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Nouvelles

Un butin de guerre (1, 2 & 3), par Tawfiq Belfadel

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Samedi, 21 Janvier 2017. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

1. Le soleil s’est déjà levé sur la ville qui sent la poudre et le sang.

Elégant comme d’habitude, le maire se dirige vers la porte de la sortie, ou de l’entrée, de sa somptueuse villa. Il s’arrête net devant la porte au moment où il voit une enveloppe blanche sur le sol. Un frisson lui traverse le dos. Il la saisit, les mains tremblantes. Elle ne contient aucune adresse. Gagné par le désir, voire le devoir de la lire, il l’ouvre avec hâte.

« Tu ne sais pas qui nous sommes, mais nous te connaissons très bien : un maire corrompu et libertin. Sachant tant de choses sur toi, nous sommes de ceux qui veulent faire régner coûte que coûte un autre ordre dans la société, celui de la charia. Nous te demandons une grande somme d’argent ; mets les liasses dans un sac que tu dois poser au seuil du cimetière de la ville cette nuit, à deux heures. Cet argent nous servira dans notre noble mission. Ne crains rien, personne ne te nuira. Mais si tu désobéis tu auras, comme beaucoup de personnes, la tête tranchée, ou le corps, que tu engraisses depuis longtemps avec l’argent illégitime, criblé de balles ; ainsi ta famille sera orpheline, et surtout, traumatisée.

P.S : pas de retard ».

Hic et Nunc, par Catherine Dutigny/Elsa

Ecrit par Catherine Dutigny/Elsa , le Mercredi, 23 Novembre 2016. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

La Toussaint et ses chrysanthèmes… Les raisons de ne pas se rendre au cimetière, il en avait des tonnes. Primo, il était athée, deuxio, les astéracées lui filaient le bourdon et des allergies respiratoires comme si ces fleurs de la mort prenaient un acompte sur son prochain trépas en gangrénant ses alvéoles. Des tonnes de raisons dans sa cervelle ; de quoi marcher courbé, la tête au niveau des genoux pour le restant de son existence. Rien qu’à lire les épitaphes sur les marbres polis, il en grimaçait de dégoût. « À mon cher époux », « À ma tendre femme », « À notre regretté père »… la nausée le guettait… Ses parents mortibus, il n’en avait plus rien à secouer. Il n’en avait jamais rien eu à secouer, sauf quand ils s’en prenaient à lui et lui crachaient à la face leur haine. Des envieux, des aigris, des rabat-joie qui lui avaient pourri la vie. Alors là oui, il avait eu des envies de meurtre, de sévices bien tordus, de tortures à petit feu. D’ailleurs le feu, tout le monde le sait, c’est purificateur ; ça nettoie tout, des dépôts sous les ongles jusqu’aux idées malsaines.

Novembre noir, masques blancs, par Tawfiq Belfadel

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Mercredi, 16 Novembre 2016. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Le premier Novembre approche. Fête de déclenchement de la Guerre de Libération en Algérie. Le jour où les montagnes ont répété le même mot : la guerre. L’on commence déjà à laver les routes et les trottoirs, à étendre des kilomètres de drapeaux multicolores, à aiguiser les larynx pour lancer des youyous stridents, à préparer des statuts pour les réseaux sociaux, et à astiquer les fusils pour lancer des balles dans l’air. Vue du ciel, l’Algérie est une fête, un manteau d’Arlequin.

La terre alourdit ses mouvements. Le Premier Novembre arrive lentement mais ce n’est pas un Godot. Des réunions. Tous âges. Des responsables. Des jeunes ramassés de partout. Des moudjahidines dont certains énoncent d’amples mensonges pour justifier l’encaissement d’une pension de militaire. Des imams expliquent la guerre, l’identité algérienne et ses aspirations par des versets et des dits prophétiques en projetant la charia sur le Panthéon de l’Histoire. Des scouts étranglés par leur cravate, attendant la distribution des pâtisseries. Des porteurs de fusils, flottant dans des djellabas pour ressusciter les martyrs bâillent déjà en attendant minuit pour cribler le ciel. Chacun prétend connaître l’Histoire et ses acrobaties. Enfin, tout est à sa place, l’amour du pays se reflétant dans chaque visage.

Un palimpseste pour l’oubli !, par Nadia Agsous

Ecrit par Nadia Agsous , le Samedi, 29 Octobre 2016. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

La vie est saturée d’histoires fantasmées, de légendes inventées, de rumeurs infondées. Mais il faut reconnaître que celles qui circulent depuis quelques années sur la Casbah frôlent l’incroyable ; elles dépassent l’entendement ; elles bousculent l’ordre des certitudes ; elles étonnent jusqu’à l’incompréhension ; elles flirtent avec la folie, et parfois, elles transcendent l’irrationnel.

Tout d’abord, il y a ma mère qui excelle dans l’art de narrer des histoires à faire dresser les cheveux sur la tête. A chaque fois que je l’ai au bout du fil ou qu’elle vient me rendre visite à Paris, elle passe le plus clair de son temps à me raconter dans le menu détail le moindre fait divers entendu au sujet de ce quartier où j’ai ouvert les yeux sur la vie, cette grande machine qui fait, défait, contrefait et refait les destinées !

Puis il y a mes copines qui n’y vont pas de main morte. A chaque retour du pays, elles ne ratent pas une seule occasion pour me brosser un tableau des plus sombres de ce quartier populaire qui enchanta tant d’âmes !

Et il y a les journaux qui, faute d’organiser des reportages in situ, se contentent de colporter des histoires inventées de toutes pièces qui inspirent la peur et alimentent la terreur.

Pas un geste, par Joëlle Petillot

Ecrit par Joelle Petillot , le Lundi, 24 Octobre 2016. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Ça a commencé un lundi, tard le soir. Je suis rentrée chez moi, comme toujours après le travail, en marchant vite parce qu’il faisait froid. Le chat est venu tout de suite frotter son poil sur mon pantalon. Je voyais son joli museau ouvert-fermé, ouvert-fermé. C’est ce que j’appelle le ballet du museau. Quand je pose la main sur mon petit ami, que je parcours son dos souple en signe de retrouvaille, je sens une vibration étrange sur ma paume. J’appelle cela le petit bonjour. Le grand bonjour consiste en un nœud gracieux de virages tricotés entre mes deux jambes, avec un arrêt-frottement-de-la-joue répété, puis une fuite rapide dans une autre pièce. Ensuite, il revient, et de nouveau, ballet-du-museau ; il a faim. A ceci j’offre la danse de mes mains, il les regarde de ses yeux d’émeraudes, et s’agite car il connaît le signe : Manger-pour-toi.

Il s’assoit, sans perdre une miette de la porte de placard qui s’ouvre, le paquet blanc et orange qui déverse dans sa gamelle bleue la pluie de croquettes attendue, puis se précipite quand je pose mon présent à terre.