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Grand Hôtel d’Europe, 1891 / I-Histoire rêveuse (par Patrick Abraham)

Ecrit par Patrick Abraham 17.09.19 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

Grand Hôtel d’Europe, 1891 / I-Histoire rêveuse (par Patrick Abraham)

Tu imagines que tu arrives au « Grand Hôtel d’Europe » un matin d’hiver – enfin de l’hiver pondichérien. Le ciel est bleu avec quelques nuages. Il fait vingt-cinq degrés. Un employé vêtu de blanc balaie la cour. Tu remarques sa peau soyeuse, sa démarche élégante. Tu lui souris. Il te sourit. Le propriétaire est descendu du perron et se dirige vers toi à pas lents. Vêtu de blanc lui aussi. Très élégant lui aussi. Il doit avoir au moins soixante-dix ans mais conserve une minceur étonnante. Il demande à l’employé, dans la langue locale, de prendre ta valise. La rue est tranquille devant la grille de l’hôtel où tu as noté le nom du fondateur – le père du propriétaire actuel. Parfois, une Ambassador, une moto, klaxonnent en approchant d’une intersection. Le propriétaire t’a précédé dans le hall un peu poussiéreux. Il examine ton passeport et écrit quelque chose sur un gros registre puis tend à l’employé (est-ce le seul ?) la clé de ta chambre.

(Quinze endroits en Inde où tu fus – plus modestement ou immensément – heureux : une boucle de la rivière Periyar après Aluva tandis que sous la pluie des branchages dérivent ; le ghât de Chet Singh à Bénarès dans le brouillard de janvier ; la somptuosité dentelée du mausolée d’Ibrahim Shah à Bijapur dans un crépuscule de mars – et tu avais face à toi le plus beau monument du monde).

Tu montes vers le premier étage avec l’employé. L’escalier sent l’humidité. La pièce est vaste, sombre. L’employé ouvre les rideaux. Vibrante lumière. Un lit impeccablement fait. Des meubles en bois de rose irréprochablement luisants. Le balcon donne sur une arrière-cour d’où te parviennent les voix sirupeuses d’une radio. Le propriétaire t’a expliqué, en copiant ton nom et ton numéro de passeport sur son gros registre, que tu serais l’unique client, pour l’instant. Les affaires ne sont pas terribles, t’a-t-il dit. Des hôtels se construisent qui offrent mieux que le sien le confort moderne. Il ne sait pas combien de temps il pourra tenir. Il n’est pas contre le confort moderne, pour sa part. Mais son installation exigerait des investissements énormes. C’est une sorte de cercle vicieux, t’a-t-il précisé. Il a ajouté qu’il trouvait plus de charme à un hôtel comme le sien, créé par son père à la fin du siècle dernier, qu’aux établissements luxueux. Tu l’as approuvé. Tu lui as dit que tu aimais l’allure désuète, coloniale, déclassée du Grand Hôtel d’Europe, qu’il te rappelait des films qui t’avaient fait rêver. Tu as bien vu que ta remarque ne le ravissait pas. Tu allumes les ventilateurs puis décadenasses ta valise ; en sors des vêtements que tu ranges dans l’armoire en bois de rose et deux livres – toujours les mêmes quand tu voyages – que tu places sur un guéridon près du lit.

(La foule volubile du temple de Jagannath, à Puri, où tu ne pus entrer ; la statue en chlorite verte du dieu-soleil Surya à Konarak, un soir de mai ; près de Pune, dans le Mahārāshtra, une sorte de gymnase au sommet d’une colline, où des athlètes sculptent leurs muscles).

Plus tard, après avoir sommeillé et sans être descendu manger car tu n’as pas faim malgré les quinze heures de vol et les trois heures de trajet en taxi depuis l’aéroport international, tu te promènes dans les rues voisines de l’hôtel. La circulation est encore plus paisible que ce matin. Des cyclistes placides conduisent de robustes vélos. Un homme très maigre repasse du linge sous l’auvent d’une basse maison en se servant d’une table rudimentaire en bois et d’un fer chauffé par des cendres. Une vieillarde s’accroche à toi pendant plusieurs mètres en marmottant. Tu lui glisses un billet pour t’en débarrasser. Deux enfants assis sur les marches d’une boutique te crient quelque chose dans leur langue puis s’enfuient à l’intérieur quand tu les regardes. Des murs protègent, tu le supposes, de magnifiques jardins.

(Une route pavée descendant de la forteresse de Gwalior ; l’ile d’Elephanta au large de Bombay, à condition d’y débarquer avant l’aube ; un ermitage jaïn dans le Karnataka).

Tu continues jusqu’à l’avenue menant au front de mer. Il y a quelques familles, des vendeurs ambulants, des méditants circonspects sur le très long boulevard littoral. La mer est calme en contre-bas des rochers. Des baigneurs barbotent dans les vagues, les hommes en caleçon, les femmes en sari. Tu atteins au bout de l’extrémité sud de ce boulevard une jetée branlante qui s’enfonce dans l’océan. Tu aperçois des barques de pêcheurs et des filets que des garçonnets reprisent. Les vagues se couchent sur la plage puis se retirent comme si non, décidément, ça n’en valait pas la peine. Des chiens flairent des tas de détritus ou urinent contre un pilier rongé de sel. Aucun n’aboie. Tu t’assois sur le sable. Des adolescents grimpent sur la jetée avec une agilité incroyable, courent sur le parapet puis plongent en riant sous un ciel à présent splendide. La température demeure tiède. Tu ne regrettes pas la dure froideur de l’hiver parisien. Tu n’as toujours pas faim mais tu as envie d’une bière fraîche, maintenant. Tu te dis que tu ne t’es pas trompé en réservant une chambre au Grand Hôtel d’Europe, que le propriétaire doit savoir des choses intéressantes sur cette ville où il est né et qu’il n’a sans doute pas souvent quittée, sauf pendant la guerre, peut-être ? Tu l’interrogeras demain. Il t’a parlé d’un romancier fasciné par les mythes et l’Allemagne qui a séjourné chez lui récemment et t’a montré une photo prise dans son restaurant.

(Le musée Napier à Trivandrum – ses alentours plutôt ; le parc de Nampally à Hyderabad, en toute saison et à toute heure ; de vieilles tombes dynastiques à Bidar dans la douceur d’octobre).

Tu n’es pas romancier mais tu imagines tout cela en longeant le Grand Hôtel d’Europe, un autre matin d’hiver. La rue est bruyante, polluée, il est parfois difficile de s’y garer. Des magasins prétentieux proposent des fringues au design vaguement indien, des leçons de yoga, des antiquités fabriquées en série. Des poutres métalliques et des gravats jonchent le trottoir et la cour de l’hôtel qu’aucun employé à la démarche élégante ne balaye et où ne t’attend aucun svelte vieillard. On a brisé plusieurs carreaux des fenêtres. Une pancarte annonce que des travaux de rénovation commenceront prochainement, qu’on a racheté le bâtiment. Le nom du fondateur reste bien lisible au-dessus de la grille, pour le moment.

(Un sentier de montagne dans les Nilgiris ; un chemin de campagne aux environs d’Orchha, et tel jeune homme sur son char à bœufs ; la falaise de Vagator, à Goa, et son horizon sans limites).

 

Patrick Abraham


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