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Articles taggés avec: Saha Mustapha

Michel Serres Le Messager (par Mustapha Saha)

Ecrit par Mustapha Saha , le Vendredi, 05 Juillet 2019. , dans La Une CED, Les Chroniques

 

La disparition subite d’une vieille complicité philosophique se vit, non point comme un vide, mais comme une tempête émotive et une secousse cognitive, qui font remonter à la surface les souvenirs par vagues successives. A commencer par ces conversations rhizomiques, hyperboliques, frénétiques à l’Université libre et libertaire de Vincennes, une auberge espagnole ouverte aux salariés et aux non-bacheliers. Les protagonistes sont entrés depuis longtemps dans la postérité. Michel Serres rejoint ses géniaux acolytes, Michel Foucault, François Châtelet, Gilles Deleuze, Jean-François Lyotard… Demeurent des chefs-d’œuvre, des livres fondateurs, des pensées délivrées des vieilles ornières académiques. Souvenirs, souvenirs. Souvenirs des cours improvisés comme des palabres africaines, dans la brume hallucinante des clopes et des cibiches clandestines, des étudiants agglutinés par terre, des diatribes théâtrales dans une atmosphère chaotique, où la contestation fait office d’esprit critique. L’enjeu central, la remise en cause du patriarcat pédagogique, de l’autorité mandarinale des professeurs, qui cultivent, du jour au lendemain, comme leurs disciples, l’autodérision en salutaire antidote.

La dérive ludique du monde (par Mustapha Saha)

Ecrit par Mustapha Saha , le Lundi, 24 Juin 2019. , dans La Une CED, Les Chroniques

Le jeu, comme le rire, est indissociable de l’aventure humaine. Quand l’imaginaire s’investit dans la recherche des possibles, réactive les vitalités cathartiques, les explorations fantastiques, les exaltations poétiques, il échappe aux mécaniques normatives. Le jeu détourne les choses de leurs fonctionnalités pragmatiques et leur confère une aura magique. Il met en œuvre l’acte adamique de nomination en vertu duquel les choses existent et tisse des ressemblances improbables dont le langage est l’archive (Walter Benjamin). L’irrationalité ludique restructure le monde, relie des réalités dissociées par des passerelles invisibles, combine des polarités disparates dans des esthétiques imprévisibles. La peinture enfantine recompose intuitivement les formes essentielles et les couleurs substantielles de la nature. Walter Benjamin situe dans cette anamnèse platonicienne la jonction entre l’accomplissement de l’expérience, l’acquisition de la connaissance et la transformation de la conscience. Le livre d’images est le paradis des visions initiatiques, la terre originelle du souvenir désencombré de la nostalgie. L’arc-en-ciel déploie ses chromatiques extraordinaires dans une bulle de savon. L’intelligence analogique, le ludisme écologique, l’autogestion pédagogique s’épanouissent dans la création libre, hors barrières éducatives. Le jeu est libérateur quand il est un espace de création pionnière, un espace de perception buissonnière, un espace de renaissance printanière (Walter Benjamin, L’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique).

Des mécanismes diaboliques de la langue de bois (par Mustapha Saha)

Ecrit par Mustapha Saha , le Lundi, 03 Juin 2019. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

 

L’expression russe « langue de chêne », devenue « langue de bois », et en termes savants « xyloglossie », qualifie le langage impénétrable de la bureaucratie, qui ne s’impose que par ses codes arbitraires. Un langage particulièrement répandu dans les classes dirigeantes parce qu’il permet, en toute circonstance, de se sortir des impasses argumentaires par des acrobaties verbales abracadabrantes. Il s’agit d’une névrose jargonnière, qui falsifie, dénature, flétrit toutes choses sous prétexte de les perfectionner techniquement. Les litotes, les idées préconçues, les comparaisons outrancières, les fausses évidences, ne servent qu’à noyer le poisson. Les wishful thinking, qu’on pourrait traduire par vœux pieux, drainent des loquacités inintelligibles, des périphrases intangibles, des absurdités incorrigibles, font plier les réalités aux interprétations fantasmatiques et trouvent dans les discours politiques les meilleures illustrations. L’artificieux parler-vrai envoile, dans sa prétendue transparence, des platitudes désolantes. Les démonstrations brouillardeuses se balisent de notions sibyllines. Les précisions ne dessinent en définitive que les contours des imprécisions. L’idéologie vacuitaire imprègne tout ce qu’elle traite d’insignifiance.

Logiques des modernisations stérilisantes (par Mustapha Saha)

Ecrit par Mustapha Saha , le Jeudi, 30 Mai 2019. , dans La Une CED, Les Chroniques

 

La décrépitude du monde actuel sonne le glas des mythologies modernistes. Le vieux néolibéralisme, fondé dans les années trente par l’américain Walter Lippmann, profitant de l’épuisement des idéologies politiques, s’empare désormais des structures étatiques pour les vider de leur substance sociale et les pervertir par la loi du marché. S’imposent des réformes drastiques, sous prétexte de modernisations incontournables, qui légitiment le partage de la société entre des masses paupérisées, servilisées par des techniques sophistiquées de manipulation médiatique et de conditionnement psychologique d’une part, et d’autre part des accumulations financières immenses, devenues ingérables à force d’être occultes. L’éducation s’organise comme une « fabrique du consentement » qui inculque l’adaptabilité, la flexibilité, la mobilité. « Pour mener à bien une propagande, il doit y avoir une barrière entre le public et les évènements » (Walter Lippmann, Public Opinion, 1922). S’évacue l’esprit critique comme vaine élucubration philosophique. D’un côté des réalités sociales chaotiques, et d’un autre côté des rationalités technocratiques déconnectées de la vie quotidienne.

Pour un véritable droit d’auteur au Maroc (par Mustapha Saha)

Ecrit par Mustapha Saha , le Lundi, 20 Mai 2019. , dans La Une CED, Les Chroniques

 

Le droit romain ignorait la propriété artistique et littéraire, mais pas la voix les poètes. Martial, au premier siècle après Jésus-Christ, traitait les contrefacteurs de ses poèmes de chapardeurs et de plagiari, qualificatif qui désignait les voleurs d’esclaves, d’où les mots français de plagiat et de plagiaire. Le droit d’auteur, régi par le code de la propriété intellectuelle, est né sous la Révolution française, pour protéger les auteurs contre la rapacité des éditeurs. Voltaire et Beaumarchais en étaient les énergiques promoteurs. L’œuvre d’esprit est juridiquement définie comme une création libre, incarnée dans une forme originale et une stylistique singulière. Ce droit d’auteur se décline en deux catégories de prérogatives. Le droit moral, perpétuel et incessible, donne pouvoir de s’opposer aux amputations, aux falsifications, aux contrefaçons de l’œuvre, et peut se perpétuer pendant des siècles à travers les descendants. Les droits patrimoniaux, perdurables pendant 70 ans après la mort de l’auteur, prévoient une rémunération en contrepartie des autorisations d’utilisation, de reproduction, de représentation. Les controverses esthétiques n’entament en rien le droit. Toute œuvre inédite, libre, originale, mérite protection indépendamment des opinions et des polémiques qu’elle suscite.