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Najib Bendaoud (1953-2022) Il est mort le poète (par Mustapha Saha)

Ecrit par Mustapha Saha 10.03.22 dans La Une CED, Ecriture, Création poétique

Najib Bendaoud (1953-2022) Il est mort le poète (par Mustapha Saha)

Najib Bendaoud, professeur à l’école normale supérieure de Tétouan, et avant tout poète, est mort comme meurent les poètes, dans une fulgurance cardiaque. La mort, énigme des énigmes, sa compagne indomptable, sa muse, sa lyre, sa déesse, il la chante pour l’éternité.

Yeux d’amande

Par Najib Bendaoud

Amour terrestre

Combien tu es affreusement éphémère

Combien tu es un passant

Combien tu es ignoblement fragile

J’aime aimer l’éternel

La mort est ma vraie femme réelle

J’adore ses seins bondissants

Ses fruits défendus

Sa danse intestinale

Je n’ai pas peur de toi amour prohibée

Belle femme aux yeux d’amande !

Je me résigne à ta folie injuste

À tes voyages corrompus

À tes jeux inlassables

A tes caprices anodins

A tous tes rouages infernaux

Enfin, je m’offre à ton destin

J’abdique toutes mes foires

Je renonce à ton ventre plat

A tes jolies fesses abondantes

A tes jambes affolantes

A tout toi belle muse

Belle peau succulente

Ma mort s’appelle ton sourire

Ma mort est tes jolies mains caressantes

Mon corps froid de supplices

Mon âme troublée de questions

Mes pieds fatigués

Harassés

De te poursuivre partout

Même au fond de tes gouffres

Même au fond de tes angoisses

Même au fond de ton petit corps

Svelte et étonnant

Jolie fleur

Pour toi mes mots chantent ton nom

Mes yeux d’amande.

 

Que dire ? La mort, séraphique renégate, divine scélérate, diabolique tentatrice, perfide séductrice, sournoise maîtresse, satanique traîtresse, monstrueuse magicienne, cynique statisticienne, trompeuse marraine, misérable souveraine. Répondre au poème par le poème et se taire.

 

 

La descente au tombeau

Par Mustapha Saha

 

Dans la crypte éclairée d’un modeste flambeau

La stèle consacre l’éternelle défaite

Et cette âme autrefois conquérante du beau

Se fige maintenant dans l’amnésie parfaite

 

Ici la méduse pétrifie l’arrivant

Qu’il fut prophète des Saintes Ecritures

Ou génie célébré dans la cour des savants

Ne subsiste en dépôt qu’une ingrate ossature

 

Aucun autre constat que l’échec des devins

Nulle trace d’esprit délivré du charnel

La pensée foudroyée dans son élan divin

S’évapore au contact du vide originel

 

Quand la tombe engloutit le corps et sa mémoire

Il n’est point de soleil dans le verbe ou l’oracle

L’enchanteur empyrée promis dans les grimoires

Ne distrait qu’amateurs d’improbables miracles

 

Au fond de cet asile imprégné de silence

S’abolit le savoir de tous les livres lus

Le grand sommeil dissout l’être et son insolence

L’énigme dévoile son ignorance absolue

 

Que peut la complainte nourrie de mille fables

La muse a disparu dans le miroir sans tain

Au bout du voyage gouverne l’ineffable

Les mots se dérobent la chandelle s’éteint

 

Mustapha Saha


Œuvre poétique de Najib Bendaoud : Les Seins pénibles (éd. El Fikr, 2011), Hanan (éd. Epingle à nourrice, 2013), Les Ruelles de mon songe (éd. L’Apporte-plume, 2015), Mira (éd. Slaiki, 2017).

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A propos du rédacteur

Mustapha Saha

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Depuis son enfance, Mustapha Saha explore les plausibilités miraculeuses de la culture, furète les subtilités nébuleuses de l’écriture, piste les fulgurances imprévisibles de la peinture. Il investit sa rationalité dans la recherche pluridisciplinaire, tout en ouvrant grandes les vannes de l’imaginaire aux fugacités visionnaires. Son travail philosophique, poétique, artistique, reflète les paradoxalités complétives de son appétence créative. Il est le cofondateur du Mouvement du 23 mars à la Faculté de Nanterre et figure historique de mai 68 (voir Bruno Barbey, 68, éditions Creaphis). Il réalise, sous la direction d’Henri Lefebvre, ses thèses de sociologie urbaine (Psychopathologie sociale en milieu urbain désintégré) et de psychopathologie sociale (Psychopathologie sociale des populations déracinées), fonde la discipline Psychopathologie urbaine, et accomplit des études parallèles en beaux-arts. Il produit, en appliquant la méthodologie recherche-action, les premières études sur les grands ensembles. Il est l’ami, dans les années soixante-dix et quatre-vingt, de grands intellectuels et artistes, français et italiens. Il accompagne régulièrement Jean-Paul Sartre dans ses retraites romaines et collabore avec Jean Lacouture aux éditions du Seuil. Il explore l’histoire du « cinéma africain à l’époque coloniale » auprès de Jean-Rouch au Musée de l’Homme et publie, par ailleurs, sur les conseils de Jacques Berque, Structures tribales et formation de l’État à l’époque médiévale, aux éditions Anthropos.

Artiste-peintre et poète, Mustapha Saha mène actuellement une recherche sur les mutations civilisationnelles induites par la Révolution numérique (Manifeste culturel des temps numériques), sur la société transversale et sur la démocratie interactive. Il travaille à l’élaboration d’une nouvelle pensée et de nouveaux concepts en phase avec la complexification et la diversification du monde en devenir.