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Pourquoi il pleut des chats et des chiens ?, par Nadia Agsous

Ecrit par Nadia Agsous 22.03.17 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

Pourquoi il pleut des chats et des chiens ?, par Nadia Agsous

 

La pluie a inondé nos vues. Le jour vient de se lever. Je l’aperçois à peine. Obstiné, je m’agrippe au sommeil qui m’entraîne jusqu’aux confins de mes origines lointaines. Je dors profondément. La voix stridente du muezzin appelle à la prière de l’aube ; elle sonne comme un rappel à l’ordre. Nos existences seraient-elles un éternel défi en sursis ?

As Salat khayroun mina nawm braille-t-il dans le micro. As Salat khayroun mina nawm ! crie-t-il encore.

Vraiment ? La prière est-elle meilleure que le sommeil ?

Il est temps de me lever, pourtant je dors encore !

Dehors, il pleut à verse. Le déluge s’est abattu sur nos demeures. Sans arrêt ! L’orage menace de gronder. Continuellement ! La météo prévoit une accalmie dans un futur proche. Momentanément !

La pluie purifie la vieille ville de ses péchés ancestraux qui rongent les os de sa carcasse. Le ciel gris-noir porte le lourd fardeau de la colère divine. Et d’ailleurs, il pleut toujours dans cette ville aussi vieille que la Montagne sacrée. Pas plus tard qu’hier, l’eau s’est infiltrée jusque dans les fondations des anciennes bâtisses laissées à l’abandon. La pluie inondera-t-elle les maisons habitées ?

Le muezzin s’est arrêté de brailler depuis au moins vingt minutes. J’aperçois le diable qui sort de sa cachette sous terre ; il s’apprête à uriner dans mes oreilles. Tel est le châtiment des dieux pour les enfants qui ne se lèvent pas pour accomplir Salat el fajr. Je tente de repousser ce démon qui sans gêne ni honte, sort son petit zizi. J’essaye de l’empêcher de faire pipi en bouchant mes oreilles avec des boules quiès. Une force mystérieuse, douce et tendre, m’aide dans ma tâche Ô combien pénible et terrassante ! Victoire !

Le diable est vaincu ; le voilà qu’il se met à courir à toute allure. Dans sa fuite hâtive, il oublie de rentrer son petit zizi qui pend comme une merguez. Les anges qui le regardent courir rient aux éclats. Ils s’amusent comme des fous. Les anges aiment se moquer du diable lorsqu’il oublie de ranger son petit zizi.

Pendant ce temps, il tombe des trombes sur le toit de ma vie. De la pluie, encore de la pluie, toujours de la pluie ; de la pluie à n’importe quel moment de la journée ; été comme hiver.

Semence céleste ? Colère des dieux ? Régénération ? Punition du diable ? Fertilité des déesses ? Purification ? Vengeance ?

A chaque fois que je posais la question à ma mère, elle s’en allait vaquer à ses occupations en implorant Anzar, le Dieu de la pluie et de l’eau.

Un jour, le sage de notre quartier qui aimait raconter des fables me dit de sa grosse voix qui crissait comme les pneus d’un char à canons :

« Ouvre bien tes oreilles. Ecoute ma parole sage comme une image. Il était une fois, un tyran nomade à l’œil sirupeux, en mal d’amour qui passait son temps à pleurer. Avant de mourir, il demanda aux dieux de rendre ses larmes éternelles. Lorsqu’il rendit l’âme, il se trouvait au-dessus de notre ville qui vieillit tous les quatre-vingt ans. Ce sont les larmes de ses déceptions amoureuses qui tombent sur les toits de nos maisons. Prions pour qu’elles ne nous engloutissent pas ! »

Lorsque ma grand-mère m’entendit raconter l’histoire du sage, elle me tira par le bras et me dit :

« Ne cherche pas ! C’est le petit garçon du Dieu de la pluie qui pisse sur nous. Il est très mal élevé, ce p’tit wlid lahram ! A chaque fois que sa mère le gronde, ce fils du péché sort son zizi et se met à nous arroser pour venger ses parents ».

Et à notre voisine divorcée cinq fois d’en rajouter une couche :

« Les hommes sont de sacrés cocos, tu sais ? Dès qu’ils se fâchent, ils montent au ciel, se cachent derrière les buissons célestes, sortent leur gros machin et déversent leur hargne liquide sur nos pauvres têtes. As-tu jamais senti l’eau de la pluie ? Fais-le matin, tu verras, elle pue la pisse des hommes. Que Dieu les éloigne de nous ! »

Lorsque l’imam de la mosquée jouxtant notre maison entendit parler de mes questions, il m’envoya un message par le biais de sa femme et m’invita à aller le retrouver à la mosquée. Je fus très étonné par cette demande. Si ce n’est ma mère qui m’encouragea à aller le voir, je n’aurais jamais répondu à sa requête. Ce qu’il me dit me laissa sans voix.

 

Nadia Agsous

 


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Rédactrice


Journaliste, chroniqueuse littéraire dans la presse écrite et la presse numérique. Elle a publié avec Hamsi Boubekeur Réminiscences, Éditions La Marsa, 2012, 100 p. Auteure de "Des Hommes et leurs Mondes", entretiens avec Smaïn Laacher, sociologue, Editions Dalimen, octobre 2014, 200 p. Page Facebook