Identification

Nouvelles

L’homme abstrait, par Jean-Paul Gavard-Perret

Ecrit par Jean-Paul Gavard-Perret , le Mardi, 06 Février 2018. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Quoique manifestement indifférent à tout ce qui pouvait s’apparenter à une relation amoureuse et vraisemblablement aussi à toute relation humaine, une sorte de grand-mère – que je connaissais à peine sinon par ses prénoms (Le Fouèse et La Blonde des Maisons) – m’a légué tout ce qu’elle possédait. Elle y joignit une lettre où elle me traitait de tous les noms. Au lieu de vous les énoncer je vous listerai – en mon propre héritage – ce que fut son legs. Ayant reçu ses clés, je suis allé dans sa remise. Il y avait un bric-à-brac de boîtes. Je les ai ouvertes une à une… Il y avait la boîte à rire, la boîte à sourire, la boîte à pleurer et celle à pleurer de rire. La boîte à ouvre-boîte (j’aurais dû commencer par elle, encore aurait-il fallu qu’elle soit bien rangée). La boîte aux lettres d’amour et celle aux lettres de rupture. La boîte à chaussettes et celle aux godemichés sur laquelle était écrit « boîte à promesse ». Bref la boîte à trancher les problèmes ou à parer au plus pressé. Il y avait aussi la boîte aux taciturnes burnes, la boîte à blancs de poulet. La boîte à plumes et celle à défauts que je trouvais au poil. La boîte à lune nommée sur le côté « boîte de nuit ».

Une Vie poétique – Histoire zénithale, par Patrick Abraham

Ecrit par Patrick Abraham , le Lundi, 05 Février 2018. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

(Un matin, tu trouverais sa chambre vide. Aucun mot n’aurait été scotché sur le frigo. Il ne répondrait pas à tes appels. Abîmé, tu froisserais l’inexistant papier sombre et soyeux dont son image aurait été faite.)

*

Tu aimais la façon dont il laissait traîner ses vêtements sales partout dans la maison, les fourrait en boule dans son sac après les avoir sortis de la machine à laver mais, dans un magasin, remettait impeccablement dans leurs plis ceux qu’il avait essayés. Tu aimais l’élégance de ses gestes quand il fumait ou tapotait sur son téléphone portable : quelle rage, quelle humiliation pour lui si tu lui avais dit qu’ils étaient pour toi, dans leur perfection désinvolte, leur légèreté, leur inachèvement – la Grâce ! Tu aimais sa démarche très droite et un peu voûtée avec les bras le long du corps, les mains jamais dans les poches mais les paumes ouvertes vers l’arrière – si bien qu’au bout de quelques mois sans l’avoir cherché tu l’imitas. Tu aimais ses positions dans le sommeil : comme il se levait tard, bien après toi, tu le regardais dormir et le parcours de son corps sur le lit d’heure en heure, sa gymnastique immobile, avaient à tes yeux un mystère quasi théologique.

Ecoute-moi mon fils…, par Nadia Agsous

Ecrit par Nadia Agsous , le Lundi, 29 Janvier 2018. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

En cette heure solennelle de l’aurore bienfaitrice, ouvre bien tes oreilles hermétiques à la grâce de l’Amour et à beauté de la vie ! Ferme tes yeux qui s’écarquillent de stupeur devant le spectacle de la mort qui s’impose à nous avant même le lever du rideau de la tragédie humaine ! A l’heure où je te parle, des êtres sans tendresse, ni amour, regagnent les rives solitaires, de l’autre côté de nos vies orphelines ! Sois attentif à ma parole, cette herbe folle et clairvoyante qui raconte la légende heureuse des esprits libres et rebelles !

Ta naissance ?

Ah, ce jour béni par les astres flamboyants neufs ! Cette nuit-là, belle et magique, la lune noire avait été vaincue par les éclairs imprégnés par la couleur bleutée des feux follets. Aux confins de l’univers, les étoiles folâtres s’acoquinèrent avec le ciel bleui par les meurtrissures divines. Cette nuit de l’Amour, des oiseaux blanc-pureté, envoyés en éclaireurs, entonnèrent l’hymne de la « Joie Retrouvée » ; puis ils disparurent dans le mystère de l’obscurité lucide. Aussitôt ! Les notes de musique de ce chant aux sonorités allègres subjuguèrent nos sentiments bruts. Béatitude ! La vie frémissante de Beauté encore fragile re-naquit !

La jouer solo, par Marcel Alalof

Ecrit par Marcel Alalof , le Mercredi, 24 Janvier 2018. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Lorsque la bouteille de champagne déborde sur la table, je me dis que ça ne m’était pas arrivé depuis que j’étais enfant. Toujours la question du temps qui passe. Et l’âge ! Son premier signe chez l’adulte « en bonne santé », les douleurs articulaires. Je me suis fait opérer de mes stigmates aux deux mains : un succès, mais je suis astigmate. Le seul souvenir de ma période d’introversion où j’écrivais la nuit, trois fois par an : l’alcool ; boire à gorge déployée et ne jamais être saoûl. Dire en titubant : « Je ne suis pas saoûl ». La saoûlitude tue la solitude. Au début, être seul avec soi-même c’est être mal accompagné. Et puis, après, une fois qu’on sait, c’est être quelqu’un ou avoir quelqu’une. On est saoûl quand on croit, au milieu des concessions, que tout va bien. En fait, tout va trop vite, on n’a pas le temps de faire le point ou l’appoint. On n’a pas le temps de penser, ou s’arrêter à ce qu’on pense, parce qu’il y a urgence. Partager à tout prix ; et le jardin secret ?

Boire du vin quand on est triste et de la bière pour le devenir. A l’aéroport de Tahiti on entend l’ivrogne dans les toilettes hurler : « Papeete ! ». Cet alcool qui brise les barrières fait venir l’esprit. Mais tous les gens saoûls ont le même humour qui me donne des hauts-le-cœur et me révulse.

Finalement en enfer !, par Nasser

Ecrit par Nasser , le Lundi, 22 Janvier 2018. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Arrivé en enfer, il se rendit vite compte qu’il n’était pas tout seul. Et que la compagnie n’allait pas lui manquer. Les gens avaient plutôt tendance à s’éviter. Mais il ne tarda pas à retrouver d’anciens camarades de classe : « Ah, tiens, quelle surprise, alors… ». Il croisa, de nouveau, de vieux amis bien : « Sans blague, si je m’attendais… ». Sa famille y était, presque au complet : « Et moi qui croyais appartenir à une descendance d’extraction… ». Il reconnut quelques voisins qu’il pensait irréprochables : « Ah, vous aussi, ma foi… ». Il croisa aussi énormément de collègues de travail, alors, à ses yeux, insoupçonnables, directeurs, secrétaires, chefs de service ! Naïf, il croyait que cette foule de connaissances avaient le cœur pur, persuadé qu’ils étaient tout à fait impeccables (1). Par ailleurs, il fallait, dans les plus brefs délais, parer au manque de nouveaux brasiers. Les arrivées massives, pour le moins imprévues, de religieux, toutes confessions confondues, rendaient obsolètes les prévisions établies. Les connaissant, il ne s’agissait pas réellement d’une surprise, mais les statistiques étaient toutefois bousculées. Sur Terre, on leur aurait donné le Bon Dieu sans confession.