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Nouvelles

Roulez Jeunesse !, par Charles Duttine

Ecrit par Charles Duttine , le Mercredi, 04 Juillet 2018. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

 

(Où il est question de Marcel Duchamp, du col de la Croix Morand et du Tour de France…)

 

La foule dense, vive, bariolée semblait agitée d’étranges vagues. On aurait dit des convulsions presque maladives. Les plans d’ensemble qu’offrait l’écran de télévision suivaient cette masse en mouvement. Elle ressemblait à un curieux animal, une énorme couleuvre qui épousait les courbes de la route et, comme les anneaux d’un serpent, elle ondulait, cette foule. Au fur et à mesure que les cyclistes approchaient du sommet, vu de haut et des hélicoptères qui suivaient la course, la frénésie houleuse des spectateurs était perceptible.

La statue des amoureux, par Tawfiq Belfadel

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Mardi, 03 Juillet 2018. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

Dans un pays d'Asie, il y a une plage fascinante. Unique. Les touristes viennent des quatre coins du monde pour admirer sa beauté. Dans cette plage, il y a une statue dorée, clouée sur un rocher, à quelques pas de l’eau diaphane. Semblable aux statues de Bouddha, elle représente une femme tenant une flûte dans la bouche.

Splendide, la statue brille de loin. Les marins la prennent pour leur phare, leur guide. En revanche, elle demeure solitaire et délaissée : les touristes, harcelés par la canicule, préfèrent se baigner que d’admirer un objet momifié.

Grâce à mes lectures sur le Bouddhisme, j’ai découvert le secret de cette statue. C’est une femme qui venait, en compagnie de son amant, chaque soir contempler le coucher de soleil sur la plage. Ils se racontaient des histoires et échangeaient des baisers torrides. Avant de rentrer chez eux, la jeune fille jouait à la flûte pour bercer le cœur de son homme. Un jour, après avoir fait l’amour, l’amant décida de se baigner mais disparut dans les abîmes de la mer. Elle le cherchait jusqu’au matin en criant son nom, en jouant de sa flûte, sans le retrouver. On raconte qu’un esprit féminin qui habitait en mer était amoureux du jeune homme et profita de cette occasion pour le ravir. Le posséder. Déchirée par le chagrin, la jeune amante sanglotait chaque instant jusqu’à devenir une statue.

In utero, par Thomas Besch-Kramer

Ecrit par Thomas Besch-Kramer , le Lundi, 18 Juin 2018. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Le rêve d’un pilote de chasse est de s’éjecter. A Mach 1,8 (Rafale), il veut sortir de « la synesthésie du sur place » dont parle Roland Barthes dans L’homme-jet. Vêtu d’un moi-peau uniforme (la combinaison), il respire l’air filtré par la machine et l’Air Liquide des bo(m)bonnes d’O2. Il évolue dans l’enveloppe de vol grâce à des tubes : phallus, tétons, manche(s), manettes, joysticks ; il « secoue » le ventre de la mère aviaire aux limites de l’expulsion.

Quand, l’urgence apparaissant, il communique avec elle sur 121,5 ou 243,00, il l’appelle « Maman », « Marina ».

Ses pères castrateurs font figure d’instructeurs et de gradés : ils l’habituent à vivre à l’étroit dans une cabine étroite. Fait-il alors corps avec le cockpit, l’habitacle ? Oui ou Non ? C’est le syndrome fœtal de non-éjection que ses pairs l’habituent, dans le même entraînement, à contrecarrer : « poignée haute ! Poignée basse ! » pour déclencher les fusées du siège éjectable, briser la verrière et être suspendu dans les airs à « 200 kt, 2000 ft ». Là, on lui attachera une cravate Martin-Baker autour du cou et il sera pendu. Comme banni…

Polaroïd, par Henri Cachau

Ecrit par Henri Cachau , le Mardi, 12 Juin 2018. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

Sans doute vous rappelez-vous de ce noël où parmi les cadeaux vous découvrîtes ce polaroïd dont immédiatement, passant outre les conseils d’un oncle photographe vous en abreuvant : « Vois-tu petit, les objectifs écrasent les distances, ne figent qu’un instantané de la réalité, à quelques centièmes de seconde près, la photo peut fixer une toute autre impression que celle envisagée avant l’abaissement du doigt sur le déclencheur !… Tu vas en faire l’expérience, malgré ton application lors de tes cadrages, tu te rendras compte que souvent le résultat n’a rien à voir avec celui espéré… Lorsqu’on photographie on ne voit rien… ne ris pas bêtement… au préalable il faut s’assurer de conditions idoines… Toutefois si tes tentatives s’avèrent désastreuses, nous en tirerons un double enseignement : constater la façon dont tu nous perçois, pas toujours une question d’angles mais d’appréciation personnelle, puis nous assurer que ces expériences vite te convaincront d’un réel apprentissage du modus operandi ! », vous vous mîtes en situation d’immédiatement mitrailler les convives qui bien entendu sortirent malmenés… Votre désolation, plus feinte que réelle, ne vous empêcha pas, alors que vous suiviez le progressif développement des tirages, d’avance vous réjouir de leurs mutilations ; d’ailleurs bien avant leur circulation, rien qu’à voir vos mimiques, par avance vos modèles se désopilaient… Néanmoins, vous passerez outre leurs critiques, à votre tour deviendrez photographe amateur, conscient de l’inauthenticité des images, bientôt accepterez que vos meilleurs clichés relèvent de ratages…

Le Révélateur, par Henri Cachau

Ecrit par Henri Cachau , le Jeudi, 07 Juin 2018. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Révélateur : solution employée pour le développement photographique, qui par réduction en argent métallique des sels d’argent exposés à la lumière rend visible l’image latente…

« La force de l’hébétude », autrefois il en aurait ri de ce trait d’esprit relevant d’une amère constatation, celle de parents valétudinaires réduits et maintenus grâce aux dernières avancées de la science en état de légumes, leurs corps branchés à de sophistiquées machines, mais leurs cerveaux définitivement déconnectés des réalités extérieures… Au gré de conversations avec des intimes, Victor s’insurgeait contre cet acharnement thérapeutique, poursuivi aux seules fins de laisser un soi-disant Dieu s’en arranger avec les siens, à son gré décider du jour de leur trépas, alors que dans leur majorité ces malades, au-delà de l’abrutissement pharmaceutique ne répondent plus aux sollicitations externes, encore moins à l’énonciation de leurs noms et prénoms ; la vox populi le réclame : « Pourquoi mourir à petit feu si l’on n’a pas cassé sa pipe auparavant ! »…