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Articles taggés avec: Gosztola Matthieu

Les Moments forts (31) Une bohémienne à l’opéra Bastille (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Lundi, 08 Juillet 2019. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

 

« Carmen, à la fois aventurière et simple ouvrière, est une femme souveraine, libre, acceptant le risque de sa demande et de ses décisions amoureuses. Ses moyens sont ceux du corps, le regard, le mouvement dansé, et surtout la voix et le chant, par quoi la syllabe centrale du mot “enchantement” prend sa pleine force », écrit, envoûté, Starobinski dans Les Enchanteresses.

Lorsque vous interprétez, c’est-à-dire incarnez Carmen, héroïne badass par excellence, il ne faut pas attaquer la note, mais – bien au contraire – la faire naître dans un soupir. C’est ce qu’ont fait avec un certain brio et Anita Rachvelishvili et Ksenia Dudnikova. Il faut moduler son souffle comme l’amour module une langueur. C’est par la grâce du soupir, par son commencement, son inaltérable commencement qui se mue peu à peu en la reconnaissance d’un trouble consenti, que pourra se déployer, avec force, toute la rigueur mélodique d’un chant qui fait la part belle aux sonorités, aux rythmes séduisants.

Alfred Jarry, Une vie pataphysique, Alastair Brotchie (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Vendredi, 05 Juillet 2019. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Alfred Jarry, Une vie pataphysique, Alastair Brotchie, Les presses du réel, janvier 2019, trad. anglais Gilles Firmin, 528 pages, 42 €

 

« Ubu, c’est-à-dire tout ce dont je n’ai pas réussi à parler », reconnaît Patrick Besnier dans sa première biographie de Jarry parue chez Plon, « ou tout ce dont j’ai réussi à ne pas parler : la merdre, la merde, la Phynance et les oneilles, cornegidouille, etc. La gloire d’Alfred Jarry en un mot, Jarry tel qu’il est parce que tel il a voulu se montrer ».

Alastair Brotchie prend le cheminement exactement inverse, faisant d’Ubu le centre de sa biographie. Ce qui est logique eu égard à la conception qu’a le critique de l’œuvre de Jarry, partant du principe qu’elle se divise en deux périodes : « avant et après Ubu roi ».

La promotion que fit Jarry d’Ubu roi fut, remarque Alastair Brotchie, « à la fois géniale et remarquablement menée. Trois ans à peine après avoir débarqué à Paris comme n’importe quel petit provincial, son Père Ubu y occupait la scène de l’un des théâtres les plus en vue de la capitale des lettres et des arts ». Et il est vrai, comme le remarque Patrick Besnier, que Jarry « imposa [Ubu roi] sur la scène du théâtre de l’Œuvre, déréglant l’ordre et le cérémonial de l’art ».

Les Moments forts (25) Don Giovanni au théâtre des Champs-Élysées (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Lundi, 01 Juillet 2019. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

L’orchestre (par la grâce de Jérémie Rhorer), l’avancée, dans l’air du très beau théâtre des Champs-Élysées, que nous respirons, des vibrations du souffle – infiniment modulé – des chanteuses, des chanteurs* (et nul travail ne semble rattaché à cette modulation savante, laquelle semble, de ce fait, être le fait de la vie même), toute la musique, dans sa précision, montre combien – quand bien même l’une des caractéristiques de ce dramma giocoso (« drame joyeux ») de Mozart est de naviguer, suivant une rythmique endiablée, et avec éclat, d’un registre à l’autre – l’opéra pris dans son ensemble offre une unité exemplaire, de laquelle une harmonie toute classique ne cesse jamais de sourdre. En témoigne la façon dont l’Ouverture de l’opéra et la chute de Don Giovanni se répondent. Cette grande unité qui fait que chaque détail apparaît stricto sensu comme la partie d’un tout est d’ailleurs l’une des signatures les plus flagrantes de la musique de Mozart, comme le résume Niemtschek, qui a bien connu le compositeur (propos cités par Jean et Brigitte Massin dans Wolfgang Amadeus Mozart, Fayard, 1990) : « Mozart écrivait tout avec une rapidité et une légèreté qui pouvaient, à première vue, sembler de la facilité ou de la hâte. Il n’allait jamais au clavecin en composant. Son imagination lui présentait l’œuvre tout entière, nette et vivante, dès qu’elle était commencée. Sa grande connaissance de la composition lui permettait d’en embrasser d’un coup d’œil toute l’harmonie ».

Cadence, Essai autobiographique, Jacques Drillon (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Vendredi, 28 Juin 2019. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Biographie, Essais

Cadence, Essai autobiographique, Jacques Drillon, Gallimard, coll. Blanche, novembre 2018, 400 pages, 23,50 €

 

Vivre, c’est sentir. Mais si vivre, c’est sentir, c’est, d’autant plus, avoir senti et s’attendre à sentir. La vie s’élargit, par cette distentio animi, des souvenirs. Et des aspirations. La durée augustinienne est ce qui déborde en avant et en arrière le présent [1]. L’homme est souvenir et désir : la mémoire et l’attente sont, depuis la fin du XVIIIe, son lieu ontologique… La mémoire serait-elle le lieu de souvenirs non pas endimanchés mais enguenillés. Car il est toujours l’humour, pour nous rendre appréciable aux autres. Et à nous-même. Quelles que soient nos tares. Oui, quelles qu’elles soient. Quels que soient les vacillements qui ont préludé à notre chant… Jugez plutôt.

« Certains êtres sont plus sujets que d’autres à l’addiction. [Mon père] l’était au plus haut degré, et nous avons hérité de lui cette inutile prédisposition. Il avait beaucoup fréquenté les casinos, joueur accroché et féroce. Jusqu’au jour où il perdit tout ce qu’il possédait. Terrorisé par ce qu’il venait de faire, il prit la décision de ne plus jouer un centime. Il s’y tint : la résolution avait dû être aisée à tenir.

Les Moments forts (24) Bresson à la Cinémathèque (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Mercredi, 26 Juin 2019. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

 

Blanchot écrit dans « L’expérience-limite », à propos de la rue et du déferlement de visages – souvent décrit par le poète Stéphane Bouquet – qui s’y produit : « La rue n’est pas ostentatrice, les passants y passent inconnus, visibles-invisibles, ne représentant que la “beauté” anonyme des visages et la “vérité” anonyme des hommes essentiellement destinés à passer, sans vérité propre et sans traits distinctifs (dans la rue, lorsqu’on se rencontre, c’est toujours avec surprise et comme par erreur ; c’est qu’on ne s’y reconnaît pas ; il faut, pour aller au-devant l’un de l’autre, s’arracher d’abord à une existence sans identité) ». Le sociologue David Le Breton, quant à lui, confie à Joseph J. Lévy : « J’ai […] toujours éprouvé un émerveillement à regarder les visages. […]. Je suis alors porté par le sentiment de participer à l’écoulement du monde, d’être l’une des pulsations de la vie errante ». Et ailleurs, au sujet de ses nombreux voyages : « Ce qui me touchait dans ces voyages, c’était de marcher des heures dans les villes et d’essayer de saisir l’énigme des passants que je croisais. Il me semblait que tous avaient trouvé une réponse et que je ne cessais de cogner à une porte fermée dont je voyais pourtant qu’elle m’était destinée ».