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L’anniversaire (par Marie-Pierre Fiorentino)

Ecrit par Marie-Pierre Fiorentino 01.09.20 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

L’anniversaire (par Marie-Pierre Fiorentino)

 

Daniel avançait, parce qu’elle était petite et nonchalante, du même pas que sa mère, triomphal comme un homme promenant à son bras une femme attirante. Le halo inhabituel de son parfum lui rappelait les grandes occasions. Le manteau de printemps bleu ciel qu’elle étrennait, presque superflu tant l’air était doux, l’avait ébloui. Que maman était belle !

– « Voilà les garçons, je vous laisse » annonça-t-elle en observant alentour sans lâcher la main de son cadet.

À cette heure-ci, les enfants du quartier rivalisaient pour accéder aux balançoires ou au bac à sable, les amoureux à un banc discret. Un groupe de lycéennes riait de confidences murmurées ; peut-être se moquaient-elles du quadragénaire dont l’attention, faussement accaparée par les courtes plaques fixées au socle des statues, louchait sans cesse vers elles.

– « Vous allez pouvoir profiter du beau temps, mes chéris. Christian, fais très attention à ton frère, s’il te plaît, même si tu rencontres tes camarades ».

Christian, volontiers taciturne, acquiesça d’un signe de tête. Il lui tardait de retrouver les autres. Daniel, au contraire, appréhendait un peu la séparation, la retardait.

– « Tu vas te faire couper les cheveux, maman ?

– Non, mon ange, juste une retouche à ma couleur. Vous ne vous en apercevrez même pas. Mais ce sera long. Et surtout attendez-moi de ce côté du parc sans vous aventurer vers l’autre entrée ».

Daniel promit et reçut autant de baisers que de recommandations avant de suivre sans faire d’histoires son aîné auquel il affirma, malin :

– « Ça va être long parce qu’elle va en cachette acheter mon cadeau d’anniversaire.

– Possible ». Christian, qui savait où sa mère avait dissimulé le volumineux paquet d’un camion de pompiers, cherchait du regard ses copains.

– « C’est sûr. Sinon, pourquoi elle mettrait longtemps ? » insista le bambin.

Son frère ne se posait pas la question mais il aurait préféré ne pas l’avoir sur les bras. Les autres allaient le charrier. Maintenant qu’ils étaient tous au collège, ils avaient autre chose à faire que distraire un marmot.

– « Vous en faites pas, il dérangera pas, les rassura-t-il dès qu’il les eut rejoints. Toi, ordonna-t-il, tu restes t’amuser entre là et là, d’accord ? », et son doigt tendu délimita un espace entre deux statues tandis que déjà les autres s’injuriaient pour une de règle du jeu.

– « C’est bête, les grands » jugea le garçonnet. Ils ne donnaient pas envie de prendre un an. Il le fallait pourtant bien s’il voulait que maman lui organise un beau goûter d’anniversaire et qu’avec papa, elle lui fasse un splendide cadeau. Heureusement, Christian serait toujours plus grand que lui.

À quelques mètres des statues, un couple occupait le banc où sa mère et lui avaient leurs habitudes après qu’elle revenait d’un rendez-vous ou de courses. Elle s’extasiait sur sa trouvaille du jour, caillou ou pièce de cinq centimes. Elle nettoyait, avec son mouchoir, la menotte terreuse d’avoir gratté autour d’une fourmilière et arrangeait ses mèches bouclées de brunet dans une famille de blonds, charmée par ses yeux rieurs et sa voix chantante. Si elle avait son filet à provisions, elle s’attendrissait de le voir y fouiller pour puiser des chouquettes ou un pain au chocolat avant de sortir elle-même de son sac à main un livre dont le format et les caractères minuscules intriguaient l’enfant. Bizarrement, plus on était petit, plus les livres étaient grands. Ce devait être à cause des images. Quand, le dos bien droit et un vague sourire aux lèvres, elle s’absorbait ainsi, il jouait au chevalier montant la garde autour du château de la reine.

Aujourd’hui, tant pis pour le banc. C’est aussi ce que devait se dire le monsieur qui avait marché dans la même direction que lui, probablement lassé des explications historiques.

Le soleil chauffait et l’enfant, en sautillant à cloche-pied, chercha un peu d’ombre sous les tilleuls de l’allée principale. Un arbre, deux, trois… Ils étaient bien plus nombreux que les jours le séparant de son anniversaire. S’apprêtant à vérifier s’il y en avait autant en revenant sur ses pas de l’autre côté, il sursauta. Le feuillage bruissant, troué soudain de battements d’ailes, lâcha une nuée de moineaux vers le ciel et Daniel avança la tête en l’air jusqu’à ce que toute la vie sonore du parc fût écrasée par la sirène des pompiers.

