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Nouvelles

La nuit sans Zabach (III), par Nadia Agsous

Ecrit par Nadia Agsous , le Mercredi, 23 Mai 2018. , dans Nouvelles, Ecriture, Ecrits suivis, La Une CED

 

En voyant la foule rassemblée devant la maison familiale, Mary’amcomprit que le moment ultime était arrivé. Elle se rappela alors des prières de sa grand-mère, Sara, et murmura :

– La lumière gît dans les confins des ténèbres, n’est-ce-pas ? Allah ya Allah,j’implore Votre protection ! Rebbi ya Rabbi, jeVous offre ma pureté, en échange, envoyez-moi l’ange rédempteur pour qu’il me sauve, ya El-Elohim ! Votre clémence, Seigneur ya Allah ; Votre compassion !El-Elohim, Allah, Seigneur ! Avé Mary’am !

Le père entendait les supplications de sa fille. Chaque mot prononcé agissait comme une balle tirée à bout portant dans son cœur tourmenté. Il avait honte d’être là, parmi ces hommes et ces femmes, participant à la lapidation de celle qui l’aida à surmonter tant d’obstacles. Si L’Hou-Sine, le vieux pieux, l’adorateur d’El-Elohim n’osait pas regarder sa fille dans les yeux. Comment faire face à celle à qui il avait prédit une vie couronnée de succès et de bonheur ? Comment contribuer à l’anéantissement de celle dont le nom revenait sans cesse dans ses prières ferventes et pleines de grâce et de miséricorde ?

Cuba Libre, par Henri Cachau

Ecrit par Henri Cachau , le Lundi, 14 Mai 2018. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Depuis le tonitruant passage de Bukowski, sur leurs plateaux ils ne servent que de l’orangeade lors des émissions culturelles, dommage pour les Chablis et autres Pouilly-Fuissé. Malgré ce manquement à la déontologie et la légendaire bégueulerie de ce genre de programme, un amateur éclairé s’y était inscrit afin de participer à un forum intitulé « L’Art n’a nul besoin de prédicats, il doit toucher au cœur ! ». Devaient y prendre langue des universitaires ainsi que des critiques d’art, experts plus ou moins représentatifs de diverses chapelles, avec comme présentateur officiel, ce benoît personnage devenu l’un des bustes les plus en vue de notre lucarne. Nonobstant quelques préventions et autres a priori régionalistes, l’homme de télévision ne cachant pas ses préférences pour le beaujolais et le foot, alors que les goûts de ce spectateur penchaient pour le Madiran et le rugby, un affrontement pouvant s’ensuivre, il se fit le plus discret possible. Aussi apprit-il des choses fort passionnantes : que les Cubains n’ont pas inventé le cubisme, que les modèles de ces messieurs les artistes sont passés soit par les passerelles ou par le X !…

Villa Triste, par Marie-Pierre Fiorentino

Ecrit par Marie-Pierre Fiorentino , le Vendredi, 11 Mai 2018. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

Les yeux lourds, elle choisit sur le rayonnage Villa Triste. Son regard hésitant avait parcouru d’autres titres avant de se soumettre à cette nécessité joyeuse, relire encore celui-ci. Ne serait-ce que quelques paragraphes, au hasard. Alors elle dormirait du sommeil béat de qui a retrouvé son lit de retour de voyage.

Ce n’était qu’après plusieurs lectures qu’elle s’était résignée à prononcer « triste » comme il convenait et non pas « tristé », qui lui était spontanément venu à l’esprit. Peut-être que prononcer le mot « triste », quand elle l’était déjà tant à l’approche d’une longue séparation d’avec l’aimé, lui avait été impossible.

Ou alors cette prononciation méditerranéenne s’était-elle imposée parce qu’elle s’était imaginé, quand il lui avait prêté le roman au mois de juin, que ce serait la passade d’un été. Pourtant, de même que rien ne destinait leur histoire à durer, Villa Triste s’était installé dans sa vie. Après tout, ses crises de tristesse n’étaient que le prix dérisoire de son bonheur à aimer et à être aimée.

Elle rechercha un passage, goûtant la douceur fraîche des draps de percale sur son corps.

Lectures, par Marcel Alalof

Ecrit par Marcel Alalof , le Mercredi, 09 Mai 2018. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Hier matin, j’ai essayé de me lever. Impossible. J’avais l’impression d’avoir des lances dans la poitrine, qui me plaquaient au lit. Trois semaines d’arrêt : épuisement physique et nerveux. Le médecin vietnamien qui me soignait avait conclu le diagnostic en me disant : « il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier ! ». J’ai pratiquement toutes les œuvres de Stefan Zweig, introuvables à cette époque, que j’ai pu me procurer dans les fonds d’édition par un ami libraire. Les prix n’ont même pas été révisés. Je paie certains livres au prix qu’ils valaient dans les années 30. Sur beaucoup d’entre eux, 24 heures de la vie d’une femme ou Amok, je vois sur la couverture le nom de l’éditeur français « Victor Altinger » disparu depuis, dont le fonds a été repris par Stock. Je connais mal l’auteur. Mais, quelques années plus tôt j’avait lu dans Le Monde, sous forme de feuilleton, Le joueur d’échecs, qui m’avait passionné.

La nuit de Zabach (II), par Nadia Agsous

Ecrit par Nadia Agsous , le Mardi, 08 Mai 2018. , dans Nouvelles, Ecriture, Ecrits suivis, La Une CED

 

Durant la veille de la nuit de Zabach, à minuit pile, alors que les femmes entonnaient des airs glorifiant le pouvoir souverain du mâle ; pendant que les hommes revendiquaient leur droit à la vengeance, un homme, géant, aux cheveux longs et blancs, aux yeux rouge vermillon, au visage gros comme un melon, aux bras noirs comme goudron, surgit du ciel. Ses yeux étaient maquillés au khôl. Son corps était drapé dans un tissu noir qui sentait la pisse bouillie. Son allure avait quelque chose d’animal et de cruel. Il portait dans sa main gauche un vêtement blanc.

L’arrivée de Abi al-Qiyâ’ma, l’annonciateur du jour de la résurrection, n’augurait rien de bon pour Mary’am ; il flottait dans l’air une odeur de défaite, affreusement pestilente ; le village exultait, pourtant !

Ya latif, ya latif !

Le malheur était à portée de la main et ceux qui s’en emparèrent en firent mauvais usage ; ils l’instrumentalisèrent et le jetèrent sur la place du village.