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Monseigneur de B. - La Peste Noire (par Marie-Pierre Fiorentino)

Ecrit par Marie-Pierre Fiorentino 25.03.20 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

Monseigneur de B. - La Peste Noire (par Marie-Pierre Fiorentino)

 

– C’est à vous, Monseigneur… Monseigneur ?

– Qu’est-ce qui peut donc bien distraire Monseigneur ? scanda le Marquis.

– Taisez-vous donc, s’insurgea la Marquise, encore toute remuée par la cérémonie expiatoire que l’évêque avait célébrée le jour même sur le Grand Cours.

L’ecclésiastique, comme revenu à la partie, lança mollement les dés.

– Perdu ! Je cède ma place. Chevalier, appela-t-il en avisant un jeune-homme qu’on lui avait présenté avant le souper sans qu’il retienne son nom, à vous de tenter votre chance.

Il se retira près de la fenêtre dont l’entrebâillement avait été âprement discuté. Certains, en faisant suffoquer l’assemblée, prétendaient se protéger de l’épidémie mais Monseigneur de B. avait assuré qu’au deuxième étage, dans ce salon donnant sur la mer, on ne risquait rien.

– Et puis à présent que notre saint évêque a consacré la cité au Sacré-Cœur de Jésus, nous sommes à l’abri, avait ironisé le Marquis.

En réalité, le prélât était aux abois. La peste avait déjoué toutes les mesures de prévention. Selon la procédure de routine, le capitaine du Grand Saint-Antoine avait présenté sa patente aux autorités sanitaires de l’Île de Pomègues. Le bateau revenait, après des mois de voyage, d’un port de Syrie où la maladie n’était pas signalée.

Pourtant les neuf décès suspects durant la traversée avaient conduit le bâtiment en quarantaine à l’Île Jarre. On avait enterré là, dans de la chaux vive, les cadavres des nouvelles victimes, brûlé leurs effets. Mais où était passée la cargaison d’étoffes de soie et de balles de coton destinées à la foire de Beaucaire ? Si la cupidité les avait fait livrer à quelque marchand peu scrupuleux sur leur provenance, pourvu qu’on lui consente un prix, la ville était perdue.

– Vous trichez, Chevalier, taquinait encore le Marquis.

– Mais Monsieur, je vous assure…

« Qu’ils se divertissent », songea l’évêque, amateur de Pascal. Il était, comme le philosophe, sans illusion sur la nature humaine. Cela n’empêchait pas la compassion, au contraire. Alors si cette soirée pouvait les détourner un peu de l’angoisse collective, il n’était personne pour les juger. Oh non ! Car malgré tous ses efforts, il devait confesser que ses prières n’atteignaient une ferveur sublime que pour solliciter le salut d’un être en particulier au détriment de tous ses fidèles. Son cœur était incapable de céder à sa conscience.

La nouvelle de la peste s’étant répandue plus vite que la maladie. La foule se déchaînait en paroles contre l’Orient, berceau du fléau. Le mal venait toujours d’ailleurs.

L’évêque refusait une glace lorsqu’un messager se présenta pour lui annoncer à voix basse, dans l’embrasure :

– Monseigneur, il faudrait que vous veniez tout de suite. C’est Mademoiselle qui…

L’évêque l’arrêta d’un geste brusque. « Mon châtiment » se répétait-il en écourtant les salutations à son hôtesse perplexe.

– Les voix du Seigneur, commença le Marquis…

– Oh, s’il vous plaît, Monsieur, un peu de respect.

– … sont plus impénétrables que certaines autres jadis fréquentées par notre ami curé, acheva-t-il à mi-voix à l’intention du chevalier trop jeune pour comprendre à quelle intrigue il faisait allusion.

Dans la voiture lancée à pleine allure sur le boulevard, l’évêque se revoyait promettre à la mère de Cécile, tout en lui administrant les derniers sacrements, qu’il élèverait celle-ci et la protègerait toujours tandis que l’enfant jouait au pied du lit de la mourante.

La voiture ralentit à l’approche de l’arsenal des galères. Un homme courait, un paquet sous le bras, peut-être un pillard dont le vol de hardes contaminées signerait l’arrêt de mort.

Le port n’était plus le commencement mais la fin du monde. Il avait été fermé dans le fol espoir d’échapper au pire. Le silence tombal était seulement percé, de temps à autre, par le claquement des pièges à rats disséminés partout. Perce-document pour désinfecter le courrier, pince pour tendre à distance des objets… L’inventivité défensive des hommes était aussi inépuisable que dérisoire. Les miasmes se faufilaient dans les recoins, dans les replis comme la méfiance dans les esprits, au moindre signe confondu avec un symptôme.

La voiture s’arrêta. L’évêque se jeta dans l’escalier.

Du palier, on entendait les plaintes de Cécile. Elle est encore en vie. Ce répit le laissa reprendre son souffle dans l’antichambre. On y suffoquait et l’odeur qui s’exhalait des foyers pour vapeurs antiseptiques brûlait la gorge. L’hôtel, minuscule dans une impasse perpendiculaire à la Rue Paradis, était mal situé et l’évêque avait ordonné dès la première alerte de le tenir fermé le plus hermétiquement possible. Il avait aussi exigé qu’on limite au minimum de personnes et au strict nécessaire les entrées et les sorties.

– Je ne survivrai pas, hurlait l’enfant. J’ai trop mal.

Et il l’imagina tordue par la douleur sur des draps souillés qu’il faudrait jeter eux aussi à la chaux avec la dépouille adorée. Il s’arrêta un instant devant la porte, comme si ne pas voir le mal le conjurerait. Les consolations de la gouvernante étaient couvertes par les sanglots.

– Oui, je le sais bien que je ne pourrai pas m’en remettre, insistait la voix désespérée.

Il poussa brusquement le battant. La gouvernante s’écarta et laissa paraître Cécile, les mains rougies de sang séché et le buste recroquevillé sur une boule de fourrure brune dont la tête était presque toute décrochée.

– C’est le chien de Mademoiselle, Monseigneur, expliqua la femme. Il est arrivé un accident.

L’homme fut saisi d’une envie frénétique de rire, aussitôt éteinte par le pauvre petit visage qui l’implorait comme pour un miracle. Il reconnaissait le poil du malingre bâtard errant dont Cécile s’était entichée alors qu’il lui proposait de lui acheter un animal de race. Mais dans le fond, il avait été fier de cette préférence pour un malheureux.

Convaincu du pouvoir apaisant des mots, il fit raconter à l’enfant comment, après avoir longtemps appelé, dans toute la maison, son compagnon disparu depuis des heures, elle avait échappé à sa gouvernante et retrouvé le fugitif dans l’arrière-cour, sur un tas d’immondices. Depuis, elle ne lâchait plus la dépouille, n’avait ni bu ni mangé et se rendait malade.

La gouvernante rajouta qu’un valet s’était dénoncé. En apercevant un bout de museau sombre pointer sous une tenture du corridor, il avait cru à une invasion de rats et frappé à l’aveugle avec un tisonnier.

– C’est que, Monseigneur, on en raconte tant sur ces sales bêtes qui transportent… justifiait la gouvernante interrompue par le regard sévère de son maître.

Il avait interdit que l’on parle de la peste en présence de Cécile. Mais cette femme avait raison. À vivre ainsi enfermé dans la peur, on perdait de vue la réalité. Cécile réclamait pourtant vengeance.

– Il faut punir cet assassin, lui faire ce qu’il a fait au chien !

Sa fougue cruelle fit sourire l’évêque.

– Comme vous y allez, mon enfant. Mais je vous promets que le bonhomme va disparaître de votre vue.

Il prendrait chez lui Pierre, cet orphelin qu’il avait sauvé de la rue. Il imaginait le garçon caché quelque part dans la maison, terrorisé par les conséquences de son erreur comme il avait dû l’être par la présence supposée du rat.

Le cri des mouettes, qui ignoraient les barrières isolant la ville du reste du monde, allégeait son retour. Méprisant les risques – il avait déjà visité tant de malades – il avait ouvert le rideau de la portière pour se rafraîchir.

Cécile avait fini par lui abandonner, contre promesse d’une sépulture, la carcasse sanglante qui gisait, dans un linge, sur le plancher de la voiture. Puis il avait dû dissuader la gouvernante de faire préparer du vinaigre des quatre voleurs. La superstition était une autre peste qu’il haïssait d’autant plus qu’il aurait suffi, pour la guérir, d’un peu de raison.

Cécile, faute de distractions mais aussi parce qu’elle avait de la bonté, aurait encore du chagrin durant quelques jours. Lorsque l’épidémie serait enraillée, il lui offrirait un chiot.

Elle aussi pensait à la bonté de son oncle. Elle avait été bien contente de sa visite car il venait, ces temps-ci, encore plus rarement que de coutume. Fiévreuse après tant d’émotions, elle ne trouvait pas le sommeil. Elle avait oublié de lui parler de la belle robe qu’on lui confectionnait dans une étoffe arrivée tout droit d’Orient et dont les premiers essayages l’avaient enchantée. Quant à ces grosseurs à l’aine et à l’aisselle, si elles n’avaient pas disparu demain, c’est, par décence, à sa gouvernante qu’elle en parlerait.

 

Marie-Pierre Fiorentino


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Rédactrice

Domaines de prédilection : littérature et philosophie françaises et anglo-saxonnes.

Genres : essais, biographies, romans, nouvelles.

Maisons d'édition fréquentes : Gallimard.

 

Marie-Pierre Fiorentino : Docteur en philosophie et titulaire d’une maîtrise d’histoire, j’ai consacré ma thèse et mon mémoire au mythe de don Juan. Peu sensible aux philosophies de système, je suis passionnée de littérature et de cinéma car ils sont, paradoxalement, d’inépuisables miroirs pour mieux saisir le réel.

Mon blog : http://leventphilosophe.blogspot.fr