Il songea à la Majorette que son aîné lui avait abandonnée, rayée à force de tamponnages, et rêvait à l’engin rutilant repéré dans la vitrine du magasin de jouets, celui dont l’échelle se déployait très haut, lorsqu’on lui adressa la parole :

– « On se promène seul, mon garçon ? Comment t’appelles-tu ? ». Dans cette contre-allée boisée, les voitures et les voix n’étaient plus qu’une rumeur ouatée. Daniel, tout surpris de son isolement soudain, frémit. Pourquoi cet homme aperçu tout l’heure l’interrogeait-il ainsi ?

Sans répondre, l’enfant accéléra. Il était interdit de parler aux inconnus. Mais le pas régulier sur le gravier, derrière lui, insistait. Si seulement Christian était là ! Daniel espérait que l’homme, refroidi par son silence, le laisserait tranquille.

Mais son poursuivant, à nouveau à sa hauteur, essayait de l’amadouer.

– « N’aie pas peur, je ne te veux pas de mal ».

Daniel accéléra encore. Pour ne plus l’entendre, il se mit à chanter.

– « Lundi matin, l’empereur, sa femme et le p’tit prince…

– Une voix mignonne comme sa frimousse » flatta son assaillant en allongeant le bras pour lui caresser la tête.

Paniqué, Daniel courut soudain. Au sortir du bosquet, les yeux pleins de larmes, il manqua trébucher sur la bordure d’un parterre à la floraison pâle où l’éclosion précoce de rares pavots dessinait des éclaboussures sanglantes.

Où était Christian ? Les parties de ballon, interdites de ce côté du parc, dissuadaient la présence des enfants. L’homme qui le serrait de plus en plus près respirait très fort. À bout de souffle, Daniel hurla le nom de son frère. Il déboucha soudain devant un bassin.

– « Doucement, petit, l’invectiva un gardien. Un peu de calme. Va courir plus loin, ici tu pourrais glisser dans l’eau ». Daniel n’osa pas lui demander de le secourir : les adultes s’entendent entre eux sans croire les enfants.

Mais l’inconnu s’était évaporé et le gardien continuait sa ronde. Des bateaux en papier flottaient parmi les canards. Des gens, quel soulagement ! Christian ne devait pas être loin. Peut-être fallait-il, pour retourner aux statues qu’il n’aurait pas dû quitter, suivre l’étroit canal qui se perdait derrière une haie basse. Que dirait Christian s’il s’apercevait qu’il avait désobéi ?

Daniel repartit, caché par la haie. Un instant après, une main l’agrippa. Terrifié, il n’eut pas le temps de pousser un cri.

– « Non mais ça va pas la tête ? Une heure que je te cherche ! Si je le dis à maman, tu vas voir où il passera, ton cadeau d’anniversaire ! ». Christian était furieux autant pour la frousse que le môme lui avait collée que pour la partie laissée en plan.

Daniel, sauvé, éclata en sanglots. Ce n’était pas possible, un anniversaire sans cadeau.

– « S’il te plaît, Christian, dis rien. La prochaine fois, je serai sage, promis. Tu me crois, dis ? Quoi… ? ».

Le regard du jeune garçon ne se détachait plus d’un point par-dessus les buis. Était-ce la vision du méchant qui avait soudain fait se durcir les traits de son frère et rempli ses yeux de colère ?

– « Qu’est-ce que tu regardes ? Je veux voir. Porte-moi ! »

Christian serra contre lui le visage tourmenté qui levait des yeux suppliants et curieux.

– « C’est rien, frérot, j’avais cru reconnaître un gars de la classe que j’aime pas » mentit-il. Mais Daniel percevait le trouble de son frère.

– « T’as envie de te battre ? Tu trembles.

– T’en fais pas, je l’aurai un jour ».

Daniel, admiratif de ce courage et de cette force, voulait se montrer à leur hauteur.

– « Et moi, comme je vais être grand, je viendrai t’aider, Cricri », surenchérit-il avant de s’agripper à sa main. Sans le lâcher, Christian le ramena lentement vers l’autre entrée du parc, celle où sa mère les rejoindrait lorsqu’elle aurait quitté les bras du type brun dans lesquels il venait de la découvrir. Pas besoin de se presser, elle n’avait pas l’air décidée à décoller ses lèvres des siennes.

– « Dis Christian, tu crois que j’aurai un gros camion de pompiers pour mon anniversaire ?

– J’sais pas, mon Dani. Peut-être, maintenant que tu vas avoir six ans ».

Mais c’est lui qui venait de grandir d’un coup.

 

Marie-Pierre Fiorentino


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Rédactrice

Domaines de prédilection : littérature et philosophie françaises et anglo-saxonnes.

Genres : essais, biographies, romans, nouvelles.

Maisons d'édition fréquentes : Gallimard.

 

Marie-Pierre Fiorentino : Docteur en philosophie et titulaire d’une maîtrise d’histoire, j’ai consacré ma thèse et mon mémoire au mythe de don Juan. Peu sensible aux philosophies de système, je suis passionnée de littérature et de cinéma car ils sont, paradoxalement, d’inépuisables miroirs pour mieux saisir le réel.

Mon blog : http://leventphilosophe.blogspot.fr