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Nouvelles

Kahba sous le hijab

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Samedi, 13 Décembre 2014. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Kahba (1) se lève et quitte son matelas mouillé. C’est une jeune fille au visage innocent. Elle a passé une nuit blanche en parlant de sexe à un mec au téléphone. Faire l’amour par téléphone, grâce aux offres des sociétés de télécommunication, est un phénomène d’actualité en Algérie. Comment ? Voici un exemple : « tu es sur moi ma belle, monte et descends vite. Changeons de position. Crie fort pour m’exciter. On va finir, ouvre ta bouche… » Bref, c’est une façon de briser l’interdit social et religieux de sexe par téléphone.

Elle ne prend même pas une douche, ne change pas ses sous-vêtements que sa sœur aînée lui a légués. Une odeur suffocante s’échappe d’elle. Une chèvre humaine. Elle met son jean altéré par les multiples nettoyages, son foulard, et son hijab noir devenu marron avec le temps. Un café. Sac. « Je vais à l’université maman, j’ai des examens » dit-elle à sa mère, une femme conservatrice au front tamponné par les prières, qui a eu l’occasion de faire le pèlerinage et pleurer sur la tombe du Prophète. « Bon courage ma fille. Va sous la protection d’Allah ! »

L’errance intérieure - Chapitre 2 : l’après-midi

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Vendredi, 12 Décembre 2014. , dans Nouvelles, Ecriture, Ecrits suivis, La Une CED

 

Si je travaillais, j’aurais vraisemblablement moins de temps libre pour m’ennuyer. Pourquoi ne travaillé-je pas ?! Qui en a décidé ainsi ? Je pourrais très bien être avocat, banquier ou cadre… Non, j’en doute, je n’en ai pas les compétences. Les recruteurs, ces monstres retors, exigeraient des diplômes que je ne possède pas. J’aurais pu les obtenir, en travaillant un minimum à l’école. Oui, si j’avais travaillé un peu et si j’avais fréquenté l’école, je les aurais sûrement obtenus. Comme tout le monde, ou presque. Et aujourd’hui, je serais banquier dans une grande banque. Ou même petite. Ou caissier dans une grande surface… ou sous-caissier dans une petite surface. Il est indécent de prétendre à d’excessives ambitions. Souvent les ambitieux finissent par gâcher leur vie, et celle des autres. Ou par mourir.

Je mangerai plus tard, je n’ai pas faim. Pourquoi devrais-je manger tous les jours à la même heure ?! C’est insensé ! Je suis libre d’attendre 15 heures pour manger, personne ne me le reprochera. Sauf si je sors et que je croise quelqu’un. Il ne faudrait surtout pas, dans ce cas, évoquer ce sujet. Il faudrait deviser d’autre chose. Mais de quoi ? Je n’ai rien en tête à ce moment précis. Probablement me viendra-t-il un sujet intéressant avant que je décide de sortir.

L’errance intérieure - Chapitre 1 : le matin

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Mardi, 02 Décembre 2014. , dans Nouvelles, Ecriture, Ecrits suivis, La Une CED

 

Allez, Trico, lève-toi, un peu de courage ! Il en faut du courage pour affronter la vie. Et pour supporter mes congénères qui la peuplent. Quel mot curieux : congénère. On entend surtout la première syllabe.

Du courage ou… de l’insouciance, cette huile qui fait coulisser les rouages les plus résistants, cette disposition qui transforme en poussière la pointe de la flèche.

En considérant plus attentivement l’équation, il suffirait de répondre tout uniment aux questions que me posent mes chers congénères, de consentir à leurs désirs, en un mot, de ne pas les contrarier. C’est simple finalement. En théorie.

Quand on y réfléchit un peu plus, les inconnues se démultiplient : comment dire, par exemple, à un collègue, que ses considérations personnelles me rasent profondément ? Si j’ose le lui avouer, il se vexera inévitablement, s’offusquera, se carapatera dans une bouderie belliqueuse. A moins qu’il soit naïf ou irrémédiablement allègre, il le prendra pour lui et une dégradation marquée de nos relations en résultera immanquablement. Il pourrait même avoir l’indélicate faiblesse de ne plus m’adresser la parole.

À la recherche de Dieu et du miel

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Lundi, 24 Novembre 2014. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Pour la première fois, je mets les pieds sur le sol de la France dont je pratique la langue et déguste le vin. D’ailleurs, je n’ai jamais quitté mon pays. Je suis un arbre dont les racines sont attachées aux branches, un jeune homme assombri par le noir de mon Algérie.

Dans mon cabas : du tabac, une chicha (narguilé), et des livres. Sur mon dos : de la solitude et de l’amertume née en moi parce que mon père est né après l’Indépendance. J’arrive sur Paris que je n’ai connu que par la lecture. Paris est une femme libre mais encore vierge et séduisante. J’ai le vertige tel Raskolnikov après son crime. Le bruit des engins et le son de la rapidité se mêlent dans ma tête solitaire. Chose étonnante : ici les femmes sont moins nues que chez nous où des femmes portent des minijupes et des collants translucides en plein hiver.

J’entre dans un café. Je trébuche sur les marches. Ma tête est devenue une boite de Pandore. Je veux quitter vite cette terre : à cet instant, la modernité me semble une imposture. Je commande un café. Je sors un roman que je lis pour la deuxième fois : Au pays de Tahar Ben Jelloun. Je déteste le personnage de ce roman qui s’accrochait tellement à l’avenir qu’il avait oublié de vivre, perdant ainsi le sens de son être qu’il avait construit depuis des années en France. La vie est comme un briquet que je perds quelques heures après son achat. Des nuages de cotons.

Sisyphe en Algérie

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Vendredi, 10 Octobre 2014. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Je suis face à la mer. Un carré de la Méditerranée. Médi-tyrannie. Elle est calme comme ce monde avant la naissance des montagnes. Il fait chaud. Trop.

Je suis brun, presque basané, et donc le produit dérivé de la peau noire. Je commence à enlever mes sandales de caoutchouc, puis mes vêtements et mes sous-vêtements salis par mes pensées nocturnes. Je suis nu. Je dépose par terre le fardeau de mes ancêtres que je porte sur mon dos depuis que je suis né et que j’ai rempli un vide dans l’existence. Pourquoi on naît, si on meurt après ? Je fais du tout un amas, une sorte de montagne en papier. Debout sur le rocher, nu, je suis prêt à sauter. Je ne porte rien sur moi, ni passeport, ni sac à dos, ni provisions, ni une langue.

Mes chaussures, mes vêtements, et mes ancêtres tendent la main tentant de me retenir par les pieds. En vain. Je lève le bras pour leur dire au-revoir, peut-être adieu, et je saute dans l’eau, tête la première.