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Ploutos, dieu du fric, Aristophane (Trad. Michel Host)

Ecrit par Léon-Marc Levy 03.04.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Bassin méditerranéen, Théâtre, Mille et une nuits

Ploutos, dieu du fric. Trad. grec ancien, notes et postface Michel Host. 142 p. 4 €

Ecrivain(s): Aristophane Edition: Mille et une nuits

Ploutos, dieu du fric, Aristophane (Trad. Michel Host)

Qu’on se le dise à son de trompes d’Athènes à Wall Street : ce petit opuscule est – pour parler comme les personnages d’Aristophane « revisités » par Michel Host – à se tordre de rire, à se péter les boyaux. Une petite heure d’une récréation hilare, pleine de bonne santé mentale et de rage joyeuse.

Ploutos, dieu du fric, se fait détourner de ses devoirs d’obéissance aveugle (il est aveugle !) envers Zeus et entame une manif anti Zeus digne des luttes contre les p’tits chefs des maos de naguère ! Carion et La Toussaille, esclave et maître (mieux vaut les placer dans cet ordre s’agissant de comédie) rencontre un pauvre hère aveugle et sale. Or ce SDF (faisons comme Michel Host – l’anachronisme structurel) n’est autre que Ploutos, Dieu de l’argent – enfin du fric. Les deux bonshommes entreprennent alors de convaincre le dieu de s’affranchir de son sort affreux : il est condamné par sa cécité – infligée par Zeus – à n’accorder ses largesses financières qu’aux salauds (qu’il ne peut repérer étant aveugle !).

Voilà donc notre Ploutos installé chez La Toussaille. Grâce à Asclépios (dieu de la médecine) il retrouve la vue et s’engage à ne donner désormais le fric qu’aux gens de bonne volonté, négligés par le sort. Ce qu’il fait.

Imaginez la révolution (au sens propre – inversion à 180° -) Tout le peuple grec se retrouve en abondance de biens !

Aristophane tient là le moteur de sa comédie : si le peuple est riche sans effort, s’ensuit une ribambelle de problèmes à n’en point finir. Qui travaille ? Qui prie les dieux ? Qui fait le bien ? Qui se plaint à qui ?

La pièce d’Aristophane (489-88 AJC) est un modèle du genre bien sûr. Tous les personnages qu’on y rencontre, ainsi que dans toutes ses comédies, sont les prototypes qui vont traverser les siècles et que nous retrouverons triomphants dans toute les comédies occidentales jusqu’à Molière : bourgeois, valets, paysans, gens du peuple, escrocs, naïfs etc.

Mais le trésor particulier de ce petit livre est la « téléportation » qu’opère Michel Host du texte d’Aristophane. Tout en lui étant d’un scrupuleux respect dans sa traduction, Host décale – comment faire autrement ? – l’action dans le temps et par le procédé de l’anachronisme en fait une pièce d’une absolue modernité. Non. Pas modernité, actualité ! Oui, comment faire autrement ? Michel Host (in Postface) : « La traduction elle-même, à tant de siècles de distance, devient anachronisme, qu’on le veuille ou non».

Quelques perles (mais tout le livret en est serti) :


« La Toussaille : Aujourd’hui, il n’y a plus de médecins dans cette ville. Honoraires réduits, médecins tous partis ! »


« La Galère : Ah je vous y prends, vous deux, à grogner encore, à ourdir vos forfaits, espèces de porcs ! Fricoteurs ! Comploteurs ! Conjurés ! Syndicalistes ! Vous êtes bons pour le sacrifice. »


« Carion : … Et encore pardonnez-moi, ce n’est plus avec du petit gravier que nous nous torchons le cul, mais avec des têtes d’ail ! Raffiné, non ? Nous voilà nababs ! Princes de Monaco ! Ducs de l’Oréal ! … »


Empilez la drôlerie explosive de la comédie originelle et la tornade « Host traducteur » et vous aurez une (vague) idée du tourbillon de fous-rires qui nous emporte, de la première à la dernière page !

Michel Host ne se prive pas évidemment, d’en mettre trois couches sur le choc avec l’actualité ! L’occasion est trop belle : la Grèce, l’argent, la pauvreté, le sort des peuples ! Pas besoin d’ailleurs de forcer le trait : il lui a suffi de traduire Aristophane n’est-ce pas ??


Ce livre est drôle. Essayons – et on ne peut faire autrement – d’imaginer qu’il arrive à destination : pas votre salon, mais la scène d’un théâtre ! Il y a là la matière d’un festin pour un metteur en scène : tout pétille, tout explose, visuellement, dans les dialogues, dans la force irrésistible des personnages ! On se prend au jeu de Michel Host qui, à la fin de sa postface, nous fait une confidence :


« Lorsque j’ai ouvert ce Ploutos pour me lancer dans sa traduction, m’a frappé la didascalie introductive : le dieu s’avance, aveugle et fagoté comme l’as de pique, suivi de La Toussaille et de son esclave Carion. Le dieu m’est apparu – n’est-ce pas l’une des premières fonctions des dieux ? – la robe en lambeaux, chaussé de baskets rouges, autour du cou une pancarte portant les initiales de l’Union des Banques Suisses… à la cheville, la chaîne et le boulet du Fonds Monétaire International ! Déjà la vision d’une mise en scène ! »


On en rêve avec lui ! Voir sur scène le « Ploutos, dieu du fric » d’Aristophane – traversé par l’insolent Michel Host – serait un moment de joie absolue.


En attendant jetez-vous sur ce libretto : c’est une merveille !


Léon-Marc Levy


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A propos de l'écrivain

Aristophane

Né à Athènes (Grèce) en -450 ; Mort à Athènes (Grèce) en -386

Aristophane est le premier dramaturge connu à offrir des comédies au public grec. Il en compose plus de 40, dont 11 parviendront jusqu'à nous, parmi lesquelles Les Acharniens (-425), Les Nuées (-423), La Paix (-421), L'Assemblée des femmes (-392). Son style, un mélange de poésie, d'humour et de grossièreté est inédit et rend ses pièces très populaires. Aristophane y critique les institutions, la politique et y promulgue des valeurs telles que la paix ou la sagesse.

 

(Source Linternaute)


A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil