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Ce matin maudit (2) par Nadia Agsous

Ecrit par Nadia Agsous 15.11.19 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

Ce matin maudit (2) par Nadia Agsous

 

Dès le lever du soleil, j’ai quitté le lieu où je suis née ; j’ai fermé le portail de la maison de mes commencements et je m’en suis allée, tournant le dos à ceux qui m’attendaient.

« Ils t’attendent au coin de la Grande Rue », susurrait la voix aurorale alors que j’entamais ma marche vers le Pays de l’Exil, ce lieu sans adresse ni sépulture, où nul ne pouvait me trouver, m’atteindre ni me déloger.

Ceux qui m’attendent ? Qui sont-ils ? Que me veulent-ils ? Pourquoi occupent-ils la maison de mes commencements ?

Mes questions sont restées en suspens.

Je suis partie.

Nul ne pouvait me dire d’où venaient les êtres qui tuent la vie et assassinent l’espoir.

J’ai longtemps marché.

Pourquoi notre maison ?

Cette question taraudait mon esprit. Elle a longtemps cheminé dans ma tête au rythme de mes pas qui avançaient lentement vers le Royaume de l’Exil.

J’ai cheminé, debout, assise, accroupie, allongée mais je n’ai pas dormi ; je suis restée éveillée, attentive au moindre bruit. Je voyais des signes partout.

Signes d’un retour improbable ?

Je n’ai pas mangé ; j’avais le ventre plein de souvenirs de ma maison natale. Je n’ai pas bu ; l’espoir de revenir un jour dans la maison de mes commencements, boire à la source ancestrale, attisa ma soif.

J’ai cheminé.

Sur le chemin de ma vie cahoteuse, j’ai bravé les interdits et j’ai exorcisé les malédictions des Dieux du Hasard qui me collent à la peau et rôdent autour de mon âme vieille de mille ans. J’ai marché une éternité, la nuit, sous une lune morte, le jour, sous un soleil de plomb, parmi les champs saturés de silence et les maisons vides, ouvertes aux aléas de l’Histoire.

Durant ce périple périlleux, le voyage m’a paru long, très long. Le soleil est tombé et je n’ai pas arrêté de marcher ; la lune a accouché de merveilleuses petites étoiles et j’ai continué à marcher. J’ai marché plus loin que le coin de la Grande Rue. Loin. Très loin, laissant derrière moi mes attaches et la clé de la maison de mes commencements.

Maintenant que je suis partie et que j’ai abandonné la maison que mon arrière-grand-père a construite pour mettre à l’abri sa famille pourchassée par les soldats vaillants du nouvel ordre qui s’imposait dans le village à coups de fusil et de sabre, où vais-je me réfugier ? Dans quel coin du monde mes pas qui tremblent de peur et pleurent de tristesse et de regrets, me conduiront-ils ?

Loin de ma maison natale, lieu de mon salut !

Où ?

Je venais d’avoir douze ans.

L’innocence et l’insouciance juvénile venaient de tirer leur révérence.

Et je suis restée seule. Seule pour affronter mes démons. Seule à cheminer au bord de l’abîme. Seule à porter le lourd fardeau de notre histoire tragique. Seule à défier les ombres errantes débordantes de malédiction. Seule à scruter la part obscure du monde. Seule à m’enivrer d’amertume et de solitude. Seule à vivre de l’espoir du retour dans la maison de mes commencements. Seule à transformer la folie en liberté créatrice dans le terreau de mes illusions où le vent enfouira des graines vagabondes.

Et à l’aube de l’éternité, des herbes folles sèmeront l’espoir du retour dans la maison de mes commencements.

Seule.

 

Nadia Agsous

 

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Rédactrice


Journaliste, chroniqueuse littéraire dans la presse écrite et la presse numérique. Elle a publié avec Hamsi Boubekeur Réminiscences, Éditions La Marsa, 2012, 100 p. Auteure de "Des Hommes et leurs Mondes", entretiens avec Smaïn Laacher, sociologue, Editions Dalimen, octobre 2014, 200 p. Page Facebook