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Nouvelles

Le Panthéon des vivants

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Jeudi, 15 Janvier 2015. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Vous êtes face à un tableau qui représente une terre et un drapeau. C’est un tableau magique. Déshabillez-vous et entrez dedans. Imaginez un Théâtre dont la dimension échappe aux yeux. Il n’y a que l’estrade et les fauteuils poussiéreux. Le toit est nu, et vous, vous pouvez voir les nuages et les mouettes. Les murs sont supprimés et vous pouvez voir clairement les cieux et les anges transportant les archives des vivants et des morts. Depuis notre venue du néant, nous sommes des millions de personnes, tous sexes et âges confondus, entassées dans cet espace existentiel, ce Panthéon de vivants, semblable à un mythe géographique.

Jadis c’était un centre des civilisations, un carrefour des différentes cultures et langues. Des années après l’Indépendance il est devenu un royaume égoïste et injuste, dirigé par un Dieu humain. Il tient le Théâtre depuis des décennies. C’est un vieux qui porte le masque d’un jeune prince charmant au sourire éternel. A vrai dire, il est mieux découvert avec son masque. Nous n’avons jamais mis les pieds hors de ce lieu. Notre Dieu répète sans cesse que nous sommes le Centre de l’Univers et que la Terre est moins petite que son masque.

Fatwa meurtrière

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Samedi, 20 Décembre 2014. , dans Nouvelles, La Une CED

 

Un père, une maman, et deux fils. Voilà ma famille. Mon père reçoit une prime de militant alors que, selon les témoignages, il n’a jamais fait la guerre. Ma mère est analphabète au front tatoué. Tabassée  souvent par mon géniteur, elle a fini par prendre les gifles pour une bénédiction. Mon frère est islamiste et imam. Il n’y a  que moi qui écris de gauche à droite, parlant une langue qu’ils prennent pour une musique et un signe de féminité.  Mon frère ne m’a jamais parlé ou regardé dans les yeux. Il est le feu, je suis la glace. Mes parents l’aiment beaucoup parce qu’il leur jure que leur place est dans le Paradis. Il leur dessine ainsi des rivières infinies  et  des châteaux lumineux. Un  jour, j’ai trouvé ma chambre en grand désordre : livres et manuscrits brulés, portraits arrachés des murs, et cette phrase accrochée à la porte «  Tu dois mourir ». Je n’ai rien dit. Le vendredi,  il  fait une fatwa pour me tuer.  Fatwa meurtrière. Après la fin de son prêche il entre dans  ma chambre, un couteau dans la main, et le nom d’Allah au bout de la langue.  Gardant mon sang  froid, je  le prie pour une discussion à bâtons rompus. Il accepte difficilement :

Kahba sous le hijab

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Samedi, 13 Décembre 2014. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Kahba (1) se lève et quitte son matelas mouillé. C’est une jeune fille au visage innocent. Elle a passé une nuit blanche en parlant de sexe à un mec au téléphone. Faire l’amour par téléphone, grâce aux offres des sociétés de télécommunication, est un phénomène d’actualité en Algérie. Comment ? Voici un exemple : « tu es sur moi ma belle, monte et descends vite. Changeons de position. Crie fort pour m’exciter. On va finir, ouvre ta bouche… » Bref, c’est une façon de briser l’interdit social et religieux de sexe par téléphone.

Elle ne prend même pas une douche, ne change pas ses sous-vêtements que sa sœur aînée lui a légués. Une odeur suffocante s’échappe d’elle. Une chèvre humaine. Elle met son jean altéré par les multiples nettoyages, son foulard, et son hijab noir devenu marron avec le temps. Un café. Sac. « Je vais à l’université maman, j’ai des examens » dit-elle à sa mère, une femme conservatrice au front tamponné par les prières, qui a eu l’occasion de faire le pèlerinage et pleurer sur la tombe du Prophète. « Bon courage ma fille. Va sous la protection d’Allah ! »

L’errance intérieure - Chapitre 2 : l’après-midi

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Vendredi, 12 Décembre 2014. , dans Nouvelles, Ecriture, Ecrits suivis, La Une CED

 

Si je travaillais, j’aurais vraisemblablement moins de temps libre pour m’ennuyer. Pourquoi ne travaillé-je pas ?! Qui en a décidé ainsi ? Je pourrais très bien être avocat, banquier ou cadre… Non, j’en doute, je n’en ai pas les compétences. Les recruteurs, ces monstres retors, exigeraient des diplômes que je ne possède pas. J’aurais pu les obtenir, en travaillant un minimum à l’école. Oui, si j’avais travaillé un peu et si j’avais fréquenté l’école, je les aurais sûrement obtenus. Comme tout le monde, ou presque. Et aujourd’hui, je serais banquier dans une grande banque. Ou même petite. Ou caissier dans une grande surface… ou sous-caissier dans une petite surface. Il est indécent de prétendre à d’excessives ambitions. Souvent les ambitieux finissent par gâcher leur vie, et celle des autres. Ou par mourir.

Je mangerai plus tard, je n’ai pas faim. Pourquoi devrais-je manger tous les jours à la même heure ?! C’est insensé ! Je suis libre d’attendre 15 heures pour manger, personne ne me le reprochera. Sauf si je sors et que je croise quelqu’un. Il ne faudrait surtout pas, dans ce cas, évoquer ce sujet. Il faudrait deviser d’autre chose. Mais de quoi ? Je n’ai rien en tête à ce moment précis. Probablement me viendra-t-il un sujet intéressant avant que je décide de sortir.

L’errance intérieure - Chapitre 1 : le matin

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Mardi, 02 Décembre 2014. , dans Nouvelles, Ecriture, Ecrits suivis, La Une CED

 

Allez, Trico, lève-toi, un peu de courage ! Il en faut du courage pour affronter la vie. Et pour supporter mes congénères qui la peuplent. Quel mot curieux : congénère. On entend surtout la première syllabe.

Du courage ou… de l’insouciance, cette huile qui fait coulisser les rouages les plus résistants, cette disposition qui transforme en poussière la pointe de la flèche.

En considérant plus attentivement l’équation, il suffirait de répondre tout uniment aux questions que me posent mes chers congénères, de consentir à leurs désirs, en un mot, de ne pas les contrarier. C’est simple finalement. En théorie.

Quand on y réfléchit un peu plus, les inconnues se démultiplient : comment dire, par exemple, à un collègue, que ses considérations personnelles me rasent profondément ? Si j’ose le lui avouer, il se vexera inévitablement, s’offusquera, se carapatera dans une bouderie belliqueuse. A moins qu’il soit naïf ou irrémédiablement allègre, il le prendra pour lui et une dégradation marquée de nos relations en résultera immanquablement. Il pourrait même avoir l’indélicate faiblesse de ne plus m’adresser la parole.