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Nouvelles

Tout autre chose que la nuit (1), par Joëlle Petillot

Ecrit par Joelle Petillot , le Mardi, 27 Juin 2017. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Il rêvait éveillé pour profiter de la vie comme on la distille. Parfois la femme pâle ouvrait la porte, jetait un coup d’œil : il fermait les yeux, contrôlant sa respiration. Il savourait plusieurs chances : avoir eu une vie acceptable, s’acheminer vers la sortie sous son toit et sans souffrance majeure, faire semblant de dormir comme à huit ans, quand une mère angoissée – pléonasme –, au point de le garder à la maison avec 37°7 de température, venait dans sa chambre toutes les heures afin de déposer sur le front de son Prince un baiser transparent comme sa propre conscience.

Le présent étréci relevait de la même imposture : je ne dors pas vraiment, laisse-moi rêver.

La femme pâle n’était pas maternelle, on la payait pour s’occuper de lui. Mais il aimait son visage. Elle sortait de la chambre comme on s’envole, s’évaporant dans un parfum de sauge, une odeur miellée de tisane proche de celle de l’oubli. Après quoi il reprenait les berges paresseuses du fleuve-mémoire, sans s’épargner les grands trous de vase douce, les herbes masquant le fond, les rides de l’eau, les reflets. Il s’installait dedans malgré des peurs fugaces, en homme sûr de ses pas qui ne s’en laisse pas conter. Il perdait parfois des choses, mais lui ne se perdait jamais.

Passage des innocents, par Joëlle Petillot

Ecrit par Joelle Petillot , le Samedi, 17 Juin 2017. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Rouler la pente en caillou jeté, se préserver de l’éclat pour arriver entière.

L’obscurité griffe la peau comme un lierre noir.

Mais une figure de rayons sourit, sa voilette de nuages chassée par un vent insoucieux, si haut qu’il ne ferait voler aucune feuille, aucune chevelure.

Il dévoile en toute impunité la belle inconnue du ciel, rêveuse dans son insoumission.

 

Les nuits ne se valent pas.

Chacune d’elle appelle un matin qui ne portera que son nom.

 

Les nocturnes cisaillent l’obscurité de leur note filée, ce cri si lourd de douleur que la peur humaine les crucifiait aux portes des églises.

Hommage à Baudelaire XVIII - (Baudelaire à Calcutta - Histoire contrefactuelle), par Patrick Abraham

, le Mercredi, 14 Juin 2017. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

1) Comme nous l’apprennent ses notices biographiques, Baudelaire n’alla jamais en Inde, mais il en eut le projet. Ou plutôt sa mère et son beau-père, le futur sénateur et ambassadeur Aupick, conçurent ce projet, le Paquebot-des-Mers-du-Sud qui l’emportait loin de la France en juin 1841 ayant pour destination finale Calcutta. On peut rêver à ce que serait devenue son œuvre s’il était arrivé au terme de son voyage. Il y a dans Les Fleurs du Mal de nombreuses réminiscences travaillées des paysages de l’île Maurice et de l’île Bourbon où il débarqua en septembre et où il s’arrêta environ deux mois. Quelles plantes plus bizarres ou plus simples eussent éclos s’il avait poursuivi sa route ou si la fragile goélette avait pu repartir à temps ? Le recueil lui-même eût-il été édité ? Probablement. Encore que si Baudelaire fût parvenu à Calcutta et ne se fût pas contenté d’une visite superficielle de la ville déjà fourmillante ; s’il l’eût parcourue, en fût sorti et eût découvert en elle et en-dehors d’elle une Inde non anglaise, diurne et nocturne, si différente du Paris bourgeois ou bohème qu’il connaissait ; s’il eût fourni l’effort d’étudier le bengali ou l’hindoustani, de lire en traduction les deux grands poèmes épiques et de se rendre à Bénarès ou aux sources du Gange ;

Quand Shakespeare se fâche, par Mélanie Talcott

Ecrit par Mélanie Talcott , le Jeudi, 08 Juin 2017. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

« Il existe aujourd’hui quelques hommes remplis de sagesse, d’une science unique, doués de grandes vertus et de grands pouvoirs. Leur vie et leurs mœurs sont intègres, leur prudence sans défaut. Par leur âge et leur force ils seraient à même de rendre de grands services dans les conseils pour la chose publique ; mais les gens de cour les méprisent, parce qu’ils sont trop différents d’eux, qui n’ont pour sagesse que l’intrigue et la malice, et dont tous les desseins procèdent de l’astuce, de la ruse qui est toute leur science, comme la perfidie leur prudence, et la superstition leur religion » (Henry Corneille Agrippa de Nettesheim, De occulta philosohia).

Ai-je rêvé ? Sur la table, deux verres et une pipe d’écume jaunie gravée de deux initiales W.S. Je me rappelle avoir eu un vertige et senti une présence, avant qu’une main ne se pose sur mon épaule. Une voix grave et moqueuse.

« Alors, ma fille… Je suis venu parce que je vous sens inquiète ».

Hommage à Baudelaire XIII (3) - Les Aventures de… Edgar et Charles (3), par Alain Cuzon

Ecrit par Alain Cuzon , le Mercredi, 03 Mai 2017. , dans Nouvelles, Ecriture, Ecrits suivis, La Une CED

 

Quelques journées trop tranquilles

La présence de deux personnalités si différentes et si proches qu’Edgar et Charles est une vraie magie de cette histoire du XIXème siècle, aux portes d’une jeune nation, qui apprend à consommer la vie au jour le jour, dans l’insouciance et la fragilité de la nature humaine.

Baltimore n’est pas simplement le port réservé au commerce triangulaire représenté par l’Europe, l’Angleterre et les Antilles, il est également le lieu de confrontation de cultures extrêmement différentes. Le transit de ces matières premières que convoitent colonies et riches contrées de l’Est, comme le tabac, le coton, la canne à sucre et la fourrure, est effectivement un vecteur d’implantation, de mouvement et de transformation de cette société humaine de l’Amérique naissante. Chacune de ces cultures et activités marchandes exprime dans son pays d’origine l’idée d’une société différente de l’autre, trop souvent liée à une colonisation extrême, éprouvée dès le XIVème siècle par les Espagnols et les Portugais, dont le célèbre Vasco de Gama.