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Nouvelles

L’amulette (par Marie-Pierre Fiorentino)

Ecrit par Marie-Pierre Fiorentino , le Lundi, 11 Mai 2020. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

« Tu sais qu’un Président a dû batailler pour t’imposer, toi » adressa-t-elle en son for intérieur à la Pyramide. Car si l’architecture du Louvre, comme celle des bâtiments patrimoniaux en général, la laissait indifférente, elle se passionnait pour l’implacable volonté de ses commanditaires successifs à laisser d’eux une marque monumentale. L’affleurement des panneaux de verre, quand tous avaient accumulé les étages, était une provocation autant esthétique que politique du XXème siècle. Et quelle plus malicieuse trace d’amours secrètes que cet ajout translucide ?

Une file patientait déjà ; il lui fallut attendre son tour. Henri IV, quelques Louis et les Napoléon s’étaient immortalisés dans ces galeries, colonnades et autres tours. Était-ce à dire que les anonymes comme elle étaient plus mortels que les grands hommes ? Qu’était la mort si elle n’effaçait pas tout de soi ? Le temps et ses leurres donnaient le vertige.

Bien que très en avance, elle se dirigea directement vers le département des Antiquités égyptiennes vérifier si ce fameux Noun serait à la hauteur de l’effet escompté. Elle n’avait découvert que récemment son existence, en cherchant quelle trouvaille pourrait combler un amateur éclairé comme celui auquel elle avait donné rendez-vous.

L’éthique de la papaye - Nouvelle d’actualité (par Laurent LD Bonnet)

Ecrit par Laurent Bonnet , le Mardi, 07 Avril 2020. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Je ne sais à quoi peut servir un auteur par temps de guerre. Mais ce dont je suis certain, c’est qu’il peut, par exemple, se sentir légitime à « l’ouvrir », si dans son parcours un « quelque chose de ses rencontres », l’expérience « d’un ou une autre » dans un « ailleurs et autrement », peut être versée à la compréhension, à la progression commune des choses. Il y a quelques jours, dans une réflexion sur « l’Après », je posais des questions, parce que je ne savais rien faire d’autre qu’interroger le réel. Aujourd’hui, je raconte une des réalités qui servit, bien qu’elle ne soit pas relatée dans le roman, à l’écriture de Salone. La métaphore et le symbole sont un des axes forts de la fiction. Ils nous permettent de sortir du cadre et d’observer notre réalité sous un autre angle. Cette histoire est donc, comme on dit, « fondée sur des faits réels » ; elle peut apporter un éclairage parmi d’autres, au tragique débat qui fracture le milieu médical et le milieu politique ; et qui, en réalité, s’avère un conflit éthique. Je l’ai écrite parce qu’elle illustre les raisons d’agir des hommes et femmes de médecine. Elle ne présume en rien d’un « avoir raison » ou « avoir tort » dans cette affaire.

Monseigneur de B. - La Peste Noire (par Marie-Pierre Fiorentino)

Ecrit par Marie-Pierre Fiorentino , le Mercredi, 25 Mars 2020. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

– C’est à vous, Monseigneur… Monseigneur ?

– Qu’est-ce qui peut donc bien distraire Monseigneur ? scanda le Marquis.

– Taisez-vous donc, s’insurgea la Marquise, encore toute remuée par la cérémonie expiatoire que l’évêque avait célébrée le jour même sur le Grand Cours.

L’ecclésiastique, comme revenu à la partie, lança mollement les dés.

– Perdu ! Je cède ma place. Chevalier, appela-t-il en avisant un jeune-homme qu’on lui avait présenté avant le souper sans qu’il retienne son nom, à vous de tenter votre chance.

Il se retira près de la fenêtre dont l’entrebâillement avait été âprement discuté. Certains, en faisant suffoquer l’assemblée, prétendaient se protéger de l’épidémie mais Monseigneur de B. avait assuré qu’au deuxième étage, dans ce salon donnant sur la mer, on ne risquait rien.

Diane & Artémis (par Catherine Boré)

Ecrit par Catherine Boré , le Lundi, 09 Mars 2020. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Bien avant d’arriver au square, Mme Sanders sentit une appréhension. Elle serra plus fort, à sa droite, la main de sa fille aînée, Clarisse, et s’accrocha à la poussette où dormait son petit Eugène. La corvée commençait : c’était l’heure de la promenade au jardin public. Celui-ci apparut au bas de la rue, enclos dans les barrières vertes que bloquaient deux adolescents nonchalamment installés à califourchon. Il faudrait leur dire de partir. Elle savait que le groupe de jeunes était déjà éparpillé sur les pelouses, bruyant, prêt à en découdre avec n’importe qui. Au moment de passer la barrière, elle fut légèrement bousculée par les deux garçons, qui avaient sauté trop près de la poussette, et s’étaient sauvés en riant très fort. Eugène, réveillé, se mit à crier.

Devant elle apparaissaient les premiers toboggans. Pas un banc libre alentour. Le soleil tapait fort, en ce début d’avril, et Mme Sanders regrettait d’avoir gardé son pull sous sa veste d’hiver. Tout le monde était déjà bras nus ou en tenue légère. Elle aurait dû mettre une robe. Et si seulement Eugène pouvait cesser de hurler ! Elle le sortit de la poussette et lâcha la main de Clarisse. Comment faisaient les autres mères pour surveiller simultanément deux enfants ? Il était impossible de s’occuper de l’un sans commettre une grave imprudence, qui pouvait être fatale à l’autre.

La phrase de monsieur Proust – Histoire dévote (par Patrick Abraham)

Ecrit par Patrick Abraham , le Mardi, 07 Janvier 2020. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

La phrase de monsieur Proust est dense, lente, nombreuse. Elle ressemble au mouvement de ses fines mains dont s’est souvenue Céleste Albaret, à sa conversation dont nous avons tant de témoignages. Mais elle n’a en vérité aucun rapport avec ses mains ou sa conversation : n’écrivent comme ils parlent que les écrivains médiocres – plût au Ciel que nous parlions quelquefois comme nous écrivons. On peut la comparer à une promenade en forêt quand s’ouvrent de nouveaux sentiers ; à une marche sur une crête d’où s’aperçoivent des trouées où le vent plonge. Il arrive qu’on s’y perde. On aurait scrupule à l’interrompre. On ne la comprend pas toujours. On lui demande alors de s’expliquer, de se répéter, ce à quoi elle renâcle, aussi polie soit-elle. Elle est à l’occasion méchante. Elle n’est pas systématiquement gaie. On admire à d’inégales fréquences ses lointains mélancoliques, ses gloussements moqueurs. Comme les maisons de nos vieilles tantes dans nos enfances imaginaires, elle a des entresols et des paliers qui demeureront inexplorés. Il y a des pièces pour y accueillir nos camarades, d’autres pour y boire un tilleul, d’autres encore pour y dormir ou s’y livrer à des amusements réprouvés par la Morale. Ses odeurs de fleurs séchées, de pré humide, de cave, de grenier provincial, d’intérieur d’église, de choses anciennes que l’on n’a pas aérées depuis des mois comblent ou rebutent.