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Nouvelles

Tombeau de Marceline Rozenberg (par Marie du Crest)

Ecrit par Marie du Crest , le Vendredi, 15 Février 2019. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED


Les pères inventent le prénom de leur fille comme les poètes trouvent un titre à leur recueil. Ils partent à sa recherche comme les chercheurs d’or en quête de la pépite miraculeuse. Pendant des jours et des semaines, leur tête cogite, s’agite. Et un beau jour, une présence de syllabes et de voyelles. Un rythme sonore, comme la seule note juste. Indélébile, tatouée sur le cœur. La chair d’un corps dans ce seul mot, toute la vie, toute sa vie d’enfance et de vieillesse. Etre déclarée, proclamée vivante à la face du monde.

Seuls ceux qui aiment en trouvent les secrets, les formules magiques, les raccourcis sentimentaux dans les calendriers, dans les arbres aux robustes branches dont les fruits sont de tendres disparus. Prénoms en fleurs, écloses en fruits mordus, en nuit et en soleil, en pays de cocagne, en saints écorchés, décapités, crucifiés, en fantaisies aventurières et en langues mystérieuses.

Shloïme grimpe les escaliers d’une vieille mairie de lointaine province, avant-guerre. On est en 1928 à Epinal où coule la froide Moselle. C’est le mois de mars, du printemps bientôt.

Sousse (par Tawfiq Belfadel)

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Mercredi, 13 Février 2019. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Je marche si vite que je trébuche et je bouscule des passants. Je ne me retourne même pas pour m’excuser. Je n’en ai pas le temps pour l’instant. J’ai une réunion urgente au travail. Le directeur a signalé dans sa convocation qu’aucun retard ne serait toléré.

J’attends le bus. Une affiche publicitaire attire mon attention. C’est une publicité pour un voyage organisé à Sousse. Elle représente une plage à l’eau diaphane et au sable d’or. Le titre est plus attirant qu’un poème : « à Sousse le soleil ne se couche pas ! ».

Je fixe longtemps l’affiche. Elle me fait sombrer dans un abîme de souvenirs. Ils se bousculent dans ma tête. Ils sont encore vivants en moi comme s’ils dataient d’hier.

Il y a quelques années, nous sommes rentrés, ma fiancée parisienne et moi, en Tunisie pour célébrer notre mariage. Mon amoureuse était séduite par les charmes du pays de mes racines, et surtout sa chaleur torride qui lui a fait oublier l’humidité parisienne.

Lettre vénitienne sur un poète évanoui (par Patrick Abraham)

Ecrit par Patrick Abraham , le Mercredi, 06 Février 2019. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

1- Mon cher Eric, cette lettre, comme les mélodies de Fauré, sera donc vénitienne. Débarrassons-nous d’abord de l’accessoire : j’ai été fort bien accueilli. Mon éditeur est généreux et il a d’excellents amis. De mon bureau, j’aperçois un petit canal à l’aspect campagnard donnant sur le rio della Sensa. Il est d’un calme parfait et aucun bruit agressif ne me dérange. Avec les brouillards matinaux, je pourrais presque me croire au dix-huitième siècle. Mes hôtes font preuve d’une discrétion exemplaire. Nous ne nous croisons qu’aux heures des repas et la componction teintée d’ironie de ces moments-là, après m’avoir décontenancé, maintenant me ravit : dîner en grande tenue dans une pièce éclairée aux chandelles avec sur les murs des tableaux noircis qui nous toisent m’a un peu étonné au début, mais j’en ai pris l’habitude. Je me rassure en me disant qu’une fois parti de Venise mes souvenirs s’effilocheront comme les images d’un demi-rêve. Le vieux marquis Fontanesi et sa femme ouvrent à peine la bouche. Je suspecte que ma présence leur a été imposée. Leur petite-fille m’interroge poliment sur ma journée, mes projets, mais c’est par courtoisie ou par devoir qu’elle le fait et tout cela l’indiffère. Son jeune frère est plus intéressant mais il intervient rarement dans nos échanges et avec des attitudes de dédain qui m’exaspèrent. Il doit bientôt retourner à Bologne puisque les vacances universitaires s’achèvent.

La Répétition, Histoire de Kiran (par Patrick Abraham)

Ecrit par Patrick Abraham , le Mercredi, 30 Janvier 2019. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

 

1- Il y revient tous les ans ou plusieurs fois par an. Moins par amour que dans une sorte d’entêtement autiste qui participe de sa présence au monde. Si on lui demandait si ses séjours le rendaient heureux, il dirait que non, probablement. Bien sûr, ce serait un mensonge. Ou une pudeur. S’il était écrivain, il prendrait des notes puis les relirait comme un peintre examine les infimes nuances dans le traitement réitéré d’un même sujet. Mais il n’est pas écrivain. Ni peintre. Quand il attend l’avion qui l’emmènera dans une autre région de l’Inde, il reconnaît qu’il s’est plutôt ennuyé, au fond. Mais l’ennui joue son rôle dans sa relation aux êtres et aux choses. Quand l’avion accélère sur la piste humide, l’image qu’il conserve de ces deux ou trois semaines (les résumant, les justifiant, suscitant des regrets déjà) est celle d’un garçon à l’arrière d’une moto, sous la pluie battante (il importe qu’il y ait de fréquentes averses), n’ayant pas répondu à son sourire.

Variation sur Les femmes qui rient, Mylène Besson (par Jean-Paul Gavard-Perret)

Ecrit par Jean-Paul Gavard-Perret , le Mercredi, 23 Janvier 2019. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

Les invitées

L’Obscure boutique des amantes

Prologue

Si l’érotisme dégrade l’être humain il le dégrade moins que le sacré. L’utérus seul est souverain. Il fait de nous le joueur et le joué. L’être n’est donc jamais en dehors de l’érotisme. Souvent néanmoins il y est mal engagé tant il est pris dans ce piège qui dès l’enfance et parfois jusque dans ses derniers âges le fait rougir.