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La Tentation du trajet Rimbaud, Histoire impudente (1) (par Patrick Abraham)

Ecrit par Patrick Abraham 31.10.19 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

La Tentation du trajet Rimbaud, Histoire impudente (1) (par Patrick Abraham)

 

« Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant ».

A. R. Illuminations, « Enfance ».

 

Mon cher Arthur,

Je t’écris d’un pays du Sud jusqu’où tu serais sans doute allé un jour si tu avais vécu plus longtemps et que tu aurais détesté et maudit comme tu as détesté et maudit chacun des lieux par où tu es passé.

Je t’imagine sur ta civière dans ton ultime départ, le genou pourri et la fièvre au visage sous le dur soleil ou sous les pluies de là-bas, insultant les porteurs à la fois trop rapides et trop lents et regrettant déjà ce que tu abandonnes – ô Djami, Djami, quelle sorte d’intimité a pu être la vôtre ?

Je t’imagine à Marseille sur ton lit d’hôpital, ta sœur à tes côtés qui te supplie d’embrasser la croix qu’elle te tend et de recevoir le prêtre qui patiente dans le couloir, et toi répondant « oui » par complaisance ou pour qu’elle se taise et parce qu’on t’a coupé une jambe ou deux et que ça n’a plus d’importance. Et tes lèvres murmurent : En tout cas que ce soit le service d’Aphinar. Isabelle n’y comprend rien.

Je t’imagine à seize ans dans les forêts ardennaises ou belges, les cheveux fous et la pipe à la gueule, adorant la vie et la révoquant, et ton pas souple, infatigable, scande les vers que tu écriras.

Je t’imagine à Londres avec le Pauvre Lélian, vos corps mêlés dans cette chambre de Soho, étranger à lui et au reste et cependant présent à tout comme personne (il pleut, au-dehors, et l’on entend dans une pièce voisine le bavardage insipide des servantes ; une porte claque à l’étage ; des appels montent du trottoir).

J’étais à Charleville, le mois dernier. J’ai marché le long de la Meuse et de la Semois, belles comme des rivières du sud de l’Inde, en songeant à toi, en ne songeant en vérité qu’à toi. Un jeune pêcheur de Tournavaux m’a accosté à proximité d’une écluse : à cause d’une averse, nous nous sommes réfugiés dans un lavoir. Ses yeux rieurs, sa peau soyeuse m’ont ému. J’ai revu, rue Bérégovoy (ex-rue Thiers, ex-rue Napoléon), la maison où tu es né. J’ai visité celle que ta mère avait louée face au Moulin et j’ai humé dans la courette l’odeur absente des latrines. Puis j’ai quitté cette ville où tu étais et où tu n’étais pas.

Je n’ai rien vu à Charleville.

(A Roche, près d’Attigny, un pan de mur subsiste de la ferme familiale, dynamitée par les Allemands en octobre 1918 ; mais on aperçoit encore, à la sortie du hameau, l’étang à l’affreuse crème et aux bois flottants).

Aucun écrivain n’a compté autant que toi, Arthur. Je n’en suis pas fier puisque tu as renié tes admirateurs et conchié cette vieillerie poétique où tu as été pourtant si allègre. Des phrases de toi se sont inscrites si profondément en moi que je m’en prétendrais presque l’auteur. Elles m’ont aidé à vivre. Ou à ne pas sombrer.

J’ai cru te rencontrer quand j’avais moi-même dix-huit ans dans la ville idiote où j’habitais. Nos regards se sont croisés, un soir d’automne, le mien implorant et inquiet, le tien moqueur et brutal, sur un parking de stade, le quai d’une gare ou sous le pont d’une autoroute, et c’est grâce à toi si je ne suis pas devenu un salaud ou un assassin.

Je t’ai aimé avec passion, Arthur. Je ne m’en flatte pas : on ne devrait jamais aimer impunément – surtout un mort, surtout un poète. J’ai un aveu et une demande à te faire, avec crainte : il m’est arrivé à moi aussi de traficoter des vers dans mon adolescence anxieuse ; je ne sais plus où je les ai fourrés. Ils étaient bien mauvais mais puisque tu en as été le prétexte ou la fixation et qu’en les gribouillant j’avais l’illusion de t’incarner, de te saisir ou de te continuer, s’ils te tombent sous les yeux dans l’outre-espace où tu te trouves et où nos lois, nos contraintes, notre relation au temps, nos impossibilités sont renversées, je le suppose, pourrais-tu me dire ce que tu en penses ?

Ou plutôt ne m’en dis rien et faisons comme si cette lettre absurde t’avait été envoyée par erreur ou que l’expéditeur, non le récepteur, en fût imaginaire.

Je te salue, piéton.

P.

 

Patrick Abraham

 

(1) J’ai emprunté le titre de cette histoire, on l’aura remarqué, à un beau livre de Marc Cholodenko (POL, 1984).

 

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