord du lit, le bas des reins enveloppé dans un drap bleu. Je regardais son magnifique dos nu, j’aperçus comme des déchirures imprévues cruellement cicatrisées, comme si on lui avait arraché des ailes… Je n’étais qu’un gosse !

Le Jardin de derrière (19) Où cela commence à puer

Ecrit par Ivanne Rialland , le Lundi, 13 Avril 2015. , dans Ecrits suivis, Ecriture, La Une CED

 

Deux jours plus tard, à 7 heures du matin, Louise déboula dans la chambre de son père en criant sur une note aiguë : « Papa, ça pue ! » Le ton était outré. Georges ouvrit péniblement les yeux, se frotta le visage, et fut assailli par l’odeur. Ça puait, pas de doute. Une nouvelle fois, il enfila hâtivement un pantalon et des baskets pour se précipiter vers le bief. Sur le fond recouvert d’une fine couche de vase, les gros poissons noirs se débattaient faiblement dans la lumière du matin. Le bief était à sec. Et sous le soleil déjà chaud, ça puait, ça puait sérieusement. Louise, écœurée, rentra dans la maison, tandis qu’Isabelle, réveillée par l’odeur, apparaissait en haut de l’échelle et arrivait sur le bord du bief, en tongs et tee-shirt XXL. « Waouh, s’exclama-t-elle, chez vous, c’est un peu les portes de l’enfer. Cela dit sans offense ». Georges n’était pas offensé. Il regardait les monstres noirs à l’œil vitreux se décolorer sous le soleil, comme pourrissant à vue d’œil. Les ouïes ne palpitaient plus qu’à peine. L’odeur semblait gagner en puissance de seconde en seconde, répandant une véritable pestilence sur le voisinage. Aucun mécontent ne se manifesta pourtant, pas même Mme Chaussas ou un vigilant voisin.

Kafka tefka (19)

Ecrit par Ahmed Yahia Messaoud , le Mardi, 07 Avril 2015. , dans Ecrits suivis, Ecriture, La Une CED

 

Je la découvris vulnérable, peut-être parce qu’elle était trop jeune pour moi ! Je pris position pour m’appliquer à la tâche. Je m’employais avec différence et ruse à trahir le viseur dans lequel elle était allongée. Mon regard parcourait toute la géométrie, tout le calcul optique nécessaire, pour ensuite ramper sur sa prairie abdominale et se heurter à ses deux dômes, où sur le sommet de chacun, on distinguait avec stupeur un donjon, un minaret en altitude. Il longeait la vallée cherchant des fêlures sur des courbures parfaites pour s’agripper et grimper. Hélas ma vue n’était pas équipée pour ce genre d’alpinisme. Je n’osais pas faire taire Bach, ni me dérober aux revendications de mon âme en compote. Les notes s’entretuaient, s’entraidaient, s’entremêlaient. C’était une musique pour la musique. Je me savais faux dans ce recueillement vrai et sincère.

Je pensais au résultat avant d’appuyer sur le déclencheur, je me figurais l’image aboutie que mon appareil devait m’offrir. Dans ma hâte et ma frustration, je m’aventurais à penser ceci :

Le Jardin de derrière (18) - Où les voisins ne sont guère vigilants

Ecrit par Ivanne Rialland , le Jeudi, 02 Avril 2015. , dans Ecrits suivis, Ecriture, La Une CED

 

La lumière de la lampe électrique traversa la toile de la tente. Une voix appela doucement dans la nuit, sous les étoiles.

Tristan abaissa d’un coup sec la fermeture éclair et sortit la tête : « Éteins cette lampe ! » Isabelle obtempéra, un rien froissée. Tristan rampa hors de la tente, rabattit la capuche de son sweat sur ses cheveux. Pierre et Noé sortirent à leur tour, eux aussi vêtus d’un sweat à capuche et d’un pantalon sombre. Pierre s’exclama d’une voix étouffée : « Qu’est-ce qu’elle fait là, elle ? » Louise se raidit : « Je veux en être ». Isabelle se tourna vers Tristan : « Je ne pouvais quand même pas la laisser toute seule… » Louise lui coupa la parole, défiant tour à tour Pierre et Tristan du regard : « Et Camille vient aussi. Elle nous attend sur la place ». « Ton idiote de copine… » commença Pierre, mais Tristan lui posa la main sur le bras et l’apaisa, avec un sourire ambigu : « Plus on est de fous… » « Si par leur faute, on se fait choper… » grommela quand même Pierre. Noé fit la grimace et jeta un coup d’œil de regret vers la tente, que surprirent Louise et Tristan. Le sourire de Tristan s’accentua : « T’inquiète… » Il regardait tour à tour les quatre adolescents, soudain mal à leur aise. Il y eut une pause. « On y va », déclara abruptement Pierre, qui s’engagea sur la route. Les autres suivirent, Tristan en queue de cortège, les mains nonchalamment glissées dans ses poches.