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Nouvelles

Ce matin maudit (1) (par Nadia Agsous)

Ecrit par Nadia Agsous , le Vendredi, 27 Septembre 2019. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

La clé…

Où as-tu laissé la clé de la porte de la maison de tes commencements ?

 

– Quitte ton monde, va et ne reviens pas ! Arrache-toi de ce monde fade, sombre et cruel qui avale ta lumière, douce et féerique, pour enfanter des êtres haineux et hideux qui s’en vont subjuguer le monde et sa horde silencieuse et servile.

Va-t’en poursuivre le chemin de ta destinée. Ne regrette rien. Le regret est l’arme des faibles, il cultive la vulnérabilité, engendre la culpabilité, emprisonne et tient en laisse les esprits les plus avertis pour les donner en pâture à ces Êtres sans joie, ni foi, ni loi qui se comportent en conquérants dans ton monde fade, sombre et cruel.

Plus rien ne sera plus comme avant ; le soleil ne brillera plus pour toi, ses feux jadis étincelants se sont éteints. L’obscurité a investi les artères de ton cœur qui bat au rythme des pas de ces Êtres sans joie, ni foi, ni loi qui cultivent la décrépitude et l’illusion d’être.

Grand Hôtel d’Europe, 1891. II - Histoire sylvestre (par Patrick Abraham)

Ecrit par Patrick Abraham , le Mercredi, 25 Septembre 2019. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

Un roman n’est pas une copie du Réel mais une rêverie critique, une divagation cohérente à partir du Réel – ou à partir de morceaux du Réel. Tout est faux dans un roman : donc tout est vrai à un niveau plus profond. Une histoire étant une sorte de roman en réduction, ou de possibilité de roman, ou de roman effondré, m’approprierai-je les définitions qui précèdent ? Je n’ai pas inventé le personnage d’Anne Rivière (1). Je me suis plu à lui imaginer ici, après plusieurs effacements et resurgissements, une trajectoire finale. Bien sûr, d’autres morceaux du Réel auront nourri ma rêverie :

On dit qu’Anne Rivière a racheté le Grand Hôtel d’Europe. On le dit. On ne sait pas comment elle l’a payé. Elle n’a pas vieilli, elle a à peine grossi. Elle aime porter des robes en lin très claires et des sandales en corde, maintenant. Le Grand Hôtel d’Europe, situé entre une banque et une suite de villas coloniales plus ou moins entretenues, a longtemps été le seul établissement acceptable de la ville. Le précédent propriétaire, le fils du fondateur, un Français né en Inde, plusieurs fois marié et père d’une dizaine d’enfants, est mort à la fin des années quatre-vingt. Ses héritiers se sont déchirés. Les investissements nécessaires pour mettre le bâtiment aux normes du tourisme moderne semblaient trop lourds à certains, sans doute. L’hôtel est donc resté à l’abandon durant deux décennies.

Grand Hôtel d’Europe, 1891 / I-Histoire rêveuse (par Patrick Abraham)

Ecrit par Patrick Abraham , le Mardi, 17 Septembre 2019. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

Tu imagines que tu arrives au « Grand Hôtel d’Europe » un matin d’hiver – enfin de l’hiver pondichérien. Le ciel est bleu avec quelques nuages. Il fait vingt-cinq degrés. Un employé vêtu de blanc balaie la cour. Tu remarques sa peau soyeuse, sa démarche élégante. Tu lui souris. Il te sourit. Le propriétaire est descendu du perron et se dirige vers toi à pas lents. Vêtu de blanc lui aussi. Très élégant lui aussi. Il doit avoir au moins soixante-dix ans mais conserve une minceur étonnante. Il demande à l’employé, dans la langue locale, de prendre ta valise. La rue est tranquille devant la grille de l’hôtel où tu as noté le nom du fondateur – le père du propriétaire actuel. Parfois, une Ambassador, une moto, klaxonnent en approchant d’une intersection. Le propriétaire t’a précédé dans le hall un peu poussiéreux. Il examine ton passeport et écrit quelque chose sur un gros registre puis tend à l’employé (est-ce le seul ?) la clé de ta chambre.

(Quinze endroits en Inde où tu fus – plus modestement ou immensément – heureux : une boucle de la rivière Periyar après Aluva tandis que sous la pluie des branchages dérivent ; le ghât de Chet Singh à Bénarès dans le brouillard de janvier ; la somptuosité dentelée du mausolée d’Ibrahim Shah à Bijapur dans un crépuscule de mars – et tu avais face à toi le plus beau monument du monde).

Des animaux plein la tête, par Kátia Bandeira de Mello-Gerlach

, le Jeudi, 12 Septembre 2019. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

traduit du portugais (Brésil) par Stéphane Chao

 

Dans une tour de la rue numéro cent, à un demi-métro de la place du Temps

Scène vue à travers une lunette bleue

 

Anuschka plante des graines en sachet dans un vase en argile rougeâtre et fragile ; les mains caressent la terre, accomplissant un rituel printanier en plein automne. Du balcon à la rue, il n’y a que quelques empans tortueux qu’on descend en cordée pouce après pouce. Les sourcils d’Anuschka se rapprochent lorsqu’elle produit un effort intellectuel pour imaginer les sensations que procurerait un saut vertical depuis le balcon. Les doigts d’Anuschka flagellent les racines avec des feuilles de persil et de chèvrefeuille ou tout autre produit de l’oxygène et de la photosynthèse. La naine ne démontre guère l’envie de sortir de l’appartement ou du périmètre des tours. Elle doit semer les graines et attendre la floraison.

Le rayon vert (par Sandrine Ferron-Veillard)

Ecrit par Sandrine Ferron-Veillard , le Mercredi, 21 Août 2019. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

Il se cogne aux rochers d’Omoa. Aux falaises hurlantes. Le bateau s’éloigne, reprend un peu d’élan puis revient à la charge entre deux vagues. La vague, la nuit, la terre. La puissance. Le sel, le fer, l’huile noire du moteur.

Il est plus de trois heures du matin et il s’agit d’accoster, de bien sauter, de ne pas se fracasser. Les sacs sont jetés sur le quai. On se parle à voix basse, on s’embrasse. Quelques minutes pour rejoindre la demeure de sa cousine, Aline est revenue à Fatu-Hiva.

Le pain et les papayes étalent leurs bienfaisances sur la toile cirée, la cuisine est ici le centre de l’habitation. Une table, des chaises de jardin en plastique blanc, la télévision et des matelas au sol. C’est presque tout. On y entre en enlevant ses chaussures, le carrelage est propre, le carrelage est frais à cette heure. Ça sent bon, ça sent le café. Aline veut partir pour Hanavave dès l’aube, qu’importe la fatigue, elle est fermement décidée à effectuer ces trente-quatre kilomètres aller-retour dans la journée. Reprendre la route de son enfance, là où elle distinguait les deux volcans unis pour former l’île, les deux caldeiras s’ouvrant à l’ouest pour abriter les deux villages de Fatu-Hiva. Omoa et Hanavave. Là où précisément des teintes de rose vieilli, de mauve éthéré abondent. Le parfum des herbes sauvages.