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Nouvelles

Les Péniches-restaurants, Histoire levantine (par Patrick Abraham)

Ecrit par Patrick Abraham , le Jeudi, 02 Mai 2019. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

1) L’homme fut arrêté au commencement de l’émeute. Etait-il ivre et avait-il provoqué les policiers casqués qui avaient bouclé le quartier à l’approche du couvre-feu ? Avait-il oublié ses papiers chez lui ? L’émeute débuta de façon banale. Un groupe de jeunes devant un café. Le patron voulant fermer. Les jeunes, un peu excités sans plus, résistant. La police stationnée à proximité intervenant sans ménagement. D’autres jeunes descendant secourir leurs camarades puis, traînant dans le secteur, les désœuvrés des banlieues pauvres toujours prêts à en découdre avec la flicaille. L’homme était-il un client du café ? Rôdait-il pour une chasse nocturne ? Il habitait un bel appartement dont une terrasse donnait sur le Fleuve. On ne savait pas qui le lui avait loué. Ni même s’il en réglait personnellement le loyer. Le quartier était cher. Hormis ses cours à l’Institut français, l’homme n’avait pas de revenus fixes. On le connaissait bien ou très mal. On se méfiait de lui. Il se prétendait écrivain mais l’enquête prouva qu’il n’avait rien publié bien qu’on découvrît dans son bureau une masse de manuscrits raturés et inutilisables. On disait qu’il avait vécu dans la cave d’un faubourg éloigné avant d’emménager dans son immeuble actuel. Il faisait souvent monter un garçon. Enfin, un ou plusieurs.

Nouvelles brésiliennes (V) - Le monde d’un homme seul, Marco Aurélio Cremasco

, le Lundi, 08 Avril 2019. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

– Où est João ? Il est sorti, il revient bientôt. Il ouvre le journal. Il y apprend que dix bus ont été incendiés. Il traverse la rue et entre dans une boulangerie, avec ce même journal ouvert devant lui. – Joaquim, comme d’habitude. Qui est Joaquim ? Heu, il travaille ici depuis des lustres. Je suis nouveau ici, mais que désirez-vous ? Un café serré et un toast. Un attentat fait cent morts et mille blessés. Un tremblement de terre coupe la Terre en deux et précipite la moitié de la population dans un abîme sans fond – Voici votre café et votre toast. Il referme le journal et il ne voit pas Alice, la caissière. Elle est aux toilettes – dit une fille d’une quinzaine d’années qui est le portrait craché d’Alice jeune. Il marche sur le trottoir en direction de la borne de taxi. Il connaît cette région comme personne : les graffitis, qui sont comme des messages rupestres destinés aux générations futures, les arbres qu’il connaît depuis qu’ils ont été plantés, les gens et leur histoire. Il essaie d’ouvrir la porte du taxi –  Et alors, Juvenal, tu ne veux pas me laisser entrer ? Le chauffeur se tourne vers lui. – Juvenal a pris un jour de congé et il m’a demandé de le remplacer. Il va bien ? Oui, une migraine toute bête. Pourriez-vous me conduire à la Banque. « La » Banque. Attendez-moi.

Djemila (Par Elisabeth Bouillot et Mustapha Saha)

Ecrit par Mustapha Saha , le Lundi, 04 Mars 2019. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

Départ de la Tour 106 des Minguettes, qui s’écroule, emportant avec elle l’urbaine sérialité des grands ensembles. Entre des parents incompréhensifs et une fratrie divisée, la petite fille regarde le ciel, plane entre être et néant. Elle écoute en boucle Barry white, Marvin Gaye, Donna Summer. La destinée s’augure musicale. Réminiscences sensitives à vie. Lycée en pointillés. Fugues par intermittences. Explorations du monde de la nuit. Danseuse sexy. Un frère la mouche au père autoritaire. Brutalités répétitives. Fuite sans retour. A quinze ans.

Paris, bien sûr. Djemila Khelfa débarque à l’improviste chez une grande sœur généreuse, amie de célébrités artistiques et littéraires. Michel Foucault entre autres. Adolescente des stratosphères, propulsée dans les hautes sphères. Jean-Luc Hennig, agrégé de grammaire, journaliste à Libération, rédacteur en chef du mythique Rolling Stone France, animateur sur Fréquence Gaie, auteur prolixe de livres sur la nuit, le sexe, la mort. Et toute sa bande, intempestive, provocatrice, fascinante. On les appelle « Les homos de Libé ». Des artistes et des intellectuels, argentins, brésiliens, latino-américains, s’agglomèrent dans les boîtes sulfureuses. Marcia Baila des Rita Mitsouko casse les codes de la variété. Catherine Ringer et Fred Chichin mettent le feu aux planches. Cœur brûlant du Paris transgressif. Triangle magique de l’art volcanique avec New-York et Berlin. Paname conquise en toute liberté. Sans domicile fixe.

Tombeau de Marceline Rozenberg (par Marie du Crest)

Ecrit par Marie du Crest , le Vendredi, 15 Février 2019. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED


Les pères inventent le prénom de leur fille comme les poètes trouvent un titre à leur recueil. Ils partent à sa recherche comme les chercheurs d’or en quête de la pépite miraculeuse. Pendant des jours et des semaines, leur tête cogite, s’agite. Et un beau jour, une présence de syllabes et de voyelles. Un rythme sonore, comme la seule note juste. Indélébile, tatouée sur le cœur. La chair d’un corps dans ce seul mot, toute la vie, toute sa vie d’enfance et de vieillesse. Etre déclarée, proclamée vivante à la face du monde.

Seuls ceux qui aiment en trouvent les secrets, les formules magiques, les raccourcis sentimentaux dans les calendriers, dans les arbres aux robustes branches dont les fruits sont de tendres disparus. Prénoms en fleurs, écloses en fruits mordus, en nuit et en soleil, en pays de cocagne, en saints écorchés, décapités, crucifiés, en fantaisies aventurières et en langues mystérieuses.

Shloïme grimpe les escaliers d’une vieille mairie de lointaine province, avant-guerre. On est en 1928 à Epinal où coule la froide Moselle. C’est le mois de mars, du printemps bientôt.

Sousse (par Tawfiq Belfadel)

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Mercredi, 13 Février 2019. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Je marche si vite que je trébuche et je bouscule des passants. Je ne me retourne même pas pour m’excuser. Je n’en ai pas le temps pour l’instant. J’ai une réunion urgente au travail. Le directeur a signalé dans sa convocation qu’aucun retard ne serait toléré.

J’attends le bus. Une affiche publicitaire attire mon attention. C’est une publicité pour un voyage organisé à Sousse. Elle représente une plage à l’eau diaphane et au sable d’or. Le titre est plus attirant qu’un poème : « à Sousse le soleil ne se couche pas ! ».

Je fixe longtemps l’affiche. Elle me fait sombrer dans un abîme de souvenirs. Ils se bousculent dans ma tête. Ils sont encore vivants en moi comme s’ils dataient d’hier.

Il y a quelques années, nous sommes rentrés, ma fiancée parisienne et moi, en Tunisie pour célébrer notre mariage. Mon amoureuse était séduite par les charmes du pays de mes racines, et surtout sa chaleur torride qui lui a fait oublier l’humidité parisienne.