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Nouvelles

Pas un geste, par Joëlle Petillot

Ecrit par Joelle Petillot , le Lundi, 24 Octobre 2016. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Ça a commencé un lundi, tard le soir. Je suis rentrée chez moi, comme toujours après le travail, en marchant vite parce qu’il faisait froid. Le chat est venu tout de suite frotter son poil sur mon pantalon. Je voyais son joli museau ouvert-fermé, ouvert-fermé. C’est ce que j’appelle le ballet du museau. Quand je pose la main sur mon petit ami, que je parcours son dos souple en signe de retrouvaille, je sens une vibration étrange sur ma paume. J’appelle cela le petit bonjour. Le grand bonjour consiste en un nœud gracieux de virages tricotés entre mes deux jambes, avec un arrêt-frottement-de-la-joue répété, puis une fuite rapide dans une autre pièce. Ensuite, il revient, et de nouveau, ballet-du-museau ; il a faim. A ceci j’offre la danse de mes mains, il les regarde de ses yeux d’émeraudes, et s’agite car il connaît le signe : Manger-pour-toi.

Il s’assoit, sans perdre une miette de la porte de placard qui s’ouvre, le paquet blanc et orange qui déverse dans sa gamelle bleue la pluie de croquettes attendue, puis se précipite quand je pose mon présent à terre.

L’absente (2) - Brisure, par Sandrine Ferron-Veillard

Ecrit par Sandrine Ferron-Veillard , le Jeudi, 13 Octobre 2016. , dans Nouvelles, Ecriture, Ecrits suivis, La Une CED

 

Des étendues et des jours qui commençaient à 6.15 am, à marée basse. Mon épouse prenait un bain devant « chez nous » entre maîtres et chiens, jeux de bâtons et aboiements autorisés avant dix heures du matin. Des odeurs de vase. Depuis notre terrasse, je guettais ses brasses, un point noir en surface, je guettais son retour. J’étais inquiet.

Zéro goutte en provenance des nuages.

On nous avait bien renseignés. 8000 résidents, 30.000 en période de vacances, une communauté d’artistes, de hippies, de gens fortunés, des retraités, des mines refaites, des mines affaissées. Des maoris chauffeurs de bus, des maoris avachis sur des chantiers, défaits, des femmes obèses, des femmes en pause, des femmes âgées caissières au supermarché. Puis des vacanciers chinois et français, des serveurs ou des jeunes « waffeurs » venus d’Europe ou d’Amérique pour parfaire divers apprentissages. Une destination dite phare, « encore vierge d’un tourisme de masse ». Oneroa nous attirait, Oneroa m’impressionnait.

L’absente (1) - Rétractation, par Sandrine Ferron-Veillard

Ecrit par Sandrine Ferron-Veillard , le Mardi, 04 Octobre 2016. , dans Nouvelles, Ecriture, Ecrits suivis, La Une CED

 

J’avais été happé jusqu’à cette maison, située au bord d’Oneroa, en bord de mer. Un « bateau ancré au port de Waiheke attendant son hôte ». J’avais jugé ce descriptif traduit en français, mauvais, ordinaire. Néanmoins, j’avais réservé pour dix-neuf nuits. Depuis un site internet. J’avais versé une caution dès ma transaction confirmée. J’étais pressé.

J’étais. J’étais heureux parce que nous fêtions, mon épouse et moi, nos deux anniversaires, ses quarante ans, mes cinquante ans, nés un douze janvier.

Waiheke était une étendue de terre éventée au sud de Sydney, au sud de Nouméa, un point dans un océan Pacifique. Nous partions au bout du monde, pour vingt-et-un jours, au pays des kiwis, sans trop savoir où. Je refusais de voir des images, j’écartais toute documentation qui m’informerait sur ma prochaine destination. D’abord m’immerger puis nous surprendre. Je me renseignerai dès notre retour. Je procédais ainsi, organisant nos escapades par intuition, toujours au dernier moment. Nous voyagions avec un bagage, des papiers et un bouquin pour deux. Marguerite Yourcenar et son Denier du rêve. Nos attentes en poche, deux papiers au format A4 pour toute confirmation, des coordonnées, des numéros et une adresse.

Heureuse celle qui pleure l’amant perdu, par Nadia Agsous

Ecrit par Nadia Agsous , le Mercredi, 21 Septembre 2016. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Alors qu’elle avance lentement dans les ruelles étroites et enchevêtrées à peine animées de la haute Casbah, une voix masculine sur fond de musique douce et lente s’échappe d’une demeure construite sur le point culminant de ce lieu qui, malgré son état de délabrement, ne se lasse pas de charmer et d’enchanter les âmes fuyantes. A l’heure du crépuscule maudit.

Soudain, elle a la vague impression d’entendre des chuchotements. Là… Derrière elle. Non… Non… Juste là… Devant son visage ébahi. Dans le creux de ses oreilles qui bourdonnent de peur. Des Bouts de récits. Des fragments de révélations à peine audibles. Susurrés… Vécus sur le chemin de jadis. Peuplé de secrets engloutis par les terres du couchant.

Là… Là… Sur les murs de cette grande maison ancestrale hantée par la malédiction. Oui ! Oui ! Sur la façade lézardée de cette  demeure qui abrite des êtres fatigués de vivre une existence en proie au désordre et à la déperdition. Et tout à coup, sur son corps assiégé par l’étonnement, une foultitude de mots. Qui tournent le dos à l’échec de cette tentative désespérée de donner un sens à cette vie en éclats. Des mots… des mots… des mots… Oui. Oui. Des mots. Ô malheur ! Les voilà qu’ils parlent une langue désarticulée. Son sens échappe à sa compréhension.

Akousmate, suis-je ?, par Nadia Agsous

Ecrit par Nadia Agsous , le Mercredi, 17 Août 2016. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

« Ma petite-fille, demain, tu grandiras ! Belle et instruite tu seras ! Pendant que le temps gravera ses empreintes sur ta peau douce et luisante, tu prendras alors conscience que toi seule es maîtresse de ta destinée. De tes deux mains que j’ai embrassées, caressées, cajolées et bénies, tu te libèreras des chaînes millénaires ! Fière, lucide et rebelle, tu affranchiras ces femmes qui guettent le retour de Shah’Razade qui s’en allée vers des ailleurs cléments. Il y a de cela une éternité !

Kane ya makane !

Je me souviens encore de ce cri animal que le roi Shah’Riyât lança dans son palais lorsqu’au petit matin, il découvrit la disparition de celle qui avait aimanté son corps et humanisé son cœur ».

Ainsi parla ma grand-mère sur son lit de mort. Et avant de rendre l’âme, dans cette chambre imprégnée d’une forte odeur de fatalité, de sa main tremblante, elle me fit signe de m’approcher de son corps à moitié endolori. Et elle murmura à mon oreille :