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Passage des innocents, par Joëlle Petillot

Ecrit par Joelle Petillot 17.06.17 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

Passage des innocents,  par Joëlle Petillot

 

Rouler la pente en caillou jeté, se préserver de l’éclat pour arriver entière.

L’obscurité griffe la peau comme un lierre noir.

Mais une figure de rayons sourit, sa voilette de nuages chassée par un vent insoucieux, si haut qu’il ne ferait voler aucune feuille, aucune chevelure.

Il dévoile en toute impunité la belle inconnue du ciel, rêveuse dans son insoumission.

 

Les nuits ne se valent pas.

Chacune d’elle appelle un matin qui ne portera que son nom.

 

Les nocturnes cisaillent l’obscurité de leur note filée, ce cri si lourd de douleur que la peur humaine les crucifiait aux portes des églises.

Comme si tuer un seul d’entre eux revenait à effacer tous les cris de ce monde.

Comme si par deux ailes clouées la nuit pouvait ne plus être.

Mais on ne cloue pas le ciel. Encore moins ceux qui le portent à bout de voix dans toute sa magie, à l’heure des fantômes.

L’ombre des grands arbres sur la nuit, noire sur noir, mais sans ténèbres : c’est une gravure bue par l’œil qui plisse, celui qui veut s’habituer au sombre.

 

Il se trouve, dans ce drap nocturne des choses, sous l’air qui frôle la joue et les froissements de soie d’une bête qui rampe, ou marche, ou vole, bref, promène dans cet azur d’encre sa supériorité de vivant, oui il se trouve quelque chose qu’on ne sait pas : c’est pourtant le mystère avec lequel on grandit. Celui qui pousse le tout petit à regarder le placard entre deux enfouissements. A ouvrir le cœur battant un livre où une illustration fait peur, au point qu’on ne sait même plus le reste de l’histoire. Seule en demeurera l’image et sa capacité de frayeur, première de toutes au plus loin de l’enfance, avec celle d’émerveillement.

La nuit veille, protège, inquiète un peu.

 

On voudrait marquer ses pas entre deux étoiles, emprunter ce chemin ennuagé pour arriver pantelant, voir tout de haut, étouffé de lumière et menotté dans l’amour d’elle.

 

La magie joue à cache–cache, comme elle. Un instant la nuit redevient stupide : bruit de moteur au loin, phares, cris de fêtards incongrus posés en faux-nez sur un décor qui les absorbe malgré tout. Peu à peu, le silence. Soudain la colline se déchire du cri affolé d’un grand-duc qui fait ployer l’horizon d’un bout à l’autre de ses ailes, et s’envole en l’emportant.

 

S’ensuit alors un concert frénétique, une envolée seconde mais de sons, cette fois ; il semble que tous se mettent à voler, ramper, bouger, et tout-à-coup la souveraine nuit respire comme une asthmatique, entrecoupée de notes sifflantes, de vagues sonores par saccades qui finissent en prière aiguë vers je ne sais quel esprit de l’ombre.

 

Tout s’apaise, ensuite. Une paix illusoire où sans bruit, dans le parfait silence qui vient après l’envol, une araignée dévore un papillon de nuit, une cigale sort de sa gangue et ne laissera, le lendemain, qu’une robe dentelée à la laideur fascinante.

Où un hérisson traîne sa mort de feuilles sèches, dévoré de tiques.

Où se joue ainsi, répétée jusqu’à l’absurde et insoupçonnée de l’humain qui dort, l’ampleur de tragédies minuscules.

 

Il faut rentrer. Regagner une maison sage où aucun sort ne se joue puisqu’elle attend comme une femme sans imagination : sûre du retour.

 

Ce fut une nuit parmi d’autres, où le sommeil fuyait vers les collines : ne restait qu’à le suivre.

 

La magie reviendra, il suffira que le soleil se couche.

A la décroisée des chemins.

 

Joëlle Petillot

 


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A propos du rédacteur

Joelle Petillot

 

Née le 1er Octobre 1956.

Dernière de quatre, famille d’artistes.

Deux romans publiés aux éditions Chemins de tr@verses :

La belle ogresse

La Reine Monstre

Un recueil de nouvelles : le hasard des rencontres.

Blogs :

La nuit en couleurs sur Overblog.

Wizzz Télérama, sous le nom de Boudune